Une femme à la tête du gouvernement, une avancée dans un Univers politique mondial encore largement dominé par les hommes
Le Maroc vient de connaître un événement politique majeur : la désignation d’une femme à la tête du gouvernement. Il ne s’agit pas seulement d’une première d’importance à l’échelle nationale, mais d’un fait qui prend également une dimension particulière dans le monde arabe*. Avec cette désignation, c’est une petite révolution dans les usages et les mœurs politiques du pays qui s’opère et qui invite, au-delà du seul cas marocain, à interroger une nouvelle fois les inégalités persistantes entre les hommes et les femmes à l’échelle régionale, continentale et internationale.

Par Najib BENSBIA
La désignation de Fatima Ezzahra El Mansouri à la tête du gouvernement marocain constitue un événement politique inédit dans l’histoire du pays. Le 29 septembre 2026, le roi Mohammed VI l’a nommée cheffe du gouvernement en application de l’article 47 de la Constitution, après que le Parti Authenticité et Modernité (PAM), dont elle assure la coordination de la direction collégiale, est arrivé en tête des élections législatives du 23 septembre. Le PAM a obtenu 97 sièges sur 395, devant le Rassemblement national des indépendants avec 66 sièges et l’Istiqlal avec 65. El Mansouri doit désormais constituer une coalition gouvernementale.
Ce que le pouvoir politique tarde encore à partager
L’événement est évidemment important pour le Maroc, puisqu’aucune femme n’avait encore occupé cette fonction depuis l’indépendance (1956). Mais il serait inapproprié de s’arrêter à la seule dimension historique marocaine de cette nomination. Car ce qui vient de se produire à Rabat renvoie à une question beaucoup plus large : pourquoi l’accès des femmes au sommet de l’exécutif demeure-t-il encore si rare, alors qu’elles sont désormais présentes dans les parlements, les gouvernements, les municipalités, les administrations et les partis politiques de nombreux pays ? La question dépasse donc largement le cas marocain. Elle touche à la manière dont les systèmes politiques sélectionnent celles et ceux auxquels ils acceptent finalement de confier le pouvoir exécutif.
Le dernier étage du pouvoir demeure le plus difficile à atteindre
Le paradoxe est frappant. La présence féminine dans la vie politique n’est plus une exception dans une grande partie du monde, mais cette présence diminue à mesure que l’on se rapproche du sommet, quand elle n’est pas purement symbolique, parfois inexistante. Les chiffres publiés en 2026 par l’Union interparlementaire et ONU Femmes donnent une mesure assez nette du phénomène : les femmes représentent 27,5 % des parlementaires dans le monde et 22,4 % des membres des gouvernements. Pourtant, au 1er janvier 2026, seuls 28 pays étaient dirigés par une femme comme cheffe d’État ou de gouvernement, tandis que 101 pays n’ont jamais connu de femme à la tête de leurs gouvernements.

Une autre étude, menée par le Pew Research Center sur les 193 États membres des Nations unies, aboutit à un constat comparable lorsqu’elle se concentre spécifiquement sur les chefs de gouvernement : seulement 63 pays ont déjà connu une femme à ce poste depuis 1960. La première fut Sirimavo Bandaranaike au Sri Lanka. Le chiffre est révélateur moins par sa valeur statistique que par ce qu’il suggère : plus de six décennies durant, la généralisation de la participation féminine à la vie politique n’a pas entraîné une progression comparable au sommet de l’exécutif. Le passage du rôle de représentante, ministre ou parlementaire à celui de première responsable du gouvernement demeure une étape particulière, voire exceptionnelle.
Ce décalage mérite d’être observé de près.
Une femme peut être jugée suffisamment compétente pour occuper un ministère, représenter une circonscription, diriger une grande ville ou présider une commission parlementaire, tout en demeurant moins spontanément envisagée lorsqu’il s’agit de lui confier la direction de l’ensemble du gouvernement. Le problème n’est donc plus seulement celui de l’entrée des femmes en politique. Il se situe aussi dans les mécanismes de sélection qui déterminent lesquelles pourront franchir les derniers obstacles : direction d’un parti, constitution de réseaux d’influence, accès aux financements, visibilité médiatique, construction d’une carrière gouvernementale et, surtout, reconnaissance d’une autorité capable de s’exercer sur l’ensemble de l’appareil d’État.
Des sociétés « modernes » vs sociétés « conservatrices » ?
L’exemple marocain ne peut pas être expliqué uniquement par une prétendue résistance culturelle à la présence des femmes dans la politique. Une telle explication serait trop commode. Le Maroc a connu depuis longtemps des femmes ministres, parlementaires, maires et responsables de partis. La nouveauté de 2026 tient donc moins à l’entrée d’une femme dans le pouvoir exécutif qu’au franchissement d’un seuil particulier : celui de la direction du gouvernement. L’article 47 de la Constitution prévoit que le roi nomme le chef du gouvernement au sein du parti arrivé en tête des élections à la Chambre des représentants. La nomination de Fatima Ezzahra El Mansouri s’inscrit ainsi dans une procédure constitutionnelle liée au résultat électoral, même si le système politique marocain conserve des prérogatives royales importantes.
La comparaison internationale rend d’ailleurs les explications culturalistes encore moins convaincantes. L’Italie, souvent considérée comme une démocratie européenne solidement institutionnalisée, n’a connu sa première femme à la tête du gouvernement qu’en 2022 avec Giorgia Meloni. Son accession est d’autant plus intéressante que Fratelli d’Italia** est étudié par la littérature universitaire comme une formation de la droite radicale populiste. Une femme peut donc accéder au sommet de l’exécutif dans un environnement politique que l’on ne saurait qualifier de progressiste au sens classique du terme. L’étude comparative publiée en 2026 dans Politics & Gender analyse précisément Meloni comme une dirigeante féminine de la droite radicale populiste en Europe.
Ce constat oblige à déplacer la question. Le problème n’est manifestement pas de savoir si un système politique est globalement « moderne » ou « conservateur ». Des partis idéologiquement très différents peuvent finir par porter une femme au sommet, tandis que des systèmes ayant adopté depuis longtemps le principe formel de l’égalité politique peuvent continuer à produire très peu de dirigeantes au plus haut niveau. Ce qui semble davantage en cause, ce sont les mécanismes concrets de fabrication des carrières politiques : qui contrôle les partis, qui dispose des réseaux nécessaires pour durer, qui bénéficie de la confiance des appareils, quelles qualités sont associées à l’autorité et quelles responsabilités sont spontanément confiées aux femmes ou aux hommes ?
Accepter la participation politique féminine : oui, partager le pouvoir avec elle, non ou partiellement…
Les chiffres disponibles sur la matière permettent de mesurer concrètement l’ampleur de l’écart entre les femmes et les hommes sur ce terrain. Au 1er janvier 2026, les femmes ne représentaient que 22,4% des ministres dans le monde. Mais derrière cette moyenne se cachent des situations très contrastées. Quatorze pays ont déjà atteint la parité ou la dépassent : la Namibie compte ainsi 9 femmes parmi ses 14 ministres, la Finlande 11 sur 18, le Nicaragua 9 sur 15, la Colombie 10 sur 18 et l’Australie 12 sur 22. La Suède compte 12 femmes sur 23 ministres, tandis que le Canada, l’Allemagne, l’Espagne et le Royaume-Uni sont respectivement à 50 % de participation de femmes aux hautes sphères de l’Etat. Le Maroc, pour sa part, comptait au dernier gouvernement 5 femmes parmi ses 19 ministres, soit 26,3 %. Ces écarts montrent que la présence des femmes dans l’exécutif ne relève pas d’une évolution uniforme : selon les systèmes politiques et les mécanismes de sélection, la représentation peut aller de la parité à l’absence totale.
À l’autre extrémité du tableau, huit pays ne comptaient aucune femme à la tête d’un ministère au début de 2026 : l’Azerbaïdjan, la Hongrie, les Îles Marshall, l’Arabie saoudite, le Turkménistan, Tuvalu, Vanuatu et le Yémen s’y illustrent avec abnégation. Il faut toutefois être précis : cette donnée ne signifie pas que ces pays n’ont jamais permis à une femme d’exercer une fonction politique importante. Cela présuppose simplement qu’à la date considérée, aucune femme ne dirige de ministère dans leur gouvernement. Cette nuance est essentielle, car elle évite de transformer un indicateur précis de représentation gouvernementale en jugement général sur la place politique des femmes dans ces sociétés.
L’écart apparaît également lorsqu’on regarde les parlements. Certains pays donnent à voir une représentation féminine particulièrement élevée : au Rwanda, les femmes occupent 51 des 80 sièges de la Chambre des députés, soit 63,8 %, à Cuba, elles occupent 267 des 467 sièges, soit 57,2 %, au Nicaragua, 50 des 91 sièges, soit 55 %, en Bolivie, 66 des 130 sièges, soit 50,8 % et au Mexique, 252 des 500 sièges, soit 50,4 %. À l’inverse e à titre illustratif, les femmes ne représentent que 24,3 % des membres de la Chambre des représentants au Maroc, 15,5 % au Japon, 13,8 % en Inde, 7,9 % en Algérie et 6,1 % au Qatar. Ces écarts montrent surtout que l’accès des femmes aux institutions politiques de haut plan peut progresser fortement dans certains pays sans que cette progression se traduise automatiquement par une présence équivalente au sommet de l’exécutif.
Les chiffres disponibles permettent ainsi d’aller plus loin dans les comparaisons. Même lorsqu’elles accèdent au gouvernement, les femmes ne sont pas réparties de manière homogène entre les portefeuilles. Selon l’UIP et ONU Femmes, elles dirigent 90 % des ministères consacrés à l’égalité entre les sexes et 73 % de ceux consacrés à la famille et à l’enfance. À l’inverse, les hommes demeurent très majoritaires dans des domaines tels que la défense, l’intérieur, la justice ou les affaires économiques, les affaires étrangères et la diplomatie en général (dans les ambassades). Cette distribution ne signifie évidemment pas que les femmes seraient incapables de diriger ces secteurs. Elle montre plutôt que les vieux réflexes de répartition des rôles continuent de peser sur la composition des gouvernements de manière inégalitaire, voire discriminatoire..
La question de l’autorité est également importante. Diriger un ministère suppose de prendre des décisions, mais diriger un gouvernement implique une concentration différente de pouvoir : arbitrer entre ministres, imposer une ligne politique, négocier avec les forces parlementaires, représenter le pays à l’échelle internationale, affronter les crises et incarner publiquement l’autorité de l’exécutif. Or les femmes qui entrent dans la politique doivent encore évoluer dans des environnements où les comportements d’autorité ne sont pas toujours évalués de la même manière selon qu’ils sont portés par un homme ou par une femme. Il ne s’agit pas ici d’affirmer que cette différence produit partout les mêmes effets, mais de constater que les conditions de construction d’une carrière politique ne sont pas encore identiques et universellement reconnues.
La violence politique constitue un autre élément difficile à ignorer. Dans l’enquête déjà citée de l’UIP et ONU Femmes, 76 % des femmes parlementaires interrogées disent avoir subi des actes d’intimidation de la part du public, contre 68 % des hommes. Ce type de pression n’explique évidemment pas à lui seul la rareté des femmes à la tête des gouvernements, mais il peut contribuer à rendre les carrières politiques plus coûteuses et à décourager certaines candidatures ou certaines ambitions. L’obstacle ne se trouve donc pas nécessairement dans une règle écrite qui interdirait aux femmes d’accéder au pouvoir.
Dans la plupart des systèmes politiques contemporains, une telle interdiction serait d’ailleurs difficilement concevable. Il peut résider dans une accumulation de contraintes beaucoup plus diffuses, qui interviennent bien avant le moment où se pose officiellement la question de la candidature à une fonction suprême. Une femme peut disposer des mêmes droits qu’un homme tout en ne bénéficiant pas des mêmes conditions et opportunités pour transformer ces droits en véritable carrière politique. L’accès aux structures dirigeantes des partis, aux réseaux d’influence, aux financements, aux responsabilités considérées comme stratégiques ou encore à une exposition médiatique favorable participe de cette sélection insidieuse.
À cela s’ajoutent les représentations persistantes de l’autorité politique, qui peuvent conduire à considérer plus spontanément un homme comme un dirigeant naturel et une femme comme une exception dont on demande d’évaluer les preuves. Il faut aussi compter avec un phénomène plus diffus encore, qui ne relève ni de la loi ni des appareils politiques : dans une partie de la société, subsiste une réticence silencieuse à voir une femme exercer les plus hautes fonctions de l’État. Elle ne se manifeste pas nécessairement par un refus explicite de la participation politique des femmes, mais peut apparaître dans les attitudes, les réflexes, les jugements portés sur leur légitimité ou dans cette difficulté persistante à considérer leur accession au sommet comme quelque chose de parfaitement naturel. Rien de tout cela ne constitue nécessairement une interdiction formelle, mais l’ensemble peut produire un effet comparable : réduire progressivement, en amont, le nombre de femmes susceptibles d’atteindre le sommet. L’inégalité peut ainsi ne plus être inscrite dans la loi tout en demeurant présente dans les mécanismes qui organisent concrètement l’accès au pouvoir.
La parenthèse tunisienne montre pourquoi le symbole ne suffit pas
Dans le monde arabe, la comparaison avec la Tunisie s’impose naturellement, mais elle doit être maniée avec prudence. Najla Bouden avait été nommée à la tête du gouvernement tunisien en octobre 2021, devenant la première femme à occuper cette fonction dans le monde arabe. Mais sa nomination est intervenue quelques semaines après le 25 juillet 2021, lorsque Kaïs Saïed avait suspendu les travaux du Parlement, limogé le chef du gouvernement et concentré entre ses mains une part considérable du pouvoir. Le contexte institutionnel était donc très différent de celui dans lequel intervient aujourd’hui la nomination marocaine. Cette nomination peut – et été – lue comme étant une manœuvre dilatoire par Saeïd pour détourner l’attention du verrouillage politique auquel il procédait de manière systématisante. Les faits ont donné raison à l’interprétation de cette initiative pionnière dans le monde arabe.

La suite de l’expérience tunisienne a, en effet, renforcé cette ambiguïté, l’ingérence présidentielle ayant réduit la marge d’action de Bouden et le nouveau cadre institutionnel a rendu le Chef de gouvernement une autorité beaucoup moins autonome qu’auparavant, voire effacée. Le 1er août 2023, Kaïs Saïed l’a limogée sans fournir publiquement d’explication et l’a remplacée immédiatement par un homme. Cette parenthèse tunisienne rappelle surtout une chose : la présence d’une femme au sommet ne suffit pas, à elle seule, à mesurer la réalité du partage du pouvoir. Une première nomination peut être historique sans transformer immédiatement les mécanismes institutionnels qui permettent l’accès à l’autorité. C’est précisément pourquoi le cas marocain mérite d’être observé dans la durée. L’intérêt de la nomination d’El Mansouri ne résidera pas seulement dans le fait qu’une femme aura enfin franchi le seuil du « politiquement acceptable », mais dans ce que cette première expérience pourrait changer, ou ne pas changer, dans la durée pour réellement apprécier la manière dont les femmes seront ensuite considérées comme étant – ou non – candidates naturelles aux plus hautes responsabilités publiques.
Le véritable test sera peut-être la deuxième femme
Il existe, au fond, une différence considérable entre ouvrir une porte et faire disparaître l’obstacle qui empêchait de l’ouvrir. La première femme à accéder à un poste suprême est presque toujours regardée comme une exception. Son parcours est scruté davantage, son accession prend une dimension symbolique et son mandat devient rapidement un objet de comparaison avec tous ceux qui l’ont précédée. Mais une institution ne se transforme véritablement que lorsque ce qui était exceptionnel devient progressivement ordinaire.
C’est pourquoi la question la plus intéressante n’est peut-être pas de savoir pourquoi Fatima Azzahra El Mansouri est devenue la première femme cheffe de gouvernement du Maroc. Son parcours politique, ses responsabilités antérieures et le résultat des élections permettent déjà de comprendre comment cette accession a été rendue possible. La question plus profonde est de savoir si, après elle, une autre femme pourra atteindre le même niveau de responsabilité sans que sa candidature soit perçue comme un événement extraordinaire. Le véritable changement institutionnel commence lorsque la première cesse d’être une exception.
L’expérience marocaine vient ainsi s’inscrire dans une évolution mondiale qui ne peut être réduite à l’opposition entre sociétés ouvertes et sociétés fermées, entre gauche et droite, ou entre démocratie avancée et régime traditionnel. Les trajectoires sont beaucoup plus complexes. Des pays démocratiques ont mis plusieurs décennies à franchir ce seuil, tandis que certains ont connu une femme à la tête du gouvernement avant même d’avoir atteint une représentation féminine importante dans toutes les autres institutions. L’accès au sommet apparaît donc comme un phénomène politique spécifique, dépendant à la fois des règles institutionnelles, des partis, des réseaux, des cultures de pouvoir et des circonstances historiques.
La nomination de Fatima Ezzahra El Mansouri est, de ce point de vue, un événement marocain qui pose une question universelle. Le pouvoir politique a progressivement appris à faire une place aux femmes. Il reste maintenant à savoir s’il est capable de leur ouvrir durablement les espaces où se prennent les décisions les plus lourdes, et pas seulement ceux où leur présence est devenue acceptable. La véritable transformation ne sera peut-être donc pas de constater que, pour la première fois, une première femme est à la tête d’un gouvernement, mais le moment où sa présence ne constituera plus une première. Ce jour-là, la politique aura cessé de présenter l’autorité féminine comme une exception pour commencer à la considérer comme une possibilité ordinaire du pouvoir d’Etat.
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Notes :
(*) La Tunisie a déjà ouvert la voie en 2021 avec la nomination de Najla Bouden Première ministre du gouvernement nommé alors par le Président Kaïs Saeïd, une manœuvre dilatoire qui n’a échappé à personne.
(**) Parti politique radical italien dirigé par Giorgia Melonie.

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