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Tunisie : eau et électricité en crise

Les fortes chaleurs ont provoqué une hausse record de la consommation électrique, des délestages et des perturbations dans la distribution de l’eau. La pénurie révèle les fragilités d’un système encore très dépendant du gaz et confronté au vieillissement de ses infrastructures.


À la fin du mois d’août, trouver une bouteille d’eau est devenu difficile dans plusieurs villes tunisiennes. Les rayons de nombreux commerces sont restés vides, tandis que les arrivages disponibles étaient écoulés en quelques minutes. Des files d’attente se sont formées devant certains points de vente et plusieurs enseignes ont limité les quantités pouvant être achetées par chaque client. À Hammamet, une tentative de vente au double du tarif réglementé a provoqué une altercation et conduit à l’interpellation d’un commerçant.

Cette pénurie intervient après un été marqué par des températures proches de 50 degrés dans certaines régions. La chaleur a fortement augmenté la consommation d’électricité, principalement en raison de l’utilisation intensive des climatiseurs. La Société tunisienne de l’électricité et du gaz a alors programmé des coupures tournantes dans une grande partie du pays afin d’équilibrer la production et la demande. Plusieurs interruptions annoncées pour une durée maximale de 2 heures se sont ajoutées à des pannes plus longues signalées par des ménages et des professionnels.

Les conséquences ont rapidement touché le secteur de l’eau. Une grande partie de l’approvisionnement dépend de stations de pompage alimentées en électricité. Les coupures ont perturbé le remplissage des réservoirs, la pression dans les réseaux et l’acheminement vers les quartiers situés en hauteur ou éloignés des principaux ouvrages. Les usines d’embouteillage ont également ralenti leur activité au moment où la demande atteignait son niveau le plus élevé.

Les chiffres de juillet 2026 montrent l’ampleur des difficultés. L’Observatoire tunisien de l’eau a recensé 608 signalements, soit le niveau mensuel le plus élevé depuis le début de l’année. Parmi eux, 549 concernaient des coupures ou des perturbations non annoncées, représentant plus de 90 % des alertes. Le même bilan fait état de 34 mouvements de protestation, de 13 fuites importantes et de 12 problèmes liés à la qualité de l’eau. Nabeul a enregistré 65 signalements, devant Monastir avec 62, Mahdia avec 51 et Sousse avec 49.

La situation présente un paradoxe important. Au début de l’été, les autorités tunisiennes annonçaient un taux de remplissage des barrages proche de 60 %, contre environ 41 % à la même période en 2025. Les pluies avaient donc amélioré les réserves après plusieurs années de sécheresse. L’eau disponible reste toutefois très inégalement répartie entre les régions. Le Nord concentre l’essentiel des ressources, tandis que le Centre et plusieurs zones du Sud disposent de capacités plus réduites. L’état des canalisations, les pertes sur les réseaux, les équipements de pompage et les capacités de stockage locales déterminent ensuite la régularité du service.

La dépendance croissante à l’eau embouteillée a amplifié la crise. La consommation annuelle moyenne est passée de 87 litres par habitant en 2010 à 225 litres en 2020. Elle aurait atteint 241 litres en 2024. Cette progression traduit la perte de confiance d’une partie de la population dans l’eau du robinet, dont le goût, l’odeur et l’aspect varient selon les régions. Les coupures répétées ont également poussé de nombreux ménages à constituer des réserves. Lorsque la production et la distribution des bouteilles ont ralenti, le pays a rapidement manqué d’une solution devenue indispensable dans la vie quotidienne.

La fragilité énergétique occupe une place centrale dans cette situation. La Tunisie dispose d’une capacité de production électrique d’environ 5 944 mégawatts, répartie entre 25 centrales. Son système fonctionne avec une faible marge durant les pointes estivales, alors que la demande augmente régulièrement. Près de 93,7 % de l’électricité est encore produite à partir d’énergies fossiles, principalement du gaz naturel. À la fin du premier semestre 2025, les énergies renouvelables représentaient environ 6 % de la production électrique, avec une capacité installée de 787 mégawatts.

La dépendance extérieure accentue cette exposition. Durant les 5 premiers mois de 2025, près de 58 % des besoins tunisiens en gaz naturel ont été couverts par des importations algériennes. La Tunisie reçoit aussi une partie du gaz transporté vers l’Italie par le gazoduc Transmed. Son réseau électrique est interconnecté avec ceux de l’Algérie et de la Libye, qui ont fourni ensemble environ 11 % de la consommation tunisienne durant le premier semestre 2025. La relation avec l’Algérie reste donc déterminante, mais la Tunisie possède également une connexion avec la Libye, contrairement à ce qui est parfois avancé.

Les tensions géopolitiques autour du détroit d’Ormuz ajoutent un risque sur les prix des hydrocarbures et sur certains intrants industriels. Pour la Tunisie, la vulnérabilité immédiate provient surtout de la place du gaz dans la production électrique, de la dépendance envers les livraisons algériennes et du retard pris dans l’augmentation des capacités renouvelables. Une difficulté énergétique peut ainsi perturber successivement le pompage, la distribution d’eau, l’embouteillage, les commerces, les hôtels, les services administratifs et les établissements de santé.

Face aux pénuries, les autorités ont mobilisé des camions-citernes, procédé à des contrôles commerciaux et saisi des stocks dissimulés. Le président Kaïs Saïed a évoqué des actes prémédités destinés à provoquer des tensions. La colère a néanmoins gagné le terrain social. Une manifestation organisée à Tunis le 20 août a associé les coupures d’eau et d’électricité à la hausse du coût de la vie, aux pénuries de médicaments et à la dégradation des services publics.

La Tunisie a engagé plusieurs programmes pour moderniser ses infrastructures. En mars 2026, un financement de 332,5 millions de dollars a été approuvé pour une première série de projets consacrés à l’eau potable et à l’irrigation. Le volet destiné à l’eau potable prévoit notamment de doubler la capacité de l’usine de dessalement de Zarat, qui doit passer de 50 000 à 100 000 mètres cubes par jour. Il comprend aussi l’installation de 100 000 compteurs intelligents et la réhabilitation des réseaux à Sfax, Tozeur et Kébili. À terme, 2,3 millions de personnes doivent bénéficier d’un service plus régulier.

Le secteur électrique fait également l’objet d’un programme de 430 millions de dollars destiné à renforcer la Société tunisienne de l’électricité et du gaz, réduire les pertes et accélérer les projets solaires et éoliens. La Tunisie prévoit d’ajouter 2,8 gigawatts de capacités renouvelables d’ici 2028. Le projet Elmed doit ensuite relier directement la Tunisie à l’Italie par un câble sous-marin de 600 mégawatts. En juin 2026, un contrat de 770 millions d’euros a été attribué pour la construction des stations de conversion. Cette liaison prévue à l’horizon 2028 doit diversifier les échanges et faciliter l’intégration des énergies renouvelables.

La comparaison avec le Maroc montre les effets d’une anticipation plus ancienne. Le Royaume a généralisé l’accès à l’électricité, avec une couverture de 100 % de la population en 2024 et un taux d’électrification rurale proche de 99,9 %. Il dispose de 2 interconnexions électriques de 700 mégawatts chacune avec l’Espagne et prépare une troisième liaison. Sa capacité renouvelable atteignait environ 5,5 gigawatts en 2025, soit près de 45 % de la puissance électrique installée. Le programme 2025-2030 de l’Office national de l’électricité et de l’eau potable prévoit l’ajout de 15 gigawatts, dont 13 issus de sources renouvelables.

Cette politique énergétique accompagne directement la stratégie hydrique marocaine. Le pays vise une production annuelle de 1,7 milliard de mètres cubes d’eau dessalée en 2030 et compte couvrir environ 60 % de ses besoins en eau potable par le dessalement. Les nouvelles stations doivent être alimentées par des énergies renouvelables afin de réduire leur coût et leur exposition aux hydrocarbures importés. La dépendance énergétique du Maroc reste élevée et le charbon conserve une place importante dans la production électrique. Les interconnexions, la diversification du mix, l’extension du réseau et la programmation des capacités de dessalement lui apportent cependant des moyens supplémentaires pour gérer les périodes de forte demande.

L’été tunisien de 2026 confirme le lien direct entre politique de l’eau et politique énergétique. La disponibilité dans les barrages constitue une première condition. La continuité électrique, l’entretien des réseaux, les capacités de pompage, le dessalement, la réduction des pertes et la gestion des pointes de consommation déterminent l’arrivée effective de l’eau jusqu’aux ménages. Les investissements annoncés en Tunisie fixent désormais une échéance concrète : leur mise en œuvre devra produire une amélioration visible avant les prochaines grandes chaleurs.


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