« Un demi-siècle dans les arcanes de la politique » d’Abdelhadi Boutaleb : Quand l’éthique intellectuelle se heurte aux arcanes du pouvoir
Retour événement de "Nisf Qarn fi al-Siyassa" : L'expérience colossale d'Abdelhadi Boutaleb, un homme de science devenu acteur politique. La réédition des mémoires d'un demi-siècle de politique marocaine est l’occasion pour étudier la relation entre l'intellectuel et le pouvoir.
Par Mohammed Taoufiq Bennani
La mémoire des grands hommes n’est pas une stèle figée, mais une lanterne qui projette une lumière crue sur les sentiers sinueux de l’histoire. Le samedi 13 décembre, à la fondation Roi Abdulaziz Al Saoud pour les études islamiques et les sciences humaines à Casablanca, l’élite intellectuelle marocaine s’est rassemblée lors d’un colloque, organisé par la Fondation Abdelhadi Boutaleb pour la culture, la science et l’illumination intellectuelle, pour célébrer l’héritage pérenne de cet érudit et homme d’État défunt. L’événement solennel marquait la réédition de ses mémoires politiques monumentales, «Nisf Qarn fi al-Siyassa» (Un demi-siècle dans les arcanes de la politique), proposées dans une nouvelle impression arabe et, pour la première fois, dans une version française. Ce volume, qui condense l’équivalent de « plusieurs siècles » d’expérience politique par la densité des événements vécus, est bien plus qu’un simple récit, il constitue l’ultime tentative d’un intellectuel d’envergure pour saisir l’essence complexe, et souvent impitoyable, de la gestion de l’État.

Le colloque célébrait la seizième commémoration du décès du professeur Boutaleb autour de son œuvre majeure, «Un demi-siècle dans les arcanes de la politique». Cet événement savant était orchestré par Majid Boutaleb, président de la Fondation, qui a prononcé le mot d’ouverture. La modération de la journée a été assurée par Sabah Chraibi, universitaire, et le journaliste écrivain Mohamed Berrada. De nombreuses figures académiques et politiques étaient conviées pour les interventions et témoignages, notamment Mohamed Maârouf Dafali, Boutaïna Bensalem, Mohamed Adnane Dabbagh (spécialiste en stratégie), Mohamed Chakir (spécialiste de la communication) et Seddik Maâninou (ancien Secrétaire Général au Ministère de l’Information). La structure de la rencontre prévoyait des échanges articulés autour de deux axes principaux, en plus de la lecture d’une attestation écrite de Abdelaziz Altwijri, l’ancien directeur général de l’ISESCO. Il est à noter que certains intervenants initialement prévus, tels que Zakaria Abou Dahab, Mustapha Sehimi et Driss Missaoui, ont dû s’excuser, touchés par une indisposition.
L’intellectuel au cœur de la tempête
La stature singulière d’Abdelhadi Boutaleb provient de la convergence, presque miraculeuse, entre l’homme de science et l’homme de politique. Formé à la fois par la discipline rigoureuse de l’Université Al Quaraouiyine et par l’enseignement moderne, il a su maîtriser la culture traditionnelle comme l’académisme contemporain. Cette dualité exceptionnelle a fait de lui un modèle pour l’étude de la relation, souvent tendue, entre l’intellectuel et le pouvoir. De surcroît, il n’a pas seulement observé l’histoire, il en fut l’un des architectes les plus assidus, s’immergeant très tôt dans l’arène politique par le biais du mouvement national, luttant contre le colonialisme et même en tant que journaliste et directeur de la publication Ar-Ra’y Al-‘Am.
Le pouvoir, cet art de prévoir
Ayant servi l’État pendant près d’un demi-siècle dans une myriade de fonctions, de ministre de la Justice, de l’Information, de l’Éducation, à ambassadeur, président du Parlement, puis conseiller royal, Boutaleb a découvert que le métier politique surpassait largement le savoir théorique acquis dans les livres et les institutions. Il en tira une maxime, empreinte de la sagesse du praticien, selon laquelle « le pouvoir c’est l’art de prévoir ». Pour lui, l’homme d’État véritable doit posséder non seulement le courage de prendre des décisions malgré les critiques et les risques, mais également une prudence extrême, obligeant à bien peser ses mots et ses interventions. Par conséquent, il comprenait que la réussite de la gouvernance résidait moins dans l’action immédiate que dans la prévoyance stratégique et la planification.

La distance critique, un rempart éthique
La tension essentielle de sa vie, et l’enseignement majeur de ses mémoires, réside dans la rigueur morale de l’intellectuel confronté à la contingence du réel politique. Boutaleb a réussi à naviguer dans les arcanes du système, maintenant cette distance nécessaire qui lui a permis de rester proche du pouvoir sans jamais s’y dissoudre. L’une des leçons fondamentales qu’il met en lumière est que, dans le contexte marocain, « la loyauté (الولاء) n’est pas la soumission (الخضوع) ». Il avait la capacité rare de conserver une intégrité et un recul critiques, même au sommet de l’appareil d’État.
L’éthique contre les contingences
Cet attachement aux principes, qualifié de « perspective morale et intellectuelle », a engendré chez lui un profond conflit intérieur. Ses écrits traduisent la « souffrance » de l’intellectuel qui tente d’appliquer un cadre éthique à un domaine souvent dénué de codes moraux. Boutaleb s’est évertué à concilier les « exigences des principes » avec les « contraintes de l’exercice de l’autorité ». L’acte le plus marquant de cette souveraineté intellectuelle fut d’ailleurs son retrait volontaire de son poste de conseiller du Roi Hassan II en 1996, lorsqu’il estima que les circonstances, notamment la maladie du Souverain, rendaient « impossible de continuer à s’acquitter de son devoir » de manière honorable. Ce départ illustre un choix où l’honneur prime sur le maintien de la fonction.
Un récit équilibré, loin des règlements de compte
L’approche narrative de Boutaleb est profondément marquée par sa maîtrise du style journalistique. Ses mémoires sont louées pour leur équilibre, caractérisé par une pondération entre le « courage dans la parole et la prudence dans les jugements ». Conscient des critiques visant la subjectivité des écrits autobiographiques, Boutaleb a volontairement écarté le règlement de comptes personnel et la dramatisation agressive. Il a privilégié une méthode descriptive, cherchant l’objectivité et l’abstention des jugements péremptoires. Ainsi, il a veillé à ce que son œuvre constitue une ressource inestimable pour les historiens du politique, en se concentrant sur les faits plutôt que sur l’exaltation de soi.

Un héritage pour la construction de la modernité
L’héritage d’Abdelhadi Boutaleb est intrinsèquement lié à sa vision de la modernité politique, qu’il ancrait dans trois piliers fondamentaux et inséparables : la connaissance, l’éthique et l’intérêt général. À travers son parcours, il s’est positionné comme un médiateur et un modérateur essentiel, utilisant sa profondeur intellectuelle pour analyser les situations et proposer des décisions pertinentes. Il nous enseigne que la véritable élite nationale doit marier la compétence technique à une loyauté lucide, tout en insufflant le sens aux grandes transformations de l’État.
Nisf Qarn fi al-Siyassa n’est pas seulement le témoignage d’un homme qui a vécu l’histoire, c’est une précieuse archéologie des structures du pouvoir marocain. La vie d’Abdelhadi Boutaleb incarne le conflit permanent entre la pureté de l’idéal intellectuel et les inévitables compromis de la realpolitik. Ce legs force la réflexion sur un défi contemporain crucial : parvenons-nous, aujourd’hui, à former une classe dirigeante capable de concilier la loyauté avec la compétence, et surtout, d’accorder du sens à l’action publique ? C’est là la question essentielle que nous laisse celui qui percevait le monde politique comme « l’art de prévoir ».
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