TRAVAILLER POUR VIVRE

Par Sanae El Amrani
Un emploi change une statistique. Un revenu suffisant change une vie. Cette distinction devrait occuper le centre du débat politique au moment où les partis reprennent leurs promesses de centaines de milliers, parfois d’un million de postes. Pour les familles, la question commence après la signature du contrat : que reste-t-il du salaire une fois payés le logement, l’alimentation, le transport, les soins et les dépenses liées aux enfants ?
Entrer dans l’emploi représente une avancée décisive. Encore faut-il que le travail permette de gagner en autonomie. Lorsqu’un salarié demeure incapable de se loger correctement, reporte des soins ou dépend de sa famille pour terminer le mois, son contrat ne lui assure pas une sécurité réelle. La qualité de l’emploi se mesure dans cette vie quotidienne, bien davantage que dans l’annonce qui a précédé sa création.
Le débat salarial devient alors incontournable. Revaloriser les revenus répond à une urgence sociale et soutient la consommation. La décision doit aussi tenir compte de ceux qui versent ces salaires. Les très petites, petites et moyennes entreprises emploient 70,6 % des salariés déclarés dans la population des entreprises personnes morales actives étudiée par l’Observatoire marocain de la TPME. La majorité des employeurs déclarants compte moins de 10 salariés. Dans ces structures, une hausse de coût touche immédiatement la trésorerie et peut reporter un recrutement déjà fragile.
Cette réalité appelle une politique différenciée. Une grande entreprise, une petite usine, un commerce de quartier et une société récemment créée ne disposent pas des mêmes marges. La revalorisation salariale peut avancer avec des allègements ciblés pour les petites entreprises qui déclarent leurs salariés, paient dans les délais et conservent les postes. L’aide publique aurait une contrepartie claire : mieux rémunérer le travail formel et élargir la protection sociale.
Le même principe vaut pour la fiscalité et le financement. Un soutien ciblé peut accompagner le premier recrutement, l’achat d’un équipement, la formation d’un salarié ou la conquête d’un nouveau marché. Les banques ont également une responsabilité. Une entreprise récente possède rarement l’ancienneté, les actifs et les garanties d’une société installée. Évaluer uniquement son passé réduit ses possibilités de développement au moment précis où elle pourrait devenir employeur.
L’État ne signe pas la majorité des contrats privés, mais il fixe une grande partie des conditions qui rendent l’embauche possible. Sa commande alimente l’activité. Ses délais de paiement déterminent la trésorerie des fournisseurs. Ses garanties facilitent l’accès au crédit. Son école, ses centres de formation et ses services d’orientation préparent les compétences disponibles. Son administration décide enfin de la rapidité avec laquelle un investissement, une autorisation ou un marché peuvent produire de l’activité.
La responsabilité publique concerne aussi le niveau de vie après le salaire. Une école qui instruit correctement, un service de santé accessible et un transport fiable constituent des éléments concrets du pouvoir d’achat. Chaque service public défaillant renvoie une dépense vers le budget familial. Les ménages paient alors dans le privé ce qu’ils n’ont pas trouvé dans le public, ou renoncent au service. L’efficacité de la dépense publique se vérifie dans une classe où l’enfant apprend, un rendez-vous médical obtenu à temps, un médicament disponible et un trajet compatible avec les horaires de travail.
Les moyens budgétaires sont indispensables, mais leur transformation en résultats engage l’administration et sa gouvernance. Le citoyen évalue une politique de santé au reste à payer, au délai d’attente et à la qualité des soins. Il juge l’éducation à partir des acquis de l’enfant et de ses chances de poursuivre son parcours. Il juge la politique de l’emploi à partir du contrat obtenu, du salaire versé et de sa durée.
La situation des diplômés rappelle l’urgence de cette obligation de résultat. Plusieurs années d’études peuvent encore conduire à une attente prolongée, à un emploi sans rapport avec la qualification ou à une succession d’expériences précaires. Présenter cette difficulté comme un manque individuel d’initiative dispense trop facilement le système de formation, les employeurs et les pouvoirs publics de leur part de responsabilité. Un titulaire de master ou de doctorat n’a pas vocation à créer une entreprise par défaut. Entreprendre demande un marché, des compétences de gestion, un financement et une capacité à supporter le risque.
L’idée d’un service civil indemnisé mérite d’être examinée dans ce cadre. Elle pourrait offrir une première expérience utile dans l’éducation, la santé, l’action sociale ou les collectivités. Sa valeur dépendrait de règles précises : une durée définie, des droits sociaux, des missions formatrices, un financement identifié et une reconnaissance de l’expérience acquise. Sans passage organisé vers un emploi ou une qualification, le dispositif ajouterait une période d’attente au parcours des diplômés.
Les chiffres de l’emploi formel montrent où se situe une partie de la fragilité. En 2025, 38 796 personnes ont bénéficié de l’indemnité pour perte d’emploi. Près de 7 sur 10 percevaient auparavant moins de 5 000 dirhams par mois. Ces données laissent hors champ de nombreux travailleurs informels, indépendants ou précaires, dont la perte d’activité apparaît moins clairement et dont la protection reste plus faible.
Compter les emplois demeure nécessaire. Leur durée, leur rémunération, leur déclaration et la progression qu’ils permettent doivent aussi entrer dans le bilan. Un contrat subventionné qui s’arrête avec l’aide publique n’a pas la même portée qu’un poste maintenu parce que l’entreprise a gagné des clients. Une activité informelle qui assure un revenu de survie ne procure pas la même sécurité qu’un travail ouvrant des droits.
La prochaine politique du travail devra relier trois responsabilités : une entreprise capable de produire et d’embaucher, un salarié correctement rémunéré et des services publics qui protègent réellement le revenu des ménages. Augmenter les salaires en fragilisant les petits employeurs détruirait une partie de l’activité. Soutenir les entreprises sans exiger d’emplois déclarés entretiendrait les mêmes déséquilibres. Promettre des postes sans améliorer l’exécution publique prolongerait l’écart entre les programmes et la vie réelle.
Un emploi mérite ce nom lorsqu’il permet de vivre, de se soigner, de se déplacer, d’élever ses enfants et de préparer l’avenir sans dépendre en permanence d’un secours extérieur. C’est sur cette réalité, et non sur le seul total annoncé, que la prochaine politique du travail devra être jugée.

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