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Washington parie sur un ancien insurgé : La Syrie au cœur d’un nouvel ordre régional

La visite d’Ahmed al-Sharah à Washington, la suspension des sanctions américaines et la perspective d’une base militaire près de Damas marquent une recomposition sans précédent. Ancien chef insurgé devenu président, al-Sharah incarne à lui seul le tournant pragmatique d’une diplomatie américaine qui préfère aujourd’hui la stabilité au dogme.

Par Mohammed Taoufiq Bennani


Il y a quelques mois encore, son nom figurait sur la liste noire du FBI avec une prime de dix millions de dollars sur sa tête. Aujourd’hui, Ahmed al-Sharah, ancien leader de Hayat Tahrir al-Sham et figure controversée de l’insurrection syrienne, a serré la main du président Donald Trump dans le Bureau ovale. La scène, soigneusement orchestrée mais tenue à l’abri des caméras, symbolise un basculement géopolitique majeur.

La Syrie, longtemps brisée par la guerre et isolée par les sanctions, réapparaît soudain au centre du jeu diplomatique américain. Derrière cette rencontre inattendue se joue un calcul à plusieurs niveaux : restaurer la stabilité régionale, contenir l’influence iranienne, et inscrire le redressement syrien dans l’orbite de Washington.

Le virage de la reconnaissance

La réception d’Ahmed al-Sharah à Washington n’est pas seulement une réhabilitation personnelle. C’est un message politique. Les États-Unis reconnaissent désormais de fait le nouveau régime syrien issu du renversement de Bachar al-Assad en décembre 2024. Donald Trump, de retour sur la scène internationale, a salué « un homme fort venu d’un endroit difficile », promettant de « faire de la Syrie un succès ».

Pour la Maison-Blanche, cette alliance inattendue s’inscrit dans une stratégie d’endiguement. Le départ d’Assad marque la fin d’un cycle dominé par l’axe irano-russe, et ouvre la voie à une Syrie alignée sur les intérêts américains. L’entretien, discret mais décisif, traduit le choix de Washington d’investir dans un régime qu’il espère malléable, prêt à s’intégrer dans la coalition internationale contre Daesh et à restaurer un semblant d’ordre sur un territoire fragmenté.

La relance économique sous condition

Le geste concret de cette reconnaissance est venu trois jours avant la rencontre : la suspension pour 180 jours des sanctions de la loi César. Longtemps symbole du verrouillage économique de la Syrie, ce texte interdisait toute transaction ou investissement étranger. Sa suspension temporaire change la donne.

Cette décision ouvre une brèche dans l’étau économique qui étranglait le pays depuis plus de dix ans. Elle permet la reprise de projets d’infrastructures, attire les bailleurs du Golfe et alimente l’espoir d’une reconstruction estimée à plus de 200 milliards de dollars. Pour Washington, c’est aussi une manière d’encourager la stabilisation sans accorder encore la levée définitive des sanctions.

Le pari américain repose sur un postulat : plus la Syrie retrouvera une respiration économique, plus elle s’éloignera de la dépendance russe et iranienne. Mais cet assouplissement reste encadré. Les fonds doivent être fléchés vers des projets humanitaires et de reconstruction, sous supervision internationale. Pour Damas, cette ouverture représente une bouffée d’air ; pour les investisseurs, un test grandeur nature.

Une présence militaire aux portes de Damas

Le volet sécuritaire du nouveau partenariat est tout aussi stratégique. Washington prévoit l’installation d’une base militaire à proximité de Damas, officiellement destinée à coordonner l’aide humanitaire et surveiller la situation sécuritaire. Cette présence symbolise une redéfinition de la carte militaire régionale.

Pour la première fois depuis le début du conflit syrien, les forces américaines s’apprêtent à opérer au cœur du pays, alors même que les bases russes de Tartous et Hmeimim restent actives sur le littoral. Le message est clair : la Syrie entre dans la sphère de contrôle américaine.

Ahmed al-Sharah a accepté cette présence, qu’il présente comme une garantie de stabilité. Mais ce choix questionne : jusqu’où peut-on parler de souveraineté lorsque l’on confie à une puissance étrangère le contrôle d’un pan stratégique de son territoire ? Ce dilemme reflète la position fragile du nouveau régime, pris entre son besoin d’appui extérieur et le risque d’être perçu comme un pouvoir sous tutelle.

L’équation régionale

Le repositionnement syrien bouleverse les équilibres au Moyen-Orient. L’Arabie Saoudite voit dans cette recomposition une opportunité d’étendre son influence dans un pays où elle n’avait plus de relais. Ankara, elle, cherche à préserver ses marges dans le nord et à obtenir des garanties sur la question kurde.

Tel-Aviv suit de près les évolutions de ce nouvel ordre. Des contacts indirects ont déjà été établis entre Damas et Israël autour de la sécurité du Golan et de la neutralisation des milices pro-iraniennes. La Syrie, pour la première fois depuis un demi-siècle, envisage une forme de normalisation progressive, conditionnée à l’entrée de Riyad dans le cadre élargi des accords d’Abraham.

Dans ce jeu mouvant, les États du Golfe avancent leurs pions, Moscou tente de conserver une présence symbolique et Téhéran voit s’effriter un bastion stratégique. La recomposition syrienne agit comme un révélateur d’un Moyen-Orient en mutation : moins idéologique, plus transactionnel.

Le paradoxe du pouvoir et la légitimité

Reste l’homme, Ahmed al-Sharah. Son parcours concentre toutes les contradictions de cette nouvelle Syrie. Ancien membre d’Al-Qaïda en Irak, puis chef de Hayat Tahrir al-Sham, il a incarné pendant des années le visage du jihadisme syrien avant de se présenter comme artisan d’une paix pragmatique.

Son accession au pouvoir, après le renversement de Bachar al-Assad, doit beaucoup à un repositionnement habile : rejet public du radicalisme, promesse d’unité nationale, et ouverture aux puissances occidentales. Son gouvernement, dominé par d’anciens cadres insurgés reconvertis en technocrates, cherche à effacer l’image de l’émirat islamique pour celle d’un État en reconstruction.

Mais cette transformation fulgurante interroge. Peut-on effacer un passé de guerre au nom de la stabilité ? La diplomatie américaine, en l’accueillant à Washington, parie sur la conversion d’un ancien ennemi en allié stratégique. Ce choix pragmatique pourrait stabiliser la région. Il pourrait aussi créer un précédent dangereux : celui d’un monde où la rédemption politique vaut absolution.

 

La Syrie d’Ahmed al-Sharah n’est pas celle de la paix retrouvée, mais celle d’un équilibre sous tension. Les sanctions suspendues, la présence militaire américaine, les promesses d’investissements et la reconnaissance internationale dessinent les contours d’une nouvelle ère, encore fragile.

Pour Washington, l’objectif est clair : bâtir un rempart contre Daesh, neutraliser l’influence de Téhéran et sécuriser la région. Pour Damas, l’enjeu est plus vital : survivre, se reconstruire et retrouver une légitimité perdue. Entre l’ancien insurgé et le président réhabilité, le chemin est mince. L’histoire jugera si ce virage marquera le retour d’un État souverain ou la naissance d’une dépendance nouvelle.


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