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Sur les cimes du doute

Abdelhak Najib


«La liberté, c’est la possibilité de s’isoler. Tu es libre si tu peux t’éloigner des hommes sans que t’obliges à les rechercher le besoin d’argent, ou l’instinct grégaire, l’amour, la gloire ou la curiosité, toutes choses qui ne peuvent trouver d’aliment dans la solitude ou le silence. S’il t’est impossible de vivre seul, c’est que tu es né esclave. Tu peux bien posséder toutes les grandeurs de l’âme ou de l’esprit : tu es un esclave noble, ou un valet intelligent, mais tu n’es pas libre.»

Fernando Pessoa

Celui qui désire profondément, et au-delà de tout autre désir, être foncièrement et intrinsèquement libre doit savoir que la solitude ne peut en aucun cas le désespérer ni que la compagnie des autres lui peser. Il doit se suffire à lui-même, sans pour autant ni rejeter les autres ni fondre dans la foule. Cela suppose plusieurs décisions draconiennes : ne se soumettre à aucun dogme. Ne suivre aucune idéologie quelle qu’en soit l’obédience, l’origine et la finalité. Ne chercher aucune assistance. Compter sur soi-même. Vivre au plus près de soi-même, dans ce sens que les besoins du quotidien soient réduits au strict minimum. Se défaire de manière drastique de tout désir de posséder ou d’avoir des biens. Trouver le moyen de travailler à son compte, en créant, en produisant, en vendant son propre produit, quelle qu’elle soit sa nature, en choisissant un métier libre qui ne l’oblige en aucune façon à dépendre d’un salaire, d’un patron ou d’un crédit. Ne se plier à aucune règle en dehors de celles qui émanent de ses propres valeurs humaines, morales et sociales : le respect des autres, le respect de la liberté de tous, le soutien apporté aux autres quand on peut, être solidaire des autres, ne jamais les agresser ni leur vouloir de mal, défendre le droit à la dignité de tous et venir en aide aux plus fragiles et aux plus démunis. Ne jamais voter pour qui que ce soit pour ne jamais consacrer un ordre établi qui ne sera jamais en adéquation avec notre ligne de conduite. Ne dépendre d’aucune paroisse, d’aucune fraternité, d’aucun conglomérat, d’aucune corporation. Tenir compte de l’asservissement que subissent les autres et ne jamais accepter de couler dans une humanité ordinaire qui confine au dégoût, dans ce sens qu’elle permet l’écrasement des masses au nom de la charité des États. Avoir pour unique certitude cette assertion : seul sait vaincre celui qui ne gagne jamais, parce qu’il ne vit pas pour remporter des victoires ni pour entrer dans une quelconque forme de concurrence bâtarde et avilissante, parce qu’il coule avec sa vie dans un élan d’ouverture et de partage, un élan fluide qui élève l’âme loin des compétitions forcées et imposées par une société grégaire et précaire. Il faut également avoir présent à l’esprit, dans une profonde connaissance de cause que celui qui change les fantômes de la foi par les spectres d’une quelconque raison, n’a fait que changer de cellule, en pensant avoir une réelle prise sur sa vie et son existence. Dans cette vision, il est primordial pour l’homme qui veut être libre et libéré de tout ce qui assujettit, d’avancer dans les jours en se lavant le corps, le nettoyant de ses scories, sans oublier, que dans le même élan, il nous faut laver notre destin, changer de vie comme nous changeons de linge. C’est là un premier pas sûr vers une certaine forme de bonheur d’être à soi et au monde, car celui qui se lance sur le chemin de sa liberté sait que l’homme ne peut être malheureux que s’il ne sait pas qu’il peut être heureux. Cette forme de félicité qui s’apparente plus à la sérénité qu’à la joie béate découle d’une valeur certaine dont tout homme doit se prémunir : l’acceptation de tout ce qui arrive, de tout ce qui advient, de tout ce qui risque de survenir. Ceci passe aussi en gardant un pied ferme au sein de la société où l’homme libre continue d’évoluer, selon son cœur, selon ses choix, sans jamais céder d’un iota aux faux impératifs dictés par la force de l’ordre établi, par le mensonge des idées reçues et par les préjugés néfastes. Fiodor Dostoïevski avait écrit ce qui suit résumant très bien le piège de la fausse modernité des sociétés actuelles : «À présent chacun aspire à séparer sa personnalité des autres, chacun veut goûter lui-même la plénitude de la vie ; cependant, loin d’atteindre le but, tous les efforts humains n’aboutissent qu’à un suicide total, car, au lieu d’affirmer pleinement leur personnalité, ils tombent dans une solitude complète. En effet, en ce siècle, tous sont fractionnés en unités. Chacun s’isole dans son trou, s’écarte des autres, se cache, lui et son bien, s’éloigne de ses semblables et les éloigne de lui. Il amasse de la richesse tout seul, se félicite de sa puissance, de son opulence ; il ignore, l’insensé, que plus il amasse, plus il s’enlise dans une impuissance fatale». C’est à ce type de survie que nous poussent les États depuis plusieurs siècles. Une tendance qui a empiré depuis un siècle, dans une société fragmentée dirigée de main de fer par l’argent et le capital. C’est devenu l’unique idéologie forte qui va au-delà de toutes autres et ne s’appuie dessus que pour légitimer son emprise implacable sur des hommes isolés et fragilisés dans leur angoisse de ne pas participer au faux festin promis par ladite civilisation industrielle et technologique. Ce qu’il ne faut jamais perdre de vue, c’est la réalité de cette culture et de cette société où nous croupissons par milliards, dans la peur de l’exclusion et du néant. Il faut savoir que dans un monde en perdition, un monde qui se délite et qui tombe en ruines, renoncer à la tentation d’être un numéro de série qui a droit au ticket d’achat pour consommer et devenir potentiellement un candidat à l’hypothétique bonheur, c’est nous libérer. Ne rien vouloir, c’est pouvoir sans limites, parce que sans pressions. Ne rien attendre, c’est forcer le temps à nous donner l’inattendu. Ceci passe aussi par une autre conviction découlant directement des réalités du monde qui a été mis en place par les États hégémoniques où les individus sont considérés comme des sujets à cadrer et à quadriller : Ne jamais laisser cette humanité devenue trop bruyante et trop industrielle atteindre à la sérénité morale de celui qui a revendiqué son droit inaliénable de ne pas faire partie ni du troupeau ni de la masse et pour qui l’isolement est la plus haute des libertés. Toujours chez ce fin connaisseur de la psychologie humaine, qu’est l’auteur des Possédés, Fédor Dostoïevski que nous trouvons des débuts de réponses pour y voir clair dont cette modernité qui nous assomme : «De quel isolement parlez-vous ? De l’isolement dans lequel vivent les hommes, en notre siècle tout particulièrement, et qui se manifeste dans tous les domaines. Ce règne-là n’a pas encore pris fin et il n’a même pas atteint son apogée.» Il menace d’être encore pire. Il sera plus meurtrier parce qu’il ne considère plus les individus comme des humains mais comme des clients et des cobayes. Cet « homme » nouveau, avec toutes ses variantes se barricade, au milieu des autres, échafaudant sa forteresse et croyant qu’il se protège et veille au grain : «Il s’habitue en effet à ne compter que sur lui-même, ne croit plus à l’entraide, oublie, dans sa solitude, les vraies lois de l’humanité, et en vient finalement à trembler chaque jour pour son argent, dont la perte le priverait de tout. Les hommes ont tout à fait perdu de vue, de nos jours, que la vraie sécurité de la vie ne s’obtient pas dans la solitude, mais dans l’union des efforts et dans la coordination des actions individuelles», ajoute Fiodor Dostoïevski. Avec cette autre vérité qui ne souffre aujourd’hui aucune ombre, cette variante hybride de l’humanité qu’on nous a façonnée de toutes pièces affiche un visage hideux, avec des entités vivantes qui justifie cette définition de l’homme qui serait tout juste une créature à deux pieds et ingrate.
On le sait, depuis l’aube des cultures humaines, toute société, pour se maintenir et vivre, a besoin absolument de respecter quelqu’un et quelque chose. Comment faire quand nous avons dépassé le stade de la déshérence pour donner corps à une pseudo humanité où l’on ne respecte ni l’individu ni la société où il doit déployer sa vie ? D’abord, il faut comprendre que chacun de nous est responsable de tout devant tous. Ensuite veiller à ce que cette forme de folie ambiante qui a envahi le monde, dans ses différentes variétés et strates, ne devienne pas la règle qui régit la totalité des aspects de la vie : cette folie qui met dans le même panier tous les délirants au nom des dogmes, tous les asphyxiés de la vie, tous les maniaques au nom d’un credo inexistant et mensonger. C’est là le grand danger qui vient achever le chaos humain où plus aucun individu ne peut plus prospérer et respirer : «Je ne suis guère touché d’entendre dire qu’un homme, que je tiens pour fou ou pour un sot, surpasse un homme ordinaire en de nombreuses occasions ou affaires de l’existence. Les épileptiques, en pleine crise, sont d’une force extrême ; les paranoïaques raisonnent comme peu d’hommes normaux savent le faire ; les maniaques atteints de délire religieux rassemblent des foules de croyants comme peu de démagogues (si même il en est) réussissent à le faire, et avec une force intérieure que ceux-ci ne parviennent pas à communiquer à leurs partisans. Et tout cela prouve seulement que la folie est la folie. Je préfère la défaite, qui reconnaît la beauté des fleurs, à la victoire au milieu du désert», écrivait l’auteur de «Le livre de l’intranquilité», Fernando Pessoa. Ce désert est aujourd’hui rempli de ferraille et de béton. C’ est une prison à ciel ouvert. Personne ne peut en réchapper. C’est une forteresse imprenable. Ce désert fait monter des murailles autour de chacun de nous, le tenant prisonnier d’un point de vue unique sur son monde qu’il ne peut plus remodeler à sa guise. Il le confine à l’immobilité dans la fausse croyance qu’il agit, alors qu’il ne fait que subir et réagir en conséquence dans la droite ligne de ce qu’on lui dicte et de ce qu’on attend de lui. Comment alors pouvoir te construire toi-même pour te surprendre étant convaincu que l’important dans cette vie, dans ce passage qu’est l’existence au monde, n’est pas d’être, mais de devenir qui l’on est profondément. Sans oublier que cette lutte de tous les instants engendre une grande forme de souffrance, née de la confrontation, du combat de celui qui refuse d’abdiquer et de se vendre. Celui-ci sait que sa douleur doit le relever au lieu de l’avilir. C’est dans ce sens que la souffrance et la douleur sont toujours indispensables pour une conscience large et pour un cœur profond. Les hommes qui sont vraiment grands doivent ressentir dans le monde une grande tristesse qui n’est pas la négation du bonheur, celui-ci n’étant jamais installé dans la durée plate, mais incarné en instants de fulgurances joyeuses. C’est ainsi qu’aucun homme véritable, aucun individu travaillant sur le projet de sa liberté, qui est constamment en devenir, ne peut vivre sans un but qu’il s’efforce d’atteindre. Cet objectif lui sert de lanterne qui luit toujours plus loin, éclairant un sentier unique pour un homme seul. Cet homme sait que s’il n’a plus ni but ni espoir, sa détresse fait de lui un monstre comme tous les estropiés de la cité qui vivent selon le diktat des États qui leur ôtent tout but et tout objectif, en dehors de celui de consommer et de s’amuser, dans la consécration de la superficialité la plus criarde, du factice traître et de l’ignorance crade. «Laissez-nous seuls, sans les livres, et nous serons perdus, abandonnés, nous ne saurons pas à quoi nous accrocher, à quoi nous retenir; quoi aimer, quoi haïr, quoi respecter, quoi mépriser?», avait écrit Fiodor Dostoïevski mettant le doigt sur le rôle unique et crucial de la connaissance et du savoir pour faire société avec des individus solides, libres, connaissant et assoiffés d’en savoir toujours plus. On devrait suivre ici le conseil de l’auteur du Procès, Franz Kafka, qui nous dit la chose suivante : «On ne devrait lire que des livres qui nous piquent et nous mordent. Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d’un coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire? Un livre doit être la hache qui brise en nous la mer gelée », avant d’ajouter que «Nous avons besoin de livres qui agissent sur nous comme un malheur dont nous souffririons beaucoup, comme la mort de quelqu’un que nous aimerions plus que nous-mêmes, comme si nous étions proscrits, condamnés à vivre dans des forêts loin de tous les hommes, comme un suicide». C’est là l’allié indestructible qui peut accompagner l’homme sur le chemin de sa liberté revendiquée. Le livre qui s’abat sur l’esprit embrumé comme un marteau qui fait tout éclater en une myriade de désirs de connaître le pire pour accepter de vivre. Car cette facilité tant mise en avant pour faire de l’existence des uns et des autres, un faux-semblant de vie, à la fois plate, empreinte de laideur et sans beauté aucune, est l’ennemi moderne à détruire par tous les moyens. Fiodor Dostoïevski souligne cet impératif avec soi d’être intelligent, de ne jamais céder aux sirènes de la vraisemblance ni aux cris de l’uniformisation du savoir : «Vois-tu, en ce temps-là, je me demandais toujours: « Puisque tu vois la bêtise des autres, pourquoi ne cherches-tu pas à te montrer plus intelligent qu’eux? Plus tard j’ai compris qu’à vouloir attendre que tout le monde devienne intelligent, on risque de perdre du temps… Ensuite, j’ai pu me convaincre que ce moment n’arriverait jamais, que les hommes ne pouvaient changer, qu’il n’était au pouvoir de personne de les modifier. L’essayer n’eût été qu’une perte de temps inutile. Oui, tout cela est vrai… C’est la loi humaine… Et maintenant, je sais que celui qui est doué d’une volonté, d’un esprit puissant, n’a pas de peine à devenir leur maître».


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