Tarfaya : Un tournant énergétique pour OCP et le Maroc
Par Sanae El Amrani
À l’extrême sud du Royaume, la ville de Tarfaya est en passe de devenir un pôle stratégique majeur pour la transformation énergétique du groupe OCP. Loin d’un simple projet régional, c’est toute une vision industrielle qui s’y dessine : produire localement de l’ammoniac vert à grande échelle, à partir d’énergies renouvelables, d’hydrogène vert et d’eau dessalée. Ce projet s’inscrit dans l’engagement de l’OCP à atteindre la neutralité carbone d’ici 2040, tout en sécurisant ses approvisionnements en intrants essentiels à la fabrication d’engrais.
Jusqu’à présent, le groupe OCP s’approvisionnait en ammoniac sur les marchés internationaux pour alimenter ses unités de production d’engrais azotés. Cette dépendance, toujours partiellement effective, le rendait vulnérable aux aléas des prix mondiaux et aux tensions géopolitiques. C’est pour y remédier qu’il a lancé, dès 2022, une stratégie structurée de production locale d’ammoniac vert, fondée sur des sources d’énergie renouvelable et sur des procédés décarbonés. Le projet de Tarfaya marque le point de départ opérationnel de cette transformation, avec une ambition claire : sécuriser, verdir et internaliser une ressource stratégique jusqu’ici importée.
Le complexe de Tarfaya, aujourd’hui en phase préparatoire avancée, prévoit une capacité annuelle de 1 million de tonnes d’ammoniac vert, qui pourrait atteindre 3 millions de tonnes à l’horizon 2032. Pour cela, OCP s’appuie sur un dispositif intégré : 3,8 GW de capacités électriques (solaire et éolien), une unité de dessalement d’eau de mer de 60 millions de m³ par an, et une infrastructure complète dédiée à l’électrolyse de l’eau pour la production d’hydrogène vert. Ce dernier sera ensuite transformé en ammoniac grâce à un procédé industriel à faible empreinte carbone.
Une ville industrielle en devenir
Ce projet de très grande envergure ne se limite pas à la construction d’une plateforme industrielle. Il engendrera également une transformation territoriale profonde : un chantier d’une durée minimale de cinq ans, mobilisant jusqu’à 30 000 travailleurs sur site, auxquels s’ajouteront les équipes de gestion, les ingénieurs et les sous-traitants. Pour accueillir ces populations, OCP prévoit la création d’une ville nouvelle, équipée d’infrastructures sociales, de logements, de services de santé et d’éducation. Il s’agit là d’un exemple concret d’intégration industrielle, sociale et territoriale.
La société Worley, spécialiste australienne de l’ingénierie énergétique, a été retenue pour accompagner OCP dans la mise en œuvre du projet. La phase d’ingénierie de base (FEED), confiée à la société JESA – coentreprise entre OCP et Worley – a été lancée en septembre 2024. Elle a permis de cadrer les choix technologiques, le phasage industriel, et les impératifs de durabilité environnementale.
Une stratégie soutenue par des alliances mondiales
Ce mégaprojet n’est pas isolé. Il s’intègre dans une architecture de partenariats à haute valeur ajoutée, qui renforce la position d’OCP dans l’économie verte globale. En 2024, le groupe a conclu un accord stratégique avec Fortescue Energy, géant australien de l’hydrogène vert, pour développer conjointement des unités de production d’ammoniac et d’engrais décarbonés, non seulement au Maroc mais aussi à destination des marchés africains et européens.
En parallèle, OCP collabore avec ENGIE, le groupe énergétique français, pour déployer un second volet d’unités industrielles d’ammoniac vert. Ce partenariat prévoit également l’installation d’un centre de R&D, dédié à l’optimisation des procédés d’électrolyse, au stockage d’hydrogène, et au développement de nouvelles technologies bas-carbone. Ces alliances témoignent de la volonté du groupe de s’inscrire dans une dynamique d’innovation ouverte et d’influence technologique, tout en maîtrisant sa chaîne de valeur.
Une ambition marocaine à rayonnement international
Le projet de Tarfaya représente bien plus qu’un virage pour OCP. Il incarne une ambition nationale : positionner le Maroc comme hub africain de l’hydrogène et de l’ammoniac verts, à l’heure où la demande mondiale pour ces molécules énergétiques s’accélère. L’Europe, en quête de fournisseurs fiables et durables, a d’ores et déjà identifié le Maroc comme partenaire stratégique dans ses plans de décarbonation industrielle.
Au-delà des chiffres et des capacités, le complexe de Tarfaya symbolise un changement de paradigme : passer du statut de consommateur d’énergie importée à celui de producteur intégré de solutions énergétiques vertes, en s’appuyant sur les ressources locales, le savoir-faire marocain et des modèles de coopération internationale.
Les points clés à retenir
- 1 million de tonnes d’ammoniac vert par an à Tarfaya d’ici 2027, avec extension possible à 3 millions d’ici 2032
- 3,8 GW de capacités en énergie renouvelable (solaire + éolien) dédiées au site
- 60 millions de m³ d’eau dessalée/an pour alimenter l’électrolyse
- Partenariats structurants avec Worley, Fortescue Energy, Engie, et JESA
- Création d’une ville nouvelle pour 30 000 travailleurs et leurs familles
- Objectif global : souveraineté énergétique, réduction de la dépendance aux marchés internationaux, et neutralité carbone d’ici 2040
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