Université marocaine : Gouvernance en débat, autonomie sous pression
Par Sanae El Amrani
À l’heure où le projet de loi 59-24 refaçonne l’enseignement supérieur, l’université publique se trouve à un tournant. Les débats autour de la création d’un Conseil des gouverneurs, de la redéfinition des prérogatives des présidents d’université et de la suppression des projets de fin d’études à la licence révèlent une inquiétude profonde. L’enjeu dépasse la technique juridique. Il touche à l’avenir d’une institution qui concentre les espoirs de mobilité sociale mais qui cumule décrochage massif, sous-emploi des diplômés et fragilisation des enseignants-chercheurs.
L’université marocaine vit en cette rentrée de septembre 2025 l’une des périodes les plus décisives de son histoire contemporaine. Le projet de loi 59-24, présenté comme un texte de modernisation et de mise à niveau, soulève de vives controverses dans la communauté académique. Officiellement, il s’agit de doter les établissements d’un nouveau mode de gouvernance, de renforcer leur insertion territoriale et de mieux les arrimer aux priorités stratégiques du pays. Mais sur le terrain, les réactions sont vives et souvent critiques. La création d’un Conseil des gouverneurs, doté de larges prérogatives, met directement en cause l’autonomie des universités et relègue le président, pourtant responsable de la mise en œuvre des politiques pédagogiques et scientifiques, à un rôle consultatif. Cette évolution est perçue comme un recul, voire comme une marginalisation des instances universitaires traditionnelles.
La question de la gouvernance se greffe à une réalité structurelle préoccupante. Près de la moitié des étudiants inscrits dans les universités publiques à accès ouvert quittent l’enseignement supérieur sans obtenir de diplôme, selon les données les plus récentes confirmées par le ministère. Derrière cette statistique se cachent des causes multiples : massification incontrôlée, infrastructures insuffisantes, orientation déficiente et débouchés professionnels limités. Le phénomène touche même les cycles doctoraux, où le taux d’abandon atteint des proportions inquiétantes. L’université, censée être un levier d’ascension sociale et de développement national, se retrouve ainsi accusée d’entretenir elle-même le cercle vicieux du décrochage et du sous-emploi.
La situation des enseignants-chercheurs accentue ce tableau sombre. Entre surcharge d’encadrement, épuisement professionnel et manque de perspectives de valorisation, une partie du corps professoral vit une perte de sens profonde. Aucun débat national de fond n’a encore été organisé sur leur rôle, alors qu’ils constituent le socle même de l’université. Cette fragilisation nourrit les inquiétudes face à un projet de loi perçu comme une réforme imposée d’en haut, sans concertation réelle avec ceux qui vivent au quotidien les défis de l’enseignement supérieur.
Le texte est officiellement présenté comme une simple adaptation. Le ministère refuse même d’utiliser le terme de réforme, préférant parler de réajustements ponctuels. Pourtant, la suppression des projets de fin d’études dans les licences, remplacés par des stages pratiques, témoigne d’un basculement significatif dans la conception pédagogique. Les partisans de cette mesure invoquent un meilleur réalisme face au manque d’encadrement, mais les critiques rappellent que ces projets formaient une étape essentielle d’apprentissage de la recherche et de la méthodologie. Là encore, le débat illustre la difficulté d’arbitrer entre pragmatisme et ambition intellectuelle.
Le Maroc se trouve ainsi face à une équation redoutable. D’un côté, une volonté affichée de moderniser l’université pour l’ancrer dans son territoire, l’aligner sur les stratégies nationales et la rendre plus performante. De l’autre, une inquiétude croissante sur l’autonomie des établissements, la marginalisation des organes existants et l’absence de vision partagée. L’enjeu dépasse les campus. Il engage la place de la jeunesse dans la société, la crédibilité des diplômes sur le marché du travail et, plus largement, la capacité du pays à se doter d’un enseignement supérieur solide, compétitif et porteur d’avenir.
Gouvernance et autonomie : Un équilibre fragilisé
La gouvernance universitaire au Maroc connaît aujourd’hui une mutation qui divise profondément la communauté académique. Au cœur du projet de loi 59-24 figure la création d’un Conseil des gouverneurs, présenté comme un instrument de modernisation et d’intégration des universités dans leur environnement territorial et stratégique. Sa mission officielle est triple : renforcer l’ancrage régional, assurer la cohérence avec les politiques sectorielles nationales et instaurer une culture de reporting qui fait encore défaut. Chaque université devra désormais produire un rapport annuel soumis au Chef du gouvernement, afin d’évaluer l’avancement des projets institutionnels et leur alignement avec les priorités du pays.

Sur le papier, l’intention peut sembler positive. Mais la manière dont ce Conseil est conçu soulève de sérieuses inquiétudes. Le président d’université, jusque-là pivot de la décision académique, n’y disposerait que d’une voix consultative. Ce détail, en apparence technique, est perçu comme un signe d’affaiblissement majeur de l’autonomie universitaire. Comment accepter que celui qui incarne l’autorité pédagogique et scientifique de l’établissement ne puisse peser directement dans les choix stratégiques de long terme ? Plusieurs responsables académiques dénoncent une marginalisation institutionnelle, qui risque de transformer les présidents en simples exécutants de décisions venues d’ailleurs.
La création de ce nouvel organe remet aussi en question le rôle des instances existantes. Les Conseils d’université et de faculté continueront certes à gérer la pédagogie, la recherche et les budgets, mais l’émergence d’un Conseil des gouverneurs, doté de larges prérogatives et regroupant des acteurs extérieurs comme les collectivités locales, les chambres professionnelles ou les représentants de l’État, introduit une gouvernance à plusieurs têtes. Le risque est d’alourdir la prise de décision, d’éloigner l’université de sa mission académique première et de diluer les responsabilités.
Le débat sur l’autonomie universitaire prend ici toute sa dimension. Depuis la loi 01-00 de 2000, le Maroc a officiellement accordé aux universités une autonomie pédagogique, administrative et financière. En pratique, cette autonomie reste relative et souvent limitée par la dépendance au budget de l’État et par l’absence de mécanismes de reddition de comptes réellement appliqués. Avec le projet de loi actuel, la crainte exprimée par de nombreux enseignants et syndicalistes est que l’autonomie soit davantage réduite que renforcée. L’université risquerait de se retrouver sous tutelle indirecte, contrainte de s’aligner sur des stratégies décidées en dehors d’elle et de rendre des comptes à un organe dont elle ne maîtrise pas le fonctionnement.
Le contexte politique et économique accentue ces inquiétudes. Le gouvernement présente la réforme comme une mise à niveau nécessaire, en insistant sur la nécessité d’arrimer les universités aux priorités nationales, qu’il s’agisse de l’automobile, de l’aéronautique ou du développement durable. Mais en coulisse, certains y voient surtout une manière de compenser le désengagement financier progressif de l’État. En obligeant les universités à établir des partenariats avec les acteurs économiques et territoriaux, le texte leur transfère une partie de la responsabilité du financement, tout en limitant leur pouvoir de décision. Le paradoxe est frappant : l’université est appelée à être plus performante et plus ancrée dans son environnement, mais avec moins de liberté et sans moyens supplémentaires garantis.
Au-delà des aspects techniques, c’est la vision même de l’université qui est en jeu. Doit-elle rester une institution autonome, productrice de savoir et de recherche, capable de critiquer et de proposer, ou doit-elle devenir un instrument d’application des politiques publiques, piloté de l’extérieur ? Le Maroc n’échappe pas aux tensions qui traversent aujourd’hui de nombreux systèmes universitaires dans le monde. Mais à la différence des grandes réformes internationales, celle qui s’esquisse ici semble avoir été conçue sans véritable concertation. Les enseignants-chercheurs, les doyens et même les étudiants n’ont pas été réellement associés aux discussions, ce qui nourrit un sentiment d’imposition et de rupture entre le texte et la réalité du terrain.
À l’heure où le pays cherche à renforcer sa souveraineté scientifique et à investir dans l’innovation, l’université devrait être placée au centre des choix stratégiques, avec des marges de liberté renforcées et des mécanismes d’évaluation clairs. Or, le projet de loi actuel semble suivre une logique inverse. L’autonomie, principe fondateur des universités modernes, est replacée sous condition, et la gouvernance se transforme en une architecture complexe où le cœur académique perd de son influence. C’est cette contradiction qui fait aujourd’hui de la réforme un sujet brûlant et qui justifie l’ampleur des débats.
La crise structurelle : Décrochage, sous-emploi et fragilité académique
Derrière les débats sur la gouvernance se cache une réalité plus profonde, celle d’une université marocaine confrontée à des fragilités structurelles qui compromettent sa mission. Le constat est lourd : chaque année, près de la moitié des étudiants inscrits dans les universités publiques à accès ouvert quittent leur cursus sans diplôme, selon les données confirmées par le ministère et reprises en 2023 et 2024 par plusieurs rapports officiels. Ce taux de décrochage, qui avoisine 49 %, place le Maroc parmi les pays où l’abandon universitaire est le plus préoccupant. La massification des effectifs, passée de 1,08 million d’étudiants en 2021-2022 à près de 1,2 million en 2023-2024, n’a pas été accompagnée d’un renforcement proportionnel des infrastructures ni d’une amélioration significative de l’encadrement.

Le décrochage n’épargne aucun cycle. Si les premières années de licence concentrent les plus forts taux d’abandon, les études doctorales ne sont pas en reste. Des universitaires estiment qu’entre six et huit doctorants sur dix ne parviennent pas à soutenir leur thèse, faute d’encadrement, de financement ou d’opportunités professionnelles claires. Le phénomène traduit un gaspillage considérable de ressources humaines et financières, et il alimente une perception d’inutilité croissante des longues études.
Les causes de cette hémorragie sont multiples. Le manque d’infrastructures adaptées reste une constante. Les amphithéâtres surchargés, parfois avec plus de cent étudiants par enseignant dans certaines filières, limitent la qualité de l’enseignement. À cela s’ajoute une orientation déficiente : beaucoup d’étudiants choisissent leur parcours faute d’alternative, sans réelle conviction ni projet de carrière. Les enseignants eux-mêmes soulignent que nombre de jeunes arrivent à l’université sans savoir pourquoi ils y sont, simplement poussés par leurs familles à « trouver quelque chose à faire ». Ce défaut de projet se traduit mécaniquement par un décrochage rapide dès les premières difficultés.
À ce malaise structurel s’ajoute un problème d’insertion professionnelle. Selon les données disponibles, seuls 40 % environ des diplômés trouvent un emploi correspondant à leur spécialité dans les six mois qui suivent la fin de leurs études. Les autres se retrouvent au chômage ou dans des situations de sous-emploi, occupant des postes sans lien avec leur formation. Ce décalage reflète un double échec : celui de l’université, qui peine à adapter ses filières aux besoins du marché, et celui du tissu économique, qui reste insuffisamment capable d’absorber les flux de diplômés. Les entreprises dénoncent régulièrement le manque de profils qualifiés, tandis que les universités rappellent qu’elles forment mais que l’économie ne suit pas. Cette contradiction, récurrente depuis des années, reste sans solution structurelle.
Il serait toutefois réducteur de n’analyser cette crise qu’à travers le prisme des étudiants. La situation des enseignants-chercheurs révèle une autre faille du système. Derrière le prestige du statut se cache une réalité marquée par la surcharge de travail, la perte de reconnaissance et parfois l’épuisement psychologique. Le burn-out, le bore-out et même le brown-out, ces syndromes d’usure professionnelle, se multiplient dans les facultés. Certains enseignants se disent isolés, sans accompagnement ni considération pour leur rôle de formateurs et de chercheurs. Aucun débat national d’envergure n’a encore été organisé sur leur statut, leurs conditions de travail et leurs perspectives de carrière, alors qu’ils constituent la pierre angulaire de toute réforme universitaire.
La combinaison de ces facteurs nourrit un sentiment d’urgence. Une université qui perd ses étudiants en masse, qui ne parvient pas à insérer ses diplômés et qui fragilise son corps enseignant ne peut prétendre jouer pleinement son rôle dans le développement du pays. La crise structurelle dépasse ainsi la pédagogie pour devenir un enjeu de société. Elle interroge sur la capacité du Maroc à offrir à sa jeunesse une formation de qualité, porteuse d’avenir, et sur la volonté politique de placer l’université au cœur du nouveau modèle de développement.
Les polémiques de la réforme : Contradictions et zones d’ombre
Si le projet de loi 59-24 se présente comme une modernisation de l’enseignement supérieur, il concentre en réalité un faisceau de polémiques qui mettent en lumière ses fragilités. La plus symbolique concerne la place du président d’université dans le nouveau dispositif. Celui qui dirige l’établissement, qui connaît ses réalités et qui porte la responsabilité des décisions stratégiques, n’aura dans le Conseil des gouverneurs qu’une voix consultative. Cette disposition, confirmée par le texte, est jugée incompréhensible par une large partie de la communauté universitaire. Comment concevoir qu’une institution soit pilotée par une instance où son propre président n’a pas de pouvoir délibératif ? Cette marginalisation est interprétée comme un recul majeur de l’autonomie et de la gouvernance universitaire.

Un autre point sensible est la question des conseils d’étudiants. L’article 72 de la loi actuelle garantissait leur existence comme espaces de représentation et de dialogue. Sa suppression initiale a provoqué une levée de boucliers, au point que la disposition a finalement été réintroduite, signe de l’impréparation et de l’improvisation qui entourent le processus. La gouvernance universitaire ne peut se concevoir sans la voix des étudiants, principaux concernés, et l’idée de les priver d’une représentation formelle illustrait une conception réduite et hiérarchique de l’université.
Le débat s’est également cristallisé autour des projets de fin d’études. Dans le cycle de la licence, ils ont été supprimés au profit de stages pratiques, au nom du réalisme pédagogique et de la difficulté d’encadrement, les enseignants étant parfois responsables de dizaines de PFE en parallèle. Au niveau du master, en revanche, la logique de recherche est maintenue, avec une distinction entre la voie scientifique, qui conserve un travail de recherche, et la voie professionnelle, centrée sur le stage. Officiellement, le ministère justifie cette décision par la volonté de rationaliser les efforts et de concentrer la recherche sur les niveaux les plus avancés. Mais de nombreux enseignants et anciens étudiants dénoncent une perte d’apprentissage méthodologique. Les PFE permettaient d’acquérir des compétences essentielles comme la formulation d’une problématique, la rédaction, la méthodologie de recherche et la revue de la littérature. Leur disparition en licence traduit une réduction des ambitions intellectuelles, au risque de transformer la formation en simple accumulation de modules sans véritable capacité critique.
Cette évolution soulève aussi un problème pratique. Les stages supposent l’existence d’un tissu économique capable d’accueillir chaque année des dizaines de milliers d’étudiants. Or, les entreprises marocaines peinent déjà à absorber la demande actuelle. Dans de nombreux cas, les stages deviennent des formalités administratives, sans valeur pédagogique réelle. En transférant la responsabilité de la formation vers un secteur économique insuffisamment préparé, la réforme risque de fragiliser encore davantage l’expérience des étudiants et d’accentuer les inégalités entre ceux qui trouvent un encadrement de qualité et ceux qui n’accèdent qu’à des stages symboliques.
Le cadre national des programmes (CNPN) illustre une autre contradiction. Ce référentiel, publié au Bulletin officiel en août 2025, a été conçu sans véritable consultation des départements, des conseils d’établissements ou des conseils d’université. Plusieurs doyens affirment avoir dû inscrire des étudiants dans des filières non encore validées officiellement, preuve d’une improvisation qui fragilise la crédibilité académique. L’absence de concertation nourrit un sentiment de rupture entre le texte juridique et la réalité vécue par les acteurs de terrain.
Enfin, la question du financement reste une ligne de fracture majeure. Le texte ne prévoit pas de mécanismes clairs pour renforcer le budget de l’université. Les syndicats et enseignants redoutent un désengagement progressif de l’État, compensé par un appel accru aux partenariats privés. La logique contractuelle imposée aux universités pourrait en théorie renforcer la reddition de comptes, mais elle risque surtout de déplacer la charge financière vers des acteurs qui n’ont ni la vocation ni la capacité d’assurer le rôle de l’État. Dans un contexte où le tissu socio-économique est lui-même limité, cette orientation pourrait accroître les inégalités et fragiliser davantage l’université publique.
Ces polémiques révèlent au fond une contradiction essentielle. Le projet de loi affiche l’ambition de moderniser l’université, mais il est perçu comme une réforme imposée, peu transparente et mal concertée. Ses défenseurs parlent d’adaptations ponctuelles, ses détracteurs d’un bouleversement qui affaiblit la communauté universitaire et met en péril l’autonomie. Dans les deux cas, une certitude s’impose : l’avenir de l’université marocaine ne peut se décider sans une vision claire, partagée et assumée, capable de concilier gouvernance efficace, autonomie réelle, pédagogie ambitieuse et financement durable.
Université et régionalisation avancée : Un acteur territorial en quête de rôle
L’université marocaine ne peut plus être envisagée uniquement comme une structure nationale de transmission du savoir. Dans le contexte de la régionalisation avancée, elle est appelée à devenir un acteur majeur de la dynamique territoriale. La réforme en cours, avec la création du Conseil des gouverneurs, revendique précisément cet ancrage local, censé aligner les établissements sur les besoins économiques et sociaux de leurs régions. Mais entre l’ambition affichée et la réalité du terrain, l’écart reste important.

Dans plusieurs régions, l’université demeure une forteresse éloignée des priorités locales. Elle produit des diplômés sans lien direct avec les filières stratégiques de son territoire, qu’il s’agisse de l’agriculture modernisée dans l’Oriental, de la logistique et de l’industrie automobile dans le Nord, ou de l’économie maritime dans le Sud. La capacité à adapter les cursus, à concevoir des projets de recherche appliquée et à coopérer avec les acteurs économiques régionaux est encore trop limitée. Le diagnostic du Haut-Commissariat au Plan, qui a récemment souligné l’élargissement des inégalités territoriales, rappelle combien l’université devrait jouer un rôle de réducteur d’écarts, plutôt que de spectateur d’un déséquilibre qui se creuse.
Pourtant, le potentiel est immense. Chaque université est implantée dans un écosystème riche en opportunités, souvent peu exploitées. À Casablanca, le tissu industriel et les services numériques offrent un champ de coopération considérable. À Fès et Meknès, l’université pourrait devenir l’épine dorsale de l’innovation agroalimentaire et du patrimoine culturel valorisé. À Dakhla et Laâyoune, les perspectives liées à l’économie bleue et aux énergies renouvelables ouvrent des espaces de recherche et de formation inédits. Mais ce potentiel ne sera pleinement exploité qu’à condition de renforcer l’autonomie des établissements et de donner à leurs dirigeants la capacité réelle d’orienter leurs programmes en fonction des priorités régionales.
La régionalisation universitaire suppose aussi une nouvelle gouvernance de proximité. Les collectivités locales et régionales, tout comme les chambres de commerce, sont appelées à s’impliquer dans les conseils. Mais jusqu’ici, leur présence est restée symbolique, et leur contribution quasi inexistante. La réforme doit donc dépasser l’effet d’annonce et instaurer une coopération régulière, financée et mesurable. Sans cela, le Conseil des gouverneurs risque de devenir une instance de plus, sans prise réelle sur les besoins des territoires.
Enfin, l’université doit assumer un rôle social et culturel dans les régions où elle est implantée. Elle n’est pas seulement un centre de formation professionnelle, mais aussi un lieu d’animation intellectuelle, de diffusion des savoirs et de participation citoyenne. En s’ouvrant davantage à son environnement et en multipliant les passerelles avec les acteurs locaux, elle peut contribuer à renforcer la cohésion nationale par le bas, en inscrivant la jeunesse dans une dynamique territoriale valorisante.
Recherche et crédibilité internationale : L’ambition et le réel
La recherche scientifique constitue l’un des points névralgiques du système universitaire marocain. Depuis plus de deux décennies, les discours officiels insistent sur l’importance de renforcer la production scientifique nationale, de mieux valoriser l’innovation et de faire émerger un écosystème compétitif. Pourtant, les chiffres révèlent une réalité beaucoup plus modeste. Les dépenses en recherche et développement restent très faibles, oscillant autour de 0,8 % du PIB, bien en deçà des standards internationaux où les pays émergents qui réussissent dépassent souvent le seuil de 2 %. Cette faiblesse structurelle limite la capacité des universités marocaines à s’imposer sur la scène mondiale, alors même que le pays affiche des ambitions de hub régional.

Les classements internationaux, qui font désormais office de baromètre de crédibilité, confirment ce contraste. L’Université Hassan II de Casablanca a réussi à s’inscrire de nouveau dans les palmarès du Times Higher Education et à apparaître dans le classement de Shanghai, ce qui traduit des progrès réels en matière de publications et de partenariats. Mais ces résultats restent isolés et fragiles. La majorité des universités marocaines peinent encore à atteindre une visibilité durable, faute de moyens, de stratégie cohérente et d’incitations suffisamment fortes pour encourager la recherche de haut niveau. Les publications existent, mais elles manquent de densité et d’impact dans les revues internationales les plus influentes.
Le Pacte ESRI 2030, adopté comme feuille de route de l’enseignement supérieur et de la recherche, affirme la volonté de repositionner le Maroc autour d’une université « 4.0 », arrimée à l’innovation et à la coopération internationale. L’idée est de pousser les établissements à produire davantage de connaissances utiles, à valoriser les brevets et à renforcer leur rôle dans les grands chantiers nationaux, qu’il s’agisse des énergies renouvelables, de l’agriculture durable ou de l’intelligence artificielle. Mais là encore, l’ambition se heurte à un manque de financements pérennes et à une gouvernance dispersée. Les appels à projets sont nombreux, mais leur suivi et leur évaluation restent insuffisants pour créer une dynamique de long terme.
La crédibilité internationale se joue aussi dans la capacité à retenir et à attirer les talents. Beaucoup de chercheurs marocains choisissent encore de publier à l’étranger ou de poursuivre leur carrière hors du pays, faute de perspectives locales suffisamment attractives. L’université marocaine est donc confrontée à un dilemme : comment faire émerger une véritable masse critique de recherche alors que les financements sont éclatés, que les infrastructures manquent et que le secteur privé investit très peu dans la R&D ?
Le Maroc a indéniablement fait un pas en avant en apparaissant dans les radars mondiaux, mais il reste encore à franchir le cap de la consolidation. La recherche ne peut plus être traitée comme un supplément de prestige, elle doit devenir une priorité nationale avec des moyens stables, des critères d’évaluation transparents et une meilleure articulation entre universités, entreprises et institutions publiques. C’est à ce prix que l’université pourra enfin prétendre au statut de moteur de développement et non plus de simple spectateur des transformations en cours.
L’université marocaine face au miroir africain
Le débat sur l’avenir de l’université marocaine ne peut se limiter à un regard interne. Pour mesurer ses forces et ses faiblesses, il est utile de la situer dans le paysage africain où plusieurs pays ont engagé depuis des années des réformes ambitieuses. L’Afrique du Sud reste la référence la plus citée. Son système universitaire est souvent classé parmi les meilleurs du continent, avec des établissements comme l’Université du Cap ou de Witwatersrand qui figurent régulièrement dans les classements internationaux. Leur réussite repose sur une articulation forte entre la recherche scientifique, les financements publics et privés, et une intégration assumée dans les réseaux académiques mondiaux. Mais cette réussite a aussi son revers, celui d’une université marquée par de profondes inégalités sociales, où l’accès reste difficile pour une grande partie de la population.

D’autres pays africains cherchent également à repositionner leur système. Le Nigeria, malgré des problèmes de gouvernance et de financement, a développé des universités dynamiques dans les domaines des sciences appliquées et de l’ingénierie. L’Égypte, avec ses universités anciennes et ses investissements récents, tente de redevenir un pôle académique régional. Le Kenya mise de son côté sur la technologie et l’innovation, en soutenant l’émergence de pôles numériques liés à ses universités. Ces expériences montrent que l’Afrique est entrée dans une compétition silencieuse pour faire de l’université un moteur de développement, même si les contraintes budgétaires et les tensions sociales freinent partout l’ampleur des réformes.
Le Maroc, dans ce paysage, occupe une place singulière. Il dispose d’atouts solides, à commencer par une stabilité institutionnelle et une vision politique affichée qui l’inscrit dans une logique de hub régional, reliant l’Europe, l’Afrique et le monde arabe. Ses universités commencent à apparaître dans les classements mondiaux, ce qui n’était pas le cas il y a encore dix ans. Mais cette visibilité reste fragile et concentrée sur quelques établissements. Le pays affiche également une ambition claire avec le Pacte ESRI 2030, qui annonce une université « 4.0 » tournée vers l’innovation et l’internationalisation. Là où le défi se pose, c’est dans la capacité à transformer cette vision en moyens réels, pérennes et mesurables.
La comparaison africaine permet enfin de mettre en garde contre certaines dérives. L’Afrique du Sud illustre à la fois le succès académique et le risque d’une université à deux vitesses, où seuls les mieux dotés profitent pleinement du système. Le Nigeria rappelle les dangers de la fragilité budgétaire et de la dépendance excessive à des financements irréguliers. Le Maroc doit éviter ces écueils en consolidant une université publique forte, capable de rivaliser dans les classements, mais aussi de garantir l’égalité des chances pour ses étudiants. Car au-delà de la compétition régionale, la véritable question est de savoir si l’université marocaine saura s’affirmer comme un moteur de cohésion nationale et un levier de développement continental.
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