Vote des MRE : entre rêve démocratique et réalité logistique
Enfin, les partis marocains s’unissent : et si les Marocains de l’étranger avaient leur mot à dire en 2026 ?
Par Fayçal El Amrani
Depuis des années, les Marocains résidant à l’étranger (MRE) font tourner l’économie du pays sans même en avoir conscience. Leurs envois d’argent, leurs investissements, leur soutien à leurs familles… Tout cela, c’est leur quotidien. Mais quand il s’agit de décider de l’avenir du Maroc, ils sont relégués au rang de simples spectateurs. Un vrai paradoxe, non ? La Constitution de 2011 leur promet pourtant des droits égaux à ceux qui vivent au pays : voter, être élu… En théorie. En pratique, leur voix se perd dans le brouhaha des urnes.
Aujourd’hui, quelque chose bouge. Trois partis politiques, le Parti des Verts Marocains (PVM), le Parti du Progrès et du Socialisme (PPS) et même le Parti de la Justice et du Développement (PJD), qui était autrefois contre, disent : « Les MRE doivent compter dans les élections de 2026 ! »
Et si on passait des mots aux actes ?
En 2021, le Parlement avait rejeté une proposition pour permettre aux MRE de voter directement. Résultat ? 244 voix contre, 18 pour. Un camouflet. Personne n’aurait cru qu’en 2025, le sujet reviendrait sur la table. Et pourtant… Les partis commencent à comprendre : ignorer 10 % de la population marocaine (oui, un Marocain sur dix vit à l’étranger ), c’est risquer de briser les liens qui unissent le pays à ses enfants dispersés dans le monde.
Le PVM : « Et pourquoi pas une circonscription rien qu’à eux ? »
Mohamed Fares, du Parti des Verts Marocains, a une idée simple : « Créons une circonscription électorale spéciale pour les MRE. Chaque pays d’accueil aurait des sièges en fonction du nombre de Marocains qui y vivent. » Concrètement, cela voudrait dire que les Franco-Marocains, les Espagnols-Marocains ou encore les Canadiens-Marocains éliraient leurs propres représentants. Si c’est trop compliqué ? Au moins, réservez des places sur les listes nationales. « Ce n’est pas un cadeau, c’est une justice », insiste-t-il.
Le PPS : « Ici, on vote sans bouger de chez soi ! »
Mohamed Nabil Benabdellah, du PPS, est catégorique : « Regardez la Tunisie, l’Italie… Partout autour de la Méditerranée, les expatriés votent depuis chez eux. Pourquoi pas nous ? » Son rêve ? Que chaque Marocain à Berlin, à Montréal ou à Dubaï puisse cliquer sur une urne électronique sans avoir à payer un billet d’avion. Et pourquoi pas une « circonscription mondiale » avec des députés représentant chaque continent ? « C’est une question de dignité, pas de faveur », lâche-t-il.
Le PJD : quand l’opposition devient soutien
Le plus surprenant, c’est le revirement du PJD. En 2021, il votait contre le droit de vote des MRE. Aujourd’hui, il plaide pour leur intégration dans les listes électorales. « On a compris une chose : la diaspora, c’est notre force cachée », explique un responsable du parti. Ces Marocains à l’étranger, ce ne sont pas juste des portefeuilles ambulants, ce sont des médecins, des ingénieurs, des artistes qui font briller le Maroc partout. Ignorer leur avis, c’est comme jeter une mine d’or à la poubelle.
Les transferts des MRE, c’est plus de 100 milliards de dirhams par an, de quoi faire rouler des trains, construire des écoles, sauver des vies. Mais au-delà de l’argent, ils sont les ambassadeurs du Maroc à l’étranger. Ils partagent sa culture, défendent ses valeurs… Alors pourquoi les laisser à la porte des urnes ? Leur donner une voix, c’est aussi renforcer leur attachement au pays. Et pour le Maroc, c’est une chance de s’ouvrir sur le monde avec des alliés partout.
Et maintenant ?
Pourtant, au-delà des discours enflammés et des résolutions partisanes, la réalité impose sa rigueur. Organiser un vote pour des millions de Marocains dispersés sur plusieurs continents est une entreprise d’une complexité logistique colossale : créer des bureaux de vote dans chaque ville, former des agents électoraux, sécuriser les données et instaurer un système fiable de participation à distance… Tout cela exige des moyens considérables et une coordination internationale sans faille.
De plus, certaines propositions des partis, aussi séduisantes soient-elles sur le papier, peinent à dépasser le stade du symbole. Une circonscription unique mondiale, un vote électronique universel, une représentation par continent… Ces idées inspirantes se heurtent à la lenteur administrative, aux contraintes budgétaires et à une culture politique encore qui hésite face à la modernisation.
En réalité, ce débat révèle une tension fondamentale entre le rêve et l’action. Les MRE ne demandent une feuille de route réaliste qui ne se contente pas de flatter leur attachement au pays. Tant que ces ambitions resteront déconnectées des réalités techniques et financières, elles risquent de rester à l’état de vœux pieux.
Le Maroc gagnerait pourtant à dépasser cette inertie. Écouter sa diaspora, c’est se doter d’un réseau mondial de forces vives prêtes à contribuer, non seulement par leurs transferts financiers, mais aussi par leurs compétences et leur influence. Le véritable enjeu n’est pas d’annoncer une réforme spectaculaire, mais de construire patiemment un cadre pragmatique qui transforme ces millions de voix éparpillées en une force citoyenne organisée. Là réside le véritable défi politique : faire du droit de vote des MRE un projet national, et non une simple promesse électorale.
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