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Verdict de 2 ans et demi de prison : Une ligne rouge pour la liberté d’expression au Maroc

Verdict choc : 30 mois de prison ferme pour Ibtissame Lachgar. Sa défense dénonce un "jour noir pour la liberté au Maroc".

LA VÉRITÉ


Le tribunal de Rabat a confirmé en appel ce lundi 6 octobre 2025 la lourde peine de deux ans et demi de prison à l’encontre d’Ibtissame Lachgar. Cette militante féministe de 50 ans, figure emblématique de la défense des libertés individuelles, se trouve désormais confrontée à l’incarcération pour « atteinte à l’islam ». Ce jugement, prononcé après la publication d’un message blasphématoire sur les réseaux sociaux, soulève des questions fondamentales sur les limites de la liberté d’expression face aux « sacrés » religieux au sein de la société marocaine.

 

L’énoncé d’un verdict choc

L’atmosphère dans la salle d’audience à Rabat était chargée d’émotion. Alors que le tribunal confirmait la sentence de première instance, la sœur de la militante, Sihar Lachgar, a éclaté en sanglots. Me Ghizlane Mamouni, l’une de ses avocates, a qualifié la décision de « désastre ». Cependant, la défense n’entend pas baisser les bras et a immédiatement annoncé son intention de formuler un pourvoi en cassation, de plus, elle déposera une demande d’aménagement pour transformer la peine de prison ferme en une peine alternative. Selon Me Mamouni, le Maroc a vécu un « jour noir pour la liberté au Maroc ».

 

Le cœur de l’accusation, blasphème numérique

Ibtissame Lachgar, surnommée « Betty », avait été arrêtée au cours de l’été suite à une publication choc. Elle avait diffusé sur ses réseaux sociaux une photo d’elle portant un t-shirt où apparaissait la mention « Allah » suivie de l’expression « is lesbian ». En outre, cette image accompagnait un texte décrivant l’islam, « comme toute idéologie religieuse », de « fasciste, phallocrate et misogyne ». Dès lors, la polémique a enflé, engendrant de vives réactions sur internet, incluant des appels à son arrestation, ainsi que des menaces de lapidation et de viol. De ce fait, la militante a été condamnée non seulement à la prison, mais aussi à une amende de 5O 000 DH pour « atteinte à la religion islamique ». L’article 267-5 du Code pénal, punit de six mois à deux ans de prison « quiconque porte atteinte à la religion musulmane », une peine pouvant s’élever à cinq ans si l’infraction est commise par voie électronique.

 

Santé et appel aux peines alternatives

Durant l’audience, l’état de santé de Mme Lachgar a occupé une place centrale dans les plaidoiries de la défense. Il est vrai que, la militante est en rémission d’un cancer et est apparue affaiblie, portant une attelle au bras gauche. Elle a même rappelé qu’elle devait subir une opération du bras, sous peine de devoir se faire amputer. Par conséquent, son avocate a insisté sur le risque d’aggravation de son état en détention. Me Mamouni a soutenu que Mme Lachgar était « parfaitement éligible » à des peines alternatives comme le bracelet électronique ou le travail d’intérêt général, puisque elle n’a « commis aucun crime dangereux et n’est pas dangereuse pour la société. Elle n’a fait que s’exprimer ».

 

Le conflit entre ordre public et opinion

Ce jugement symbolise la tension persistante entre la protection des valeurs religieuses et la liberté d’expression individuelle. Le représentant du Parquet a réclamé un alourdissement de la peine, parlant d’« atteinte à l’ordre public et à la quiétude spirituelle des Marocains ». Au contraire, la militante a réaffirmé à la barre son innocence, niant toute intention de porter atteinte à la religion. Elle a expliqué que son t-shirt reprenait un slogan féministe existant de longue date contre le sexisme et la violence faite aux femmes. Hakim Sikouk, président de l’AMDH de Rabat, a estimé que cette « lourde condamnation » portait « atteinte à sa liberté d’expression », car la militante avait simplement « exprimé une opinion ».

 

Les limites de la liberté, un débat international

Le cas d’Ibtissame Lachgar met en lumière le débat sur les limites de la liberté. De nombreux experts soulignent que la liberté d’expression, bien que fondamentale, n’est jamais un droit absolu. En effet, les textes internationaux, y compris l’Énoncé universel des droits de l’homme, précisent que l’exercice des droits et libertés est soumis aux restrictions prévues par la loi, nécessaires pour garantir le respect des droits des autres, l’ordre public et les bonnes mœurs. Autrement dit, la loi marocaine, « comme la plupart des lois dans le monde », protège la liberté d’expression, mais dans des limites claires qui n’autorisent pas l’offense aux religions.

 

La résonance politique et sociétale

La militante psychologue clinicienne a cofondé le Mouvement alternatif pour les libertés individuelles (MALI) en 2009. Ainsi, elle a toujours mené des campagnes très médiatisées, notamment contre la pédocriminalité et la violence faite aux femmes. L’organisation Human Rights Watch (HRW) a rapidement réagi en réclamant l’annulation de sa peine, qualifiant ce jugement de « coup dur à la liberté d’expression au Maroc ». Ce que certains considèrent comme une critique sociale ou une expression d’opinion, d’autres le perçoivent comme un manquement à la nécessité de maintenir la cohésion sociale et les valeurs communes qui façonnent l’identité collective.

 

Une question d’équilibre pour l’avenir

La confirmation de la peine de deux ans et demi de prison contre Ibtissame Lachgar pour « atteinte à l’islam » cristallise une crise conceptuelle profonde, celle de l’équilibre délicat entre la liberté individuelle et la responsabilité sociale. Bien que le droit à l’expression soit un pilier de toute société démocratique, la question reste de savoir où tracer la ligne entre la critique d’une idéologie et l’insulte directe aux symboles sacrés d’une nation. Pour conclure, ce verdict, qui fait d’une militante malade une prisonnière d’opinion, soulève une perspective cruciale pour le Maroc : comment concilier le besoin de modernité et de respect des droits humains avec la protection de ses constantes religieuses, sans étouffer la voix de la dissidence ?


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