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Ukraine, la paix sous pression des puissances

L’architecture d’une sortie de guerre en Ukraine se dessine enfin, mais dans une opacité qui dit beaucoup de l’état du rapport de forces mondial. À Genève, les négociations millimétrées entre Kiev, Washington et les Européens avancent plus vite qu’il y a encore 2 semaines, au point que plusieurs diplomates évoquent désormais, en privé, une fenêtre réelle pour un accord de cessez-le-feu avant la fin de l’année. Les signaux se multiplient, les textes circulent, les lignes bougent. Pourtant, derrière l’optimisme affiché se cache un chantier diplomatique d’une extrême fragilité, suspendu à des zones d’ombre dont aucune capitale ne peut encore mesurer l’ampleur.

Par Fayçal El Amrani


Le premier élément de brouillard concerne ce fameux plan en 28 points présenté comme une initiative américaine. Dès son apparition, il a été rattrapé par une polémique saisissante. 3 sénateurs américains, un républicain, un démocrate et un indépendant, ont alerté sur le fait que le document n’avait pas été rédigé à Washington, mais par un proche de Vladimir Poutine. Kirill Dmitriev, l’envoyé du Kremlin qui avait rencontré des officiels américains à Miami, apparaît, selon plusieurs sources concordantes, comme l’auteur initial du texte. Marco Rubio a d’abord démenti, avant de reculer lui-même en admettant que le document avait circulé après cette rencontre. Cette révélation a fragilisé la crédibilité de la proposition et ravivé les inquiétudes européennes qui redoutent de voir la Russie dicter, par procuration, les termes de la paix.

Washington, de son côté, a entretenu un certain flou. Donald Trump a oscilllé entre 2 discours, répétant tantôt que la souveraineté ukrainienne était non négociable, tantôt que la paix passerait inévitablement par des concessions territoriales. Cette ambiguïté a nourri l’impression que le plan américain servait surtout à créer une pression artificielle, en fixant une date symbolique, le 27 septembre, présentée comme un moment de vérité alors que les discussions n’avaient pas encore véritablement décollé. Plusieurs diplomates européens parlent d’un psychodrame volontaire destiné à forcer la main à Kiev et à accélérer un compromis.

Face à cette dynamique déséquilibrée, l’Europe a repris la main. Les délégations européennes sont arrivées à Genève avec une contre-proposition qui rééquilibre plusieurs points sensibles. Le plafond de l’armée ukrainienne, qui devait initialement être limité à 600 000 soldats, a été relevé à 800 000 en temps de paix. Ce changement répond à la crainte d’un désarmement trop brutal d’un pays toujours exposé aux ambitions russes. À titre de comparaison, l’armée ukrainienne compte aujourd’hui environ 900 000 combattants, un chiffre volontairement opaque tant il touche à la sécurité nationale. Les Européens insistent aussi sur une adhésion éventuelle de l’Ukraine à l’OTAN qui resterait soumise au consensus des membres de l’Alliance, une précision lourde d’enjeux puisque ce consensus n’a jamais été organisé formellement dans les textes fondateurs.

L’évolution des discussions à Genève montre que les positions commencent à se consolider autour d’un cadre retravaillé entre Washington et Kiev, qui s’éloigne progressivement de la première version du plan en 28 points. La souveraineté ukrainienne y est formulée de manière plus explicite et les garanties de sécurité sont mieux définies, ce que les Européens interprètent comme l’apparition d’une base de convergence, même fragile. Les points les plus sensibles restent toutefois ouverts, notamment la présence militaire occidentale, la taille de l’armée ukrainienne et la nature du dialogue entre l’OTAN et la Russie. Dans les capitales européennes, ce mouvement est perçu comme un signe d’accélération prudente, porteur d’un possible palier diplomatique avant la fin de l’année sans pour autant modifier l’équilibre stratégique général.

Le point qui cristallise le plus de tensions concerne la présence militaire occidentale en Ukraine. L’OTAN accepterait de ne pas stationner durablement de troupes sous son commandement sur le sol ukrainien, mais la formulation laisse la porte ouverte à des déploiements ponctuels, des manœuvres, des défilés ou des passages temporaires. Les avions de chasse resteraient stationnés en Pologne, ce qui constituerait une ligne rouge assumée par Moscou mais un compromis possible pour l’Alliance. Cette ambiguïté est bien le cœur du futur accord. Moscou veut des garanties irréversibles. L’OTAN refuse l’idée d’un vide stratégique qui abandonnerait l’Ukraine à son sort. Chacun avance sur une frontière délicate, sans céder sur l’essentiel.

Les négociations en cours montrent aussi une convergence silencieuse entre certaines propositions américaines et la logique russe, notamment autour d’un gel des lignes de front associé à une reconnaissance implicite de zones d’influence. Cette perspective, si elle se confirmait, placerait l’Ukraine dans une position délicate, obligée de s’engager dans un compromis où sa marge de manœuvre serait extrêmement réduite entre son impératif de souveraineté et les équilibres géopolitiques imposés par les grandes puissances. La possibilité d’un accord avant la fin de l’année n’est plus taboue et plusieurs signaux logistiques observés sur le terrain renforcent cette hypothèse. Dans les chancelleries, l’expression accord technique circule de plus en plus. Elle décrit un texte minimaliste, certes imparfait, mais suffisant pour ouvrir un processus politique plus large en 2026.

Pour l’instant, les délégations américaines et ukrainiennes ont quitté Genève, laissant les Européens poursuivre le travail de consolidation. Le climat reste étonnamment positif, même si personne ne peut prédire ce que sera la réaction finale de Moscou. La vraie négociation commencera lorsque la Russie devra valider, amender ou rejeter le compromis en cours d’élaboration. Tout accord reste suspendu à cette séquence. Mais une certitude émerge. Les prochaines semaines seront décisives. Entre le risque d’un gel du conflit, l’hypothèse d’un échange territorial et l’exigence ukrainienne de souveraineté pleine et entière, les scénarios divergent encore. Pourtant, pour la première fois depuis longtemps, la perspective d’un cessez-le-feu crédible se rapproche, même si son prix politique pourrait être considérable.


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