Un pipeline pour l’avenir: L’OCP et la recomposition stratégique de l’eau
Par Sanae El Amrani
Plus de 200 kilomètres séparent le site de dessalement de Jorf Lasfar, sur la côte atlantique, du bassin minier de Khouribga. Le groupe OCP vient de mettre en service l’un des projets hydriques les plus structurants de la décennie, à la croisée des enjeux de souveraineté, de durabilité et de résilience. Ce dossier en explore la portée réelle, les ressorts techniques, les retombées concrètes et la profondeur stratégique d’un modèle qui pourrait inspirer bien au-delà de son périmètre industriel.
Un pipeline pour l’avenir: L’OCP à la source d’une stratégie hydrique durable
Il y a des ouvrages techniques qui marquent un tournant sans fracas. Le pipeline mis en service par le groupe OCP entre Jorf Lasfar et Khouribga appartient à cette catégorie. Sur le papier, il s’agit d’un tracé de 219 kilomètres destiné à acheminer de l’eau dessalée pour sécuriser les besoins hydriques du pôle minier de Khouribga. Mais sur le fond, ce projet reflète bien plus qu’un simple ajustement industriel. Il symbolise un choix stratégique de long terme, celui de l’autonomie hydrique assumée, fondée sur l’innovation, la sobriété et une vision circulaire de la ressource.
Avec une capacité de 80 millions de m³ par an dès la première phase, alimenté par des énergies renouvelables et financé avec l’appui de partenaires internationaux tels que l’IFC et la BERD, ce projet incarne la bascule du Maroc vers des solutions plus résilientes face au stress hydrique. Il ne s’agit plus seulement de puiser, mais de produire. Plus seulement de répartir, mais de transformer la manière même dont on pense l’eau.
Au fil de ce dossier, nous plongeons au cœur de cette dynamique portée par l’OCP : de la technologie à la science, du financement aux impacts territoriaux, jusqu’aux perspectives qu’elle ouvre pour une gouvernance plus durable de l’eau au Maroc. Une plongée dans un projet industriel qui dit beaucoup sur l’avenir d’un pays sous tension, et sur les capacités d’un champion national à redessiner le rapport entre infrastructure, souveraineté et environnement.
Jorf–Khouribga : Un pipeline d’eau dessalée, acte fondateur
Lancé officiellement à la mi-juillet 2025, le pipeline de dessalement qui relie la plateforme industrielle de Jorf Lasfar à la région minière de Khouribga n’est pas seulement un projet d’infrastructure. Il incarne une bascule stratégique dans la manière dont l’OCP, premier exportateur mondial de phosphate, articule désormais sa performance industrielle avec la durabilité de la ressource hydrique. Long de 205 kilomètres, ce pipeline acheminera chaque année quelque 80 millions de mètres cubes d’eau dessalée, alimentant les opérations minières tout en réduisant la pression sur les ressources conventionnelles dans une région déjà très affectée par le stress hydrique.
Ce projet, porté par OCP Green Water, filiale lancée en 2022 pour piloter les projets d’eau non conventionnelle du groupe, constitue un maillon central d’un programme de transformation plus vaste. L’objectif n’est pas simplement de remplacer une source d’eau par une autre, mais de réinventer toute une logique d’approvisionnement à l’échelle nationale. En s’appuyant sur le dessalement alimenté à 100 % par les énergies renouvelables, l’OCP met en œuvre une stratégie de déconnexion progressive de ses opérations industrielles par rapport aux nappes phréatiques et aux retenues de barrages. Le pipeline Jorf–Khouribga est ainsi pensé comme la première colonne vertébrale d’un système modulaire, capable d’essaimer vers d’autres zones de production, en assurant à la fois sécurité, régularité et durabilité de l’approvisionnement en eau.
Derrière ce déploiement technique se dessine une volonté d’autonomie stratégique. Depuis 2023, le Groupe a accéléré ses investissements pour que l’ensemble de ses sites industriels soient alimentés à 100 % en eau non conventionnelle d’ici fin 2024. Cet engagement a été atteint avec deux ans d’avance par rapport au plan initial. Dès 2027, la capacité totale en eau dessalée atteindra 560 millions de m³ par an, auxquels s’ajouteront 60 millions de m³ d’eaux usées traitées. Cette performance est d’autant plus remarquable qu’elle s’appuie sur un maillage d’infrastructures complexes : centrales de dessalement à Jorf Lasfar, El Jadida, Safi, Casablanca et Laâyoune, interconnexions avec plusieurs régions, et maintenant un pipeline minéral et hydraulique à double fonction stratégique.
Le projet Jorf–Khouribga ne concerne pas uniquement l’industrie. En déployant ce pipeline, l’OCP permet à l’État de libérer des volumes considérables d’eau douce pour d’autres usages essentiels, notamment l’eau potable et l’irrigation. Il soulage ainsi les réserves de surface, qui restent critiques dans plusieurs régions. Cette contribution dépasse la simple responsabilité sociétale. Elle devient une pièce maîtresse dans la résilience nationale face à l’un des défis les plus pressants du siècle : la gestion de la rareté hydrique. Le Groupe se positionne ici comme un opérateur industriel souverain, capable de concevoir des solutions qui dépassent son propre périmètre et irriguent littéralement le tissu national.
La mise en service de l’ouvrage est également un marqueur d’efficacité opérationnelle. L’essentiel des travaux, démarrés au premier trimestre 2023, a été réalisé dans les délais impartis, malgré les contraintes logistiques et les défis techniques liés à la traversée de multiples territoires. Plus d’un million de journées de travail ont été mobilisées sur le chantier, avec un taux de participation locale dépassant les 85 %. À terme, une centaine d’emplois permanents seront maintenus pour la gestion et la maintenance de la structure. En parallèle, les premiers tronçons de tuyauterie réceptionnés au port de Jorf Lasfar dès septembre 2023 témoignent d’une capacité de coordination exemplaire, renforcée par le savoir-faire de JESA, filiale d’ingénierie du Groupe, en tandem avec plusieurs prestataires nationaux et internationaux.
Avec ce pipeline, le Maroc franchit un cap. Il ne s’agit pas d’une expérimentation mais d’un signal fort : celui d’une nouvelle ère où les grands opérateurs industriels ne se contentent plus de s’adapter aux contraintes, mais les anticipent, les absorbent, les transforment. Dans cette dynamique, l’OCP ne joue pas uniquement son avenir, il assume un rôle d’entraînement, d’interface et d’innovation à l’échelle nationale et continentale. Ce premier jalon du programme OCP Green Water ouvre la voie à une refondation de la relation entre eau, industrie et territoire.
Green Water : Le plan stratégique d’autonomie hydrique du groupe
Si le pipeline Jorf–Khouribga représente une réalisation visible et concrète, il n’est en réalité que la première manifestation d’un plan bien plus vaste que l’OCP déploie depuis 2021 sous l’appellation stratégique de Green Water. Cette feuille de route, aujourd’hui pleinement opérationnelle, redéfinit en profondeur la manière dont un groupe industriel d’envergure internationale peut s’affranchir des ressources hydriques conventionnelles tout en accompagnant les politiques publiques du pays. OCP ne se contente pas de répondre à la pénurie d’eau, il anticipe un monde où l’eau douce devient une ressource trop rare pour être utilisée ailleurs qu’en priorité pour les populations. Dans cette perspective, Green Water n’est pas un plan d’adaptation mais une logique d’autonomie totale et de circularité durable.
L’ambition de ce programme, confié à la filiale OCP Green Water, consiste à alimenter l’ensemble des sites industriels du groupe à 100 % en eau non conventionnelle, que celle-ci soit dessalée ou issue du traitement des eaux usées. Cet objectif, initialement prévu pour 2027, a été avancé à 2024 dans la planification interne, avec des jalons déjà atteints dans plusieurs régions du pays. La capacité annuelle de dessalement, qui s’élevait à environ 160 millions de m³ en 2023, atteindra les 560 millions de m³ en 2027, tandis que les volumes issus du recyclage des eaux usées dépasseront les 60 millions de m³. Ces chiffres font du programme l’un des plus ambitieux au niveau mondial dans le secteur de l’industrie extractive, notamment pour une entreprise opérant dans un pays à stress hydrique structurel.
L’innovation du modèle réside autant dans les volumes que dans la structuration en réseau. L’OCP ne se contente pas d’installer des stations de dessalement ou de traitement autour de ses sites ; il bâtit un maillage interconnecté de solutions, appuyé sur des partenariats techniques et financiers de long terme. Le pipeline Jorf–Khouribga, entré en service en juillet 2025, est la première ligne d’adduction sur longue distance dédiée exclusivement à une industrie lourde. À Casablanca, El Jadida, Safi et Laâyoune, les centrales hybrides ou multi-usages alimentent à la fois les plateformes industrielles, les centres urbains, et dans certains cas, les zones agricoles. Ce système est rendu possible par une planification intégrée, qui repose sur la coordination entre les équipes du groupe, l’expertise d’ingénierie de JESA, et une volonté claire de renforcer la souveraineté industrielle par une maîtrise de l’eau.
La réussite de Green Water repose aussi sur un modèle énergétique durable. Toutes les infrastructures hydriques nouvelles sont conçues pour fonctionner à terme à 100 % à base d’énergies renouvelables. Cette convergence avec le plan énergétique du groupe, déployé en parallèle dans le cadre du Green Investment Program, permet de garantir une production d’eau décorrélée des énergies fossiles, ce qui réduit les coûts à long terme tout en diminuant l’empreinte carbone. Cette synergie est particulièrement visible à Jorf Lasfar, où le dessalement s’appuie déjà en partie sur l’électricité verte générée localement, et où des extensions solaires sont en cours de finalisation.
Sur le plan technologique, OCP Green Water capitalise aussi sur la R&D portée par l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) et ses partenaires internationaux. Plusieurs innovations en matière de filtration, de réduction de la consommation énergétique, et de modularité des stations ont été conçues dans le cadre de laboratoires appliqués, puis transférées vers les unités pilotes. Cette capacité à produire localement des solutions innovantes, adaptables aux réalités du sol marocain, est l’une des forces discrètes du programme. Elle permet d’échapper au modèle classique des marchés publics cloisonnés, en développant une ingénierie intégrée et réactive.
Le succès de Green Water repose également sur des mécanismes de financement mixtes, associant fonds propres, levées internationales et partenariats structurants. La Banque mondiale, via l’IFC, a octroyé un prêt de 100 millions d’euros pour soutenir le déploiement du pipeline Jorf–Khouribga, tandis que la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) accompagne d’autres volets du programme à hauteur de 200 millions d’euros. Ces engagements ne sont pas anecdotiques : ils témoignent de la confiance accordée à la gouvernance du projet, à la robustesse de son modèle économique, et à sa capacité à générer des externalités positives pour l’environnement et le territoire.
En somme, Green Water constitue aujourd’hui bien plus qu’une réponse industrielle à la crise hydrique. C’est une stratégie globale de souveraineté, d’innovation et de responsabilité territoriale, qui place l’OCP à l’avant-garde de la transition hydrique. En reconfigurant profondément sa relation à l’eau, le Groupe assume un rôle structurant dans un Maroc qui cherche à conjuguer développement économique et résilience écologique. Ce n’est pas uniquement une performance industrielle, mais une démonstration politique, au sens le plus noble du terme, de ce que peut être un acteur national engagé.
Financements et alliances : IFC, BERD, CDG, Engie et plus
Derrière la robustesse opérationnelle du pipeline Jorf–Khouribga et l’ambition affirmée du programme Green Water se déploie une architecture financière et partenariale d’une ampleur exceptionnelle. OCP ne mène pas cette stratégie en solitaire. Le groupe a su mobiliser autour de lui un écosystème d’institutions internationales, d’acteurs publics nationaux et de partenaires techniques qui, ensemble, font de la transition hydrique un chantier coordonné, crédible et réplicable. Ce montage donne une autre dimension au projet : celle d’un modèle marocain de financement structuré de l’eau non conventionnelle, conciliant impératifs industriels, durabilité environnementale et équité territoriale.
En tête de ces partenaires figure l’International Finance Corporation (IFC), bras privé de la Banque mondiale. En mai 2024, IFC a accordé un prêt de 100 millions d’euros à OCP Green Water, couvrant une part substantielle du financement du pipeline Jorf–Khouribga. Ce soutien ne s’est pas limité à une simple ligne de crédit. Il a été assorti d’un accompagnement technique en matière de gouvernance environnementale, de reporting ESG, et d’analyse d’impact territorial. Pour une entité comme l’IFC, spécialisée dans l’évaluation rigoureuse des risques et des opportunités, cette mobilisation traduit un haut niveau de confiance dans la trajectoire stratégique du groupe et dans sa capacité à porter une transformation systémique dans un pays classé à haut stress hydrique.
Ce premier financement a ouvert la voie à d’autres engagements majeurs. La Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD), déjà active dans le secteur de l’eau au Maroc, a formalisé à son tour un engagement de 200 millions d’euros pour accompagner les futurs volets du programme Green Water, en particulier les extensions de capacité de dessalement à Safi et Laâyoune. Là encore, le soutien ne s’est pas limité au volet industriel. La BERD a intégré des critères de durabilité et de gouvernance territoriale dans le suivi du projet, en ligne avec ses priorités en matière d’adaptation climatique et de cohésion sociale.
À l’échelle nationale, plusieurs institutions financières publiques ont également été associées. Le cas de CDG Capital, filiale de la Caisse de dépôt et de gestion, est emblématique. Dès 2023, elle a participé au financement de certains tronçons de canalisation et à la structuration de partenariats avec des entreprises marocaines pour la fabrication locale des composantes. Par cette implication, l’État marocain accompagne sans diriger, en assumant un rôle de facilitateur dans un modèle qui valorise la convergence entre logique publique et efficacité industrielle. Cette hybridation des approches permet au programme d’aller plus vite, plus loin et avec une base d’acceptabilité plus large.
Sur le terrain des solutions énergétiques, Engie est aujourd’hui l’un des partenaires clés de l’OCP dans la mise en œuvre d’une chaîne d’approvisionnement en eau décarbonée. Le groupe énergétique français collabore avec OCP Green Water sur plusieurs projets de production électrique renouvelable, en particulier pour alimenter les stations de dessalement prévues à El Jadida et Safi. Ces projets conjoints, portés par des joint-ventures ou des contrats long terme, permettent de réduire considérablement les coûts d’exploitation à horizon 2030, tout en garantissant une stabilité énergétique indispensable à la fiabilité du système.
À ces partenariats s’ajoutent ceux, plus discrets, noués avec des institutions techniques, comme le PNUD, l’UNESCO, ou encore des centres de recherche européens et sud-africains impliqués dans l’ingénierie de l’eau en climat aride. Plusieurs projets pilotes ont vu le jour autour de la réduction de la salinité, du recyclage des eaux usées ou de la modélisation prédictive des besoins. L’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P), partenaire scientifique de référence du groupe, sert de carrefour entre la stratégie industrielle et l’expérimentation avancée. C’est dans cette logique que s’inscrivent les laboratoires de chimie appliquée, les fermes expérimentales à Benguerir, et les démonstrateurs hybrides déployés sur plusieurs sites.
Ce maillage financier et technique donne une assise unique au programme Green Water. En garantissant des financements longs, indexés sur des objectifs de durabilité, le groupe OCP sécurise ses investissements et s’inscrit dans une trajectoire à la fois autonome et ouverte. Le modèle mis en place conjugue souveraineté et interconnexion. Il s’appuie sur la force d’une vision industrielle claire, mais aussi sur la rigueur exigée par ses partenaires internationaux. En cela, le pipeline Jorf–Khouribga est autant une infrastructure physique qu’une déclaration de méthode. Il atteste que la transition hydrique peut être financée, pilotée et partagée, à condition qu’elle repose sur une gouvernance solide, une ingénierie précise et un dialogue constant avec les territoires.
Eau, emploi, irrigation : Les retombées concrètes d’un projet structurant
Au-delà des chiffres impressionnants et des partenariats stratégiques, le programme Green Water déployé par l’OCP produit déjà des effets tangibles sur les territoires marocains. Il transforme silencieusement la réalité de plusieurs régions confrontées depuis des années à un double blocage : la raréfaction de l’eau et l’absence d’alternatives viables pour relancer les dynamiques locales. En misant sur des infrastructures sobres, interconnectées, et alimentées à terme par des sources non conventionnelles, le groupe redonne de la visibilité à des espaces frappés par la sécheresse et relancés dans une logique de résilience. Ce n’est pas un simple gain technique, mais une redistribution de l’eau dans une perspective territoriale.
La mise en service du pipeline reliant Jorf Lasfar à Khouribga n’a pas uniquement vocation à approvisionner les installations minières du groupe. Elle permet de dégager des volumes significatifs d’eau douce, auparavant captés pour les besoins industriels, et de les restituer aux usages domestiques, agricoles ou urbains. Selon les données compilées par OCP Green Water et recoupées par les autorités locales, plus de 30 millions de m³ d’eau douce ont ainsi été libérés en 2024 pour les habitants et les agriculteurs de la région de Khouribga. Cette redistribution est rendue possible par la logique de substitution totale opérée par le dessalement, sans empiéter sur les besoins humains.
Dans les provinces voisines, notamment à El Jadida, Safi, Casablanca Sud et bientôt Laâyoune, la logique est similaire. À Casablanca, par exemple, la station de dessalement récemment opérationnelle permet déjà de couvrir près de 60 millions de m³ par an pour les usages collectifs, offrant une alternative vitale face à des retenues de barrages durablement en baisse. À Laâyoune, le partenariat OCP–ONEE permet d’envisager une interconnexion directe entre production industrielle et alimentation urbaine. Cette mutualisation intelligente des ressources marque une rupture avec la segmentation classique des réseaux, et pose les bases d’un service de l’eau plus équitable, plus lisible, plus résilient.
Mais c’est dans le domaine agricole que l’impact du programme commence à redessiner des trajectoires. Dans plusieurs zones périrubaines ou semi-arides, la reconstitution partielle des nappes et l’accès à des eaux réutilisées permettent d’envisager des cultures à plus haute valeur ajoutée, moins consommatrices mais plus rentables. Le programme soutenu par l’IFC et la BERD insiste d’ailleurs explicitement sur cet objectif : faciliter le passage d’une agriculture extensive et précaire à une agriculture intelligente, calibrée sur des ressources maîtrisées et pilotées. OCP, à travers ses fondations et ses filiales, accompagne déjà plusieurs coopératives locales dans cette mutation, notamment dans la région de Béni Mellal-Khénifra, en s’appuyant sur des données de terrain fournies par l’UM6P.
L’autre volet territorial crucial est celui de l’emploi. Le chantier du pipeline a mobilisé, au pic de son activité, près de 2 000 personnes, dont une grande majorité issue des régions traversées. À l’issue des travaux, plus de 100 postes permanents seront maintenus pour l’exploitation, la surveillance et la maintenance de l’infrastructure. Mais au-delà de ces chiffres, c’est l’émergence d’un écosystème local de compétences qui constitue le vrai changement. Des PME marocaines ont été intégrées à la chaîne de valeur, notamment dans la préfabrication, le transport et l’installation. Le groupe mise aussi sur la montée en puissance de fournisseurs locaux, en coordination avec la CDG et le ministère de l’Industrie, pour ancrer les retombées au plus près des bassins de vie.
Enfin, les effets sociaux du programme commencent à se faire sentir dans les zones rurales où la raréfaction de l’eau était devenue une source d’exode, de tensions et de précarité. Le soulagement des nappes, combiné à l’optimisation de l’irrigation, permet de stabiliser certaines communautés et de recréer une dynamique économique locale. Des initiatives pilotes de gestion participative de l’eau ont été lancées, notamment autour de Khouribga et El Jadida, dans un esprit de dialogue et de responsabilisation collective. L’OCP, en tant qu’acteur industriel, adopte ici une posture inédite : non pas celle d’un prestataire, mais celle d’un partenaire territorial, capable d’accompagner, de structurer et d’écouter.
À travers cette logique de co-bénéfice, Green Water dépasse la seule rationalité industrielle pour devenir un instrument de politique territoriale. L’eau, ressource vitale, redevient facteur d’inclusion. Et l’OCP, en s’en emparant avec méthode, innovation et concertation, en fait l’un des leviers de cohésion les plus puissants du Maroc contemporain.
UM6P : Science, innovation et souveraineté de l’eau
Derrière chaque infrastructure, chaque pipeline et chaque méga-station de dessalement lancée par l’OCP, il y a une matrice scientifique, un laboratoire discret mais stratégique : l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P), installée à Benguerir. Plus qu’un campus, cette université pensée et financée par le groupe est aujourd’hui un centre névralgique de conception, de prototypage et d’ingénierie de l’eau non conventionnelle. Son rôle dépasse la recherche académique pour embrasser une vision opérationnelle : faire émerger des solutions concrètes à partir des défis posés par le terrain marocain.
C’est dans les installations de l’UM6P que sont testés les procédés de désalinisation avancée, les membranes de nouvelle génération, les technologies de recyclage adaptées aux eaux usées industrielles ou agricoles. Plusieurs programmes spécifiques sont déjà opérationnels. Le plus emblématique est sans doute le Centre d’Innovation pour les Systèmes d’Eau Intégrés, qui travaille sur la simulation hydrique, la modélisation des flux d’irrigation, et l’optimisation des usages en contexte aride. Ce centre développe aussi des systèmes prédictifs d’allocation de la ressource en fonction de la variabilité climatique, qui seront à terme intégrés dans les futures plateformes de gestion OCP Green Water.
L’université ne se limite pas aux laboratoires. Elle agit aussi sur le terrain, en lien avec les communautés et les territoires. À travers ses fermes expérimentales de Benguerir et de Laâyoune, l’UM6P évalue l’impact réel des eaux non conventionnelles sur les cultures locales, les rendements agricoles et la résilience des sols. Ces fermes servent aussi de support pédagogique pour former les futurs ingénieurs, mais également pour accompagner les coopératives et les petits producteurs dans l’adoption de pratiques plus durables. Ce transfert de connaissance du laboratoire vers la terre est un atout majeur dans la stratégie d’autonomie hydrique du Maroc.
L’UM6P se positionne par ailleurs comme hub de coopération internationale, en attirant des chercheurs venus de plusieurs continents. L’université travaille étroitement avec des institutions comme le MIT, la Columbia University, l’INRAE en France ou encore des centres sud-africains et indiens spécialisés dans la gestion de l’eau. Ce réseau scientifique global permet au Maroc d’être à l’avant-garde des standards technologiques et de valoriser ses solutions dans d’autres pays confrontés à des défis similaires, notamment en Afrique subsaharienne.
Mais c’est dans sa capacité à nourrir la décision stratégique qu’elle se distingue. L’université a développé en interne des outils d’aide à la décision pour les opérateurs industriels et les collectivités territoriales, permettant de hiérarchiser les priorités en fonction des tensions hydriques, des besoins sociaux et de la rentabilité des investissements. Cette approche fondée sur la donnée et la science appliquée donne un avantage stratégique à l’OCP, qui peut calibrer ses actions non seulement en fonction de ses objectifs internes, mais aussi de l’intérêt général.
L’UM6P incarne ainsi un nouveau rapport entre recherche et souveraineté. En faisant de l’eau un champ d’innovation transversale, scientifique, sociale, environnementale, l’université apporte une réponse systémique à un défi qui dépasse le cadre industriel. Dans le modèle OCP, elle n’est pas un support, elle est un acteur à part entière, placé au cœur de la stratégie.
À l’horizon 2030 : Vers un nouveau modèle hydrique marocain ?
Le pipeline entre Jorf Lasfar et Khouribga n’est pas une simple infrastructure de plus dans le paysage industriel marocain. Il constitue, à bien des égards, un révélateur. Révélateur d’une capacité d’anticipation, d’un pilotage stratégique de la rareté, mais aussi d’un modèle émergent de gestion de l’eau, porté par un acteur industriel national, au service d’une vision plus large. En structurant ses propres besoins autour d’une ressource non conventionnelle, le groupe OCP agit non seulement pour sécuriser ses activités, mais pour amorcer, plus discrètement, une recomposition du rapport à l’eau dans le pays.
Depuis plusieurs années, le Maroc est confronté à une situation hydrique critique : pluviométrie imprévisible, barrages à des niveaux historiquement bas, nappes surexploitées, conflits d’usages croissants entre villes, agricultures, industries et tourisme. À ce contexte tendu, s’ajoute la nécessité de faire émerger une gouvernance plus intégrée de l’eau, qui dépasse les logiques d’urgence. C’est dans cette brèche que s’inscrit la stratégie OCP : elle ne remplace pas l’État, mais elle trace un chemin crédible d’autonomisation progressive, appuyé sur la science, la technologie et les énergies renouvelables.
Ce chemin, désormais structuré dans la feuille de route Green Water, prévoit une bascule complète du groupe vers l’eau dessalée et recyclée à l’horizon 2027, avec une capacité totale projetée de 620 millions de m³ par an. Cette autonomie assumée redonne à l’eau douce sa vocation première : l’usage domestique, agricole et social. Plus encore, elle libère une marge d’action pour le pays, qui peut se recentrer sur les besoins critiques, tout en capitalisant sur le savoir-faire développé dans le secteur industriel.
Mais cette dynamique pose aussi des questions structurantes pour les politiques publiques à l’horizon 2030. Quel modèle d’agriculture irriguée souhaite-t-on soutenir ? Une agriculture extensive et exportatrice qui absorbe plus de 80 % de la ressource actuelle ? Ou une agriculture à haute valeur ajoutée, mieux adaptée aux territoires, intégrant les contraintes climatiques ? La stratégie Green Generation du ministère de l’Agriculture évoque déjà cette transition, mais sa mise en œuvre reste fragmentée.
Autre enjeu : comment articuler les ressources conventionnelles (barrages, nappes) avec les nouvelles sources (dessalement, réutilisation) dans une logique circulaire ? Le projet OCP montre qu’une gestion intégrée est possible, mais elle suppose une gouvernance partagée, où les données sont accessibles, les priorités transparentes, et les arbitrages publics assumés. Le Maroc dispose de l’expertise, des outils numériques et des talents pour le faire, à condition d’unir les visions.
À l’horizon 2030, la question centrale devient donc celle-ci : peut-on bâtir un modèle national de l’eau fondé sur l’intelligence des usages plutôt que sur la fuite en avant dans les volumes ? Cela implique de repenser les circuits d’accès, les mécanismes de tarification, les critères d’investissement. Cela implique aussi d’assumer une nouvelle grammaire de l’eau : une eau rare mais bien gouvernée, une eau chère mais bien valorisée, une eau maîtrisée plutôt qu’accaparée.
Le modèle esquissé par l’OCP n’a pas vocation à se substituer aux politiques de l’État. Mais il crée une référence, une base concrète, un standard technique et environnemental qui oblige à regarder autrement. Il montre que la souveraineté hydrique ne passe pas uniquement par les barrages ou les forages, mais par la capacité à penser long, à investir sobre, et à partager équitable. C’est sans doute l’un des défis majeurs du prochain cycle : inscrire la stratégie hydrique du Maroc dans un cadre de justice territoriale, de durabilité économique et d’efficacité technologique, sans fracture ni surenchère.
Ce que le pipeline Jorf Lasfar–Khouribga inaugure, ce n’est pas seulement une desserte. C’est une bifurcation silencieuse dans notre manière d’imaginer le futur de l’eau. Et si elle réussit, elle pourrait bien inspirer bien au-delà du périmètre industriel.
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