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Sénégal : retour au FMI sous conditions

Après la révélation d’une dette publique largement sous-évaluée, Dakar a conclu un accord préliminaire de 2,2 milliards de dollars avec le Fonds monétaire international. Le financement reste conditionné à un traitement de la dette, à des réformes budgétaires et au rétablissement de la transparence des comptes publics.

Par Fayçal El Amrani


Le Sénégal a choisi de renouer avec le Fonds monétaire international au terme de près de deux années de tensions financières, de négociations difficiles et de recours croissant au marché régional. L’accord conclu le 1er septembre entre les autorités sénégalaises et les services du FMI prévoit une Facilité élargie de crédit de 2,2 milliards de dollars sur 36 mois. Ce programme couvrirait la période 2026-2029 et représenterait 475 % de la quote-part du pays auprès de l’institution.

Cette annonce constitue encore un accord technique préliminaire. Le décaissement dépend de l’approbation de la direction et du conseil d’administration du FMI. Le Sénégal devra auparavant appliquer des mesures correctives liées aux déclarations financières erronées des années précédentes et obtenir des garanties de financement auprès de ses partenaires. Le futur programme pourrait ensuite faciliter la mobilisation de nouveaux concours de la Banque mondiale, de la Banque africaine de développement et d’autres bailleurs.

Le retour du FMI répond directement aux conclusions de l’audit des finances publiques réalisé après l’arrivée au pouvoir de Bassirou Diomaye Faye en avril 2024. Le rapport publié par la Cour des comptes en février 2025 a confirmé une importante sous-évaluation de la dette et du déficit entre 2019 et 2023, durant la présidence de Macky Sall. Au 31 décembre 2023, la Cour a reconstitué un encours de dette de 18 558,91 milliards de francs CFA, équivalant à 99,67 % du produit intérieur brut, contre 74,41 % dans les documents budgétaires antérieurs.

Le déficit de 2023 a également été recalculé à 12,3 % du produit intérieur brut, alors que le taux officiellement présenté s’établissait à 4,9 %. L’audit a relevé des emprunts bancaires contractés en dehors du circuit budgétaire, des dépenses extrabudgétaires et plusieurs engagements insuffisamment retracés dans les documents publics. Ces écarts ont modifié l’évaluation de la situation financière du pays et rendu caduc le programme de 1,8 milliard de dollars conclu précédemment avec le FMI.

L’estimation du Fonds porte désormais la dette de l’ensemble du secteur public à 132 % du produit intérieur brut à la fin de 2024. Les données gouvernementales situent la dette de l’administration centrale à 23 670 milliards de francs CFA, soit environ 42 milliards de dollars et 119 % du produit intérieur brut. La différence provient principalement des engagements d’entreprises publiques et des arriérés de paiement intégrés dans le périmètre plus large retenu par le FMI.

La composition de cette dette réduit fortement les possibilités d’action du gouvernement. Près du tiers des engagements recensés à la fin de 2024 était libellé en francs CFA et placé sur les marchés local et régional. Environ la moitié de la dette extérieure était détenue par des institutions multilatérales, des banques de développement ou des États partenaires. Les créanciers commerciaux possédaient l’autre moitié, dont plus de 7 milliards de dollars sous forme d’obligations internationales. Les crédits à l’exportation représentaient pour leur part près de 10 % de la dette totale.

La suspension des financements du FMI a conduit Dakar à solliciter davantage le marché financier de l’Union économique et monétaire ouest-africaine, ainsi que l’épargne nationale et celle de la diaspora. Cette stratégie a assuré les besoins immédiats du Trésor, avec un coût de refinancement croissant et des échéances rapprochées. Les autorités ont aussi utilisé des instruments financiers complexes, notamment des contrats d’échange sur rendement global, avec un taux annoncé autour de 7 %, inférieur aux 11 % à 12 % réclamés sur le marché des euro-obligations.

La production pétrolière et gazière a soutenu une croissance de 6,7 % en 2025, alors que l’activité hors hydrocarbures progressait plus lentement. Les tensions énergétiques internationales, la baisse des investissements et la réduction des capacités budgétaires ont ensuite conduit le ministère sénégalais des Finances à ramener sa prévision de croissance pour 2026 à 2,7 %. Cette évolution montre les limites d’une croissance portée par les hydrocarbures lorsque le service de la dette absorbe une part élevée des ressources publiques.

Le gouvernement a parallèlement lancé un Plan de traitement de la dette du Sénégal. Il prévoit de solliciter une version améliorée du Cadre commun du G20 afin d’organiser les discussions avec les créanciers officiels et privés. Les autorités souhaitent accélérer les négociations, partager plus tôt les informations financières et mener simultanément les consultations avec les différentes catégories de prêteurs. Les modalités précises portant sur les échéances, les taux d’intérêt ou une éventuelle réduction des créances restent à arrêter.

La dette libellée en francs CFA sera exclue du dispositif. Ce choix vise à préserver le marché régional, devenu une source majeure de financement pour le Sénégal, ainsi que les banques et les investisseurs de l’Union économique et monétaire ouest-africaine qui détiennent des titres publics sénégalais. Il réduit toutefois le volume de dette susceptible d’être réaménagé et concentre l’effort sur les créanciers extérieurs. La chute des obligations internationales sénégalaises sous la moitié de leur valeur nominale après l’annonce montre que les investisseurs anticipent une modification de leurs conditions de remboursement.

Dakar présente cette démarche comme une décision souveraine destinée à ramener le service de la dette à un niveau compatible avec les recettes de l’État. Les ressources dégagées devraient financer les investissements prioritaires, apurer les arriérés dus aux entreprises privées et soutenir les dépenses sociales. Dans cette approche, la souveraineté économique repose sur la capacité à choisir ses priorités, à publier des comptes fiables et à négocier des conditions soutenables avec les partenaires financiers.

Les réformes déjà annoncées portent sur l’amélioration du recouvrement fiscal, la rationalisation des dépenses, la surveillance des entreprises publiques, la centralisation de la gestion de la dette et le contrôle des arriérés. Le FMI prévoit également le renforcement des transferts monétaires ciblés en faveur des ménages vulnérables. Une stratégie de mobilisation des recettes à moyen terme doit être adoptée en 2027 afin de financer davantage de dépenses prioritaires à partir des ressources nationales.

La réforme des subventions énergétiques figure parmi les dossiers les plus sensibles. La forte hausse des cours du pétrole pourrait porter le dépassement de l’enveloppe consacrée aux carburants à 1 150 milliards de francs CFA en 2026, selon une estimation présentée par le ministre des Finances. Le FMI avait déjà recommandé la réduction progressive des subventions générales, jugées coûteuses et insuffisamment ciblées, avec des compensations directes pour les foyers disposant des revenus les plus faibles.

L’expérience marocaine est régulièrement citée dans ce débat. Le Maroc a supprimé progressivement les subventions à l’essence, au fuel industriel et au gasoil entre 2014 et le début de 2015, tout en renforçant plusieurs programmes sociaux existants. Le dispositif national d’aide sociale directe fondé sur le Registre social unifié a été lancé en décembre 2023. Cette chronologie invite à distinguer la réforme des prix des carburants de la construction d’un système complet de transferts directs. Le Sénégal devra donc déterminer son propre calendrier, identifier précisément les bénéficiaires et protéger les transports, l’alimentation et les activités productives contre une hausse trop rapide des coûts.

L’accord intervient également dans un contexte politique profondément modifié. Ousmane Sonko avait qualifié en novembre 2025 une restructuration soutenue par le FMI de mesure humiliante pour le pays. Il défendait alors un plan de redressement financé à 90 % par des ressources nationales. Les divergences sur la gestion de la dette, les prix de l’énergie et le contenu des réformes ont ensuite aggravé ses désaccords avec Bassirou Diomaye Faye.

Le président sénégalais a démis Ousmane Sonko de ses fonctions de Premier ministre le 22 mai 2026 et nommé l’économiste Ahmadou Al Aminou Lo à la tête du gouvernement. Quatre jours plus tard, Ousmane Sonko a été élu président de l’Assemblée nationale. Le Pastef conservant une majorité parlementaire importante, l’ancien Premier ministre dispose désormais d’une position déterminante dans l’examen des textes nécessaires à l’application du programme économique.

Le conseil d’administration du FMI devra décider si les garanties apportées par Dakar suffisent pour clore le dossier des déclarations erronées et autoriser le nouveau financement. Le gouvernement devra ensuite obtenir l’accord des créanciers sur le traitement de la dette et faire adopter des mesures budgétaires socialement sensibles. Leur mise en œuvre pèsera directement sur les rapports entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko, ainsi que sur les orientations qui seront proposées aux Sénégalais à l’approche de l’élection présidentielle de 2029.


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