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Soudan : La guerre invisible d’un peuple abandonné

Deux ans après l’éclatement du conflit entre les forces régulières et les milices de soutien rapide, le Soudan s’enfonce dans un chaos humanitaire sans précédent. Dans l’indifférence des puissances mondiales, ce pays dévasté par la faim, la sécheresse et les armes devient le symbole d’un continent où les intérêts étrangers étouffent les voix des peuples. L’Afrique observe, impuissante, la dislocation d’un territoire qui fut autrefois le cœur du Nil et du commerce transsaharien.

Par Hamza Abdelouaret


Il y a des guerres que le monde regarde, et d’autres qu’il oublie. Celle du Soudan appartient à la seconde catégorie : un conflit d’une brutalité inouïe, sans images ni témoins, où la population civile survit dans l’ombre des puissances qui s’y affrontent par procuration. Depuis mars 2023, les combats ont ravagé les grandes villes du Darfour, détruit les infrastructures vitales et plongé plus de vingt-cinq millions de personnes dans l’insécurité alimentaire. Dans ce pays exsangue, la guerre ne se résume pas à un duel militaire ; elle est le produit d’un effondrement politique, d’une économie dévorée par la contrebande d’or et d’un climat de plus en plus hostile.

Sous le silence diplomatique, un nouvel ordre s’installe : celui d’un territoire morcelé, où les routes de l’or, du pétrole et des armes remplacent les frontières. L’indifférence internationale n’est pas un hasard ; elle est le reflet d’un monde qui ne s’émeut plus des guerres africaines, sauf lorsqu’elles menacent ses intérêts.

Le pays dévoré

Au cœur du continent africain, le Soudan s’est transformé en champ de désolation. Depuis le printemps 2023, la guerre a consumé les grandes villes et les villages du Darfour, coupé les routes, ruiné les récoltes et brisé les familles. À El-Facher, capitale historique de la région, un million d’habitants vivaient encore avant le siège. Ils ne seraient plus qu’un quart aujourd’hui, les autres ayant fui vers le Sud ou franchi la frontière du Tchad. Ceux qui restent survivent dans les ruines, sans eau ni soins, encerclés par la peur et la faim.

Les chiffres donnent l’ampleur du désastre. Plus de douze millions de personnes ont été déplacées, selon les estimations croisées des agences humanitaires, et vingt-cinq millions vivent dans une insécurité alimentaire aiguë. Ce pays autrefois présenté comme le grenier de l’Afrique est devenu l’un des pires foyers de malnutrition de la planète. Les hôpitaux ne fonctionnent plus, les corridors humanitaires sont bloqués, et la majorité des travailleurs humanitaires étrangers ont été contraints de quitter le territoire. L’État s’est effondré dans le vacarme des armes et la fuite de ses élites.

Mais le chaos soudanais n’est pas né d’hier. Il est l’héritier d’une succession d’échecs politiques et de fractures identitaires non résolues. Trente ans de dictature ont laissé un appareil militaire hypertrophié, des institutions civiles vidées de sens et des milices locales transformées en armées privées. Depuis la chute du pouvoir central, deux forces s’affrontent pour la survie et pour le contrôle du pays, tandis que les civils servent de monnaie d’échange, de boucliers ou de témoins silencieux.

Dans cette guerre sans ligne de front, les bombardements visent les hôpitaux, les marchés et les camps de réfugiés. Les ONG parlent de crimes contre l’humanité. Le débat international, lui, se limite à des condamnations de principe. À New York comme à Genève, le dossier soudanais n’a jamais trouvé de place durable dans les agendas diplomatiques. Il dérange trop d’intérêts, et ne menace encore aucune frontière stratégique du Nord. Le silence du monde est donc une forme d’abandon, celui d’un peuple pris au piège de la faim, de la peur et de l’indifférence.

Les puissances dans l’ombre

Derrière le chaos soudanais se cache une guerre de positions où chaque puissance, régionale ou mondiale, avance à couvert. Le conflit n’oppose pas seulement deux factions armées, mais deux visions du contrôle territorial et économique de la région. Dans ce pays stratégique, situé entre la mer Rouge, le Sahel et la vallée du Nil, la guerre est devenue un marché, et la paix, un risque pour ceux qui profitent du désordre.

Les capitales du Golfe ont investi massivement dans les terres soudanaises. Officiellement, il s’agissait de sécuriser leur approvisionnement alimentaire, dans un monde menacé par la rareté de l’eau et le changement climatique. En réalité, ces investissements se sont transformés en leviers d’influence. Les Émirats arabes unis ont bâti un réseau d’exploitations agricoles et minières, principalement dans le Darfour, où l’or et les céréales sont échangés contre des armes transitant par la Libye. La logique du troc s’est imposée : un lingot pour un fusil, une cargaison pour une alliance.

L’Égypte, de son côté, poursuit un objectif clair : garantir la stabilité du Nil, source de vie et instrument de puissance. Son soutien à l’armée régulière n’est pas une question de fraternité, mais de survie hydrique. Chaque offensive militaire est pensée comme une manœuvre pour protéger le fleuve, maintenir un voisin contrôlable et prévenir toute influence hostile au nord du continent.

Plus loin, la Turquie, l’Iran, la Russie et la Chine projettent chacune leur influence. Ankara se positionne comme puissance humanitaire tout en consolidant ses intérêts commerciaux et religieux hérités de la période ottomane. Téhéran, en quête d’ancrage en Afrique, soutient des factions proches de son idéologie. Moscou, elle, poursuit un but plus concret : sécuriser un accès maritime sur la mer Rouge et exploiter, via des réseaux paramilitaires, les gisements d’or du Kordofan. Quant à Pékin, son approche est plus silencieuse mais tout aussi structurée : le Soudan reste un partenaire pétrolier historique, et les entreprises chinoises continuent de vendre des armes aux deux camps tout en se présentant comme neutres.

Les puissances occidentales, elles, observent sans agir. Les États-Unis se replient sur leurs priorités stratégiques, la France tente de préserver ses intérêts dans le Sahel, et le Royaume-Uni n’a plus ni le poids ni la volonté d’intervenir. Au Conseil de sécurité, les vetos croisés paralysent toute résolution. L’ONU, privée d’autorité, n’est plus qu’un témoin impuissant.

Ainsi, le Soudan n’est pas seulement victime de sa propre désunion. Il est devenu le théâtre d’une guerre par procuration où chaque puissance défend un fragment de son influence. Les milices sont financées de l’étranger, les armes fabriquées ailleurs, les profits transférés hors du continent. Et tandis que les grandes capitales se disputent l’or et les corridors, les civils meurent dans un pays qui ne leur appartient plus.


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