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Secteur de l’édition: une nouvelle rentrée sans éclat

Meriem RKIOUAK


Scolaire, politique, environnementale… La rentrée de cette année s’annonce animée, avec des dossiers de haute importance à l’ordre du jour. Il n’en va pas de même malheureusement pour la rentrée littéraire qui passe, encore une fois, inaperçue.

Chez nous, la “saison littéraire” démarre timidement, à peine remarquée et préparée par les éditeurs qui exhibent, pour l’occasion, leurs nouveautés. A défaut d’une stratégie officielle d’accompagnement avec objectifs et calendrier précis – à l’instar de ce qui est fait pour la rentrée scolaire par exemple- et d’un suivi médiatique avec des débats et plateaux dédiés, parler de “rentrée littéraire” relève de la métaphore.

Hormis une poignée de nouvelles parutions qui varient entre œuvres littéraires et publications académiques, rien ne vient perturber la léthargie dans laquelle sombre la planète livre.

C’est un secret de Polichinelle : la haute saison pour l’industrie du livre, c’est le Salon international de l’édition et du livre (SIEL) qui, le temps d’une semaine, mobilise tout le microcosme et crée une véritable dynamique commerciale. Une fois le rideau tombe sur cette grand-messe, l’intérêt pour tout ce qui se rapporte au livre retombe.

Selon une enquête réalisée en 2016 par l’association Racine pour le développement culturel au Maroc et en Afrique sur les pratiques culturelles des Marocains, 64,3% des personnes sondées n’ont acheté aucun livre au cours des 12 derniers mois qui ont précédé l’enquête.

S’agissant des dépenses, la culture et les loisirs n’occupent que 6,6% du budget annuel des Marocains, selon l’enquête nationale sur la consommation et les dépenses des ménages au Maroc, réalisée par le HCP en 2013-2014.

Par ailleurs, le rapport Arab Reading Index 2016 révèle que le temps que les Marocains consacrent à la lecture ne dépasse pas 57 heures sur toute l’année.

Et ce n’est pas la “rentrée littéraire” qui va changer cette triste réalité, surtout dans ce contexte de renchérissement de la vie, de crise sanitaire mondiale et d’essor du tout-numérique.

Ahmed Abbou, directeur de “Virgule Editions”, estime qu’au Maroc, “nous n’avons pas encore de tradition de rentrée littéraire comme c’est le cas en Occident où celle-ci a lieu à la fin de la saison estivale, au mois de septembre ou de novembre”.

“Chez nous, en cette période-là, c’est surtout la rentrée scolaire, un événement de portée politique et sociale, qui s’accapare l’attention des ménages et des pouvoirs publics. Environ 90% du chiffre d’affaires des libraires est réalisé grâce à la vente des manuels et fournitures scolaires”, constate-t-il dans une déclaration à la MAP.

A son tour, Abdelkader Retnani, directeur de la maison d’édition “La croisée des chemins” et président fondateur de l’Association marocaine des professionnels du livre (AMPL), trouve “déplorable” que la rentrée littéraire, et culturelle en général, continue à se dérouler dans l’ombre de celle scolaire.

“Les libraires ont pris cette mauvaise habitude de ranger romans, poésie, essais et autres ouvrages à l’approche de la rentrée des classes, pour ne laisser visibles que les manuels, les imprimés et les cahiers qui sont les best-sellers en cette période de l’année. Une tendance que j’essaie de combattre depuis des années, en vain”, regrette-t-il dans une déclaration à la MAP.

Il rappelle, dans ce cadre, une initiative inédite qu’il avait pris en novembre 2015 avec l’Union des éditeurs marocains, en organisant des “portes ouvertes” simultanément dans 25 villes du Royaume pour permettre au public un contact direct avec le livre.

Marquée par la participation de plusieurs écrivains et professionnels, cette manifestation a vu la publication d’un guide comprenant des informations relatives aux nouvelles éditions. On parlait alors de la première rentrée littéraire au Maroc.

Malheureusement, cette initiative louable, qui allait devenir une tradition annuelle, n’a pas fait long feu: elle s’est arrêtée net avec le déclenchement de la pandémie de Covid-19.

En effet, la crise sanitaire a porté un coup dur à l’industrie du livre à tous les niveaux de la chaîne, à commencer par la production qui a connu une baisse de régime, signale Rachid Chraibi, fondateur des éditions Marsam. “Avant la pandémie, nous éditions entre 40 et 50 nouveaux titres par an. Ce chiffre est tombé à 15 ou 20 titres à présent”, indique-t-il à la MAP.

Il impute cela à la flambée du prix du papier qui a augmenté de 50% à 80%, faisant exploser les coûts de production et, par ricochet, les prix de vente.

En ce qui concerne la distribution, la situation n’est pas meilleure, clame M. Chraibi. “Les invendus posent un sérieux problème. Au bout de six mois, on se retrouve avec un tas de publications retournées. Il nous faut donc, pour rentabiliser l’activité, chercher de nouvelles voies de distribution”.

Pour dépasser cette mauvaise passe, il dit tabler sur les futures commandes du ministère de l’Éducation nationale qui a promis d’acquérir un lot de 10.000 titres auprès des maisons d’édition, essentiellement des œuvres littéraires programmées dans les curricula et des livres de jeunesse en arabe et en français.

“Quand Molière ou Voltaire sont au programme, les étudiants seront obligés de se procurer leurs œuvres. Voilà une piste pour inciter les jeunes à lire: encourager la lecture suivie dans les classes”, suggère-t-il.

Pour sa part, Ahmed Abbou souligne l’urgence de verser la subvention annuelle du ministère de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication, pour le soutien au secteur de l’édition, “qui se fait attendre depuis voilà deux années”.

“Au Maroc, plusieurs maisons d’édition ne doivent leur survie qu’au soutien de l’Etat. A cause de ce retard, nombre d’entre elles ont dû mettre leur activité en pause en attendant que l’horizon s’éclaircisse, d’autres ont carrément fermé boutique”, déplore-t-il.

Il juge nécessaire de revoir le mécanisme même de la subvention, de manière à ce que les éditeurs aient une certaine autonomie en matière de sélection des titres à subventionner.

“Il serait plus pratique, à mon avis, de confier la sélection non plus à des commissions installées par le ministère de tutelle comme il est d’usage aujourd’hui, mais aux éditeurs eux-mêmes qui, après lecture des manuscrits et transcrits qui leur sont parvenus, choisissent les meilleurs projets et les publient à leurs frais. C’est sur la base des ventes réalisées qu’ils recevront, en aval, la subvention. Ainsi, nous ne resterons plus suspendus à l’aide publique qui peut accuser du retard comme dans le présent cas d’espèce. Nous pourrons aussi de cette manière participer, avec une offre honorable, aux salons et foires qui sont organisés tout au long de l’année tant à l’échelle du Maroc qu’à l’étranger”, argumente M. Abbou.

Entre des lecteurs qui se font rares, des charges de production et de distribution qui atteignent des sommets et une aide publique qui se fait toujours attendre, les éditeurs n’ont qu’à prendre leur mal en patience en attendant une “rentrée littéraire” sous de meilleurs auspices.


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