Séisme d’Al Haouz : La reconstruction et l’ombre d’un Maroc à deux vitesses
Par Mohammed Taoufiq Bennani
Deux ans après le tremblement de terre d’Al Haouz, les cicatrices demeurent profondes dans le Haut-Atlas. Le 8 septembre 2023, une secousse de magnitude 6,8 avait fauché près de 3 000 vies, blessé plus de 5 600 personnes et détruit plus de 55 000 habitations. L’État avait alors promis un programme de reconstruction exceptionnel de 120 milliards de dirhams sur cinq ans. Le chantier avance, mais il révèle une fracture persistante qui dépasse la seule tragédie, celle d’un Maroc à deux vitesses.
Les chiffres officiels soulignent des progrès tangibles. Dans la province d’Al Haouz, 91,3 % des logements ont été reconstruits, soit près de 24 000 habitations. À l’échelle des quatre provinces les plus touchées, Al Haouz, Taroudant, Chichaoua et Marrakech, 45 880 logements ont été rebâtis sur 52 487 prévus, ce qui représente un taux global de 87,4 %. La situation varie cependant selon les territoires. Chichaoua affiche un taux remarquable de 97 %, tandis que Taroudant n’atteint que 76 %, avec encore plus de 3 500 foyers en attente. À Marrakech, 85 % des habitations détruites ou fissurées ont été restaurées, et les autorités assurent que ce taux grimpera à 96 % dans les prochains mois.
La reconstruction a également concerné les infrastructures. Près de 890 millions de dirhams ont été mobilisés pour réhabiliter les routes, dont la nationale n°7 et plusieurs axes régionaux. Quarante-trois centres de santé ont été reconstruits ou rénovés, dont les trois quarts sont déjà opérationnels. Quatre-vingts établissements scolaires ont rouvert, permettant à des milliers d’élèves de retrouver des classes en dur à l’orée de la rentrée 2025-2026. Des aides financières massives ont aussi été versées, plus de 4,3 milliards de dirhams consacrés à la réhabilitation et près de 2,4 milliards distribués sous forme d’allocations mensuelles aux survivants.
Pourtant, derrière les statistiques encourageantes, la réalité quotidienne reste contrastée. Des familles vivent encore dans des maisons fissurées ou dans des abris précaires. Plusieurs centaines de sinistrés se sont même rassemblés récemment à Rabat, devant le Parlement, pour dénoncer leur exclusion du programme de reconstruction et réclamer des explications sur les aides promises. Ils affirment que deux ans après le drame, certains continuent de survivre dans des garages ou des conteneurs. Cette fracture entre discours officiels et vécu des sinistrés nourrit un sentiment d’injustice qui alimente la colère des oubliés.
C’est dans ce décalage qu’apparaît avec force l’idée d’un pays à deux vitesses. Si une catastrophe d’une telle ampleur avait frappé Rabat, Casablanca ou Tanger, la mobilisation aurait sans doute été plus rapide, la visibilité médiatique plus forte et la reconstruction menée de façon plus achevée. Dans les montagnes, les délais sont plus longs, les contraintes plus lourdes, et l’impression d’être laissés en marge persiste.
Il faut rappeler que ces villages n’ont pas attendu le séisme pour souffrir. L’isolement, la pauvreté chronique, l’exode des jeunes et la fragilité des constructions marquaient déjà leur quotidien. Le tremblement de terre n’a fait qu’exposer, avec une brutalité inédite, des failles anciennes. Des maisons en pisé sans entretien, des routes inachevées, des services publics rares ou insuffisants, tout cela constituait déjà une vulnérabilité structurelle. La catastrophe a agi comme un révélateur, mettant au jour une fracture territoriale et sociale que les politiques de développement peinent encore à combler.
Le Roi avait appelé à une reconstruction rapide et durable, respectueuse du patrimoine et adaptée au cadre de vie local. Mais sur le terrain, la traduction de cette vision se heurte à des blocages multiples, coût des matériaux, manque de main-d’œuvre qualifiée, procédures administratives complexes et choix techniques contestés entre béton standardisé et architecture traditionnelle. La reconstruction est devenue un débat sur le modèle même de développement national et sur la place des zones rurales dans les priorités du pays.
Alors que le Maroc poursuit ses grands chantiers structurants, de Tanger Med au gazoduc Nigeria-Maroc, la lenteur perçue dans le relèvement des villages du Haut-Atlas interroge. Le séisme d’Al Haouz a marqué un traumatisme collectif et mis en lumière une fracture que beaucoup redoutaient de voir s’aggraver. Deux ans plus tard, l’urgence n’est plus seulement de reconstruire des murs, mais de bâtir un projet national qui intègre réellement ces territoires longtemps restés en marge, afin que la mémoire du séisme ne soit pas seulement celle d’une catastrophe, mais celle d’une transformation solidaire.
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