SEBTA 2026 : DE LA CRISE MIGRATOIRE AUX NOUVEAUX RAPPORTS DE FORCE GÉOSTRATÉGIQUES
Synthèse des contributions de Abdelghani Youmni, Fouad M. Ammor et Jawad Kerdoudi Table ronde de l’IMRI, Casablanca, 12 septembre 2026

La vague migratoire qui a atteint Sebta à la fin du mois de juillet 2026 dépasse, par son ampleur comme par ses résonances, le seul registre du franchissement irrégulier d’une frontière. Les trois contributions réunies par l’IMRI invitent à lire l’événement comme le révélateur d’un système plus vaste où se croisent fragilités sociales, aspirations de la jeunesse, souveraineté, géographie, sécurité, échanges commerciaux, énergie, courses électorales et politique de voisinage. Leur intérêt tient précisément à cette pluralité des angles. L’une interroge les interdépendances et la manière dont elles redistribuent la puissance. Une autre replace Sebta dans la profondeur géostratégique du détroit de Gibraltar. La troisième part des faits, des causes immédiates et de l’état des relations bilatérales pour examiner les conditions de l’apaisement et de la coopération.
Le croisement de ces lectures fait apparaître une idée centrale. Sebta n’est pas une périphérie. Sa petite taille contraste avec la densité des enjeux qu’elle concentre. Elle est à la fois une frontière espagnole, une limite extérieure de l’espace européen, un point de contact direct avec le Maroc et une interface entre Afrique et Europe, deux ensembles démographiques et économiques profondément différents. À travers elle se donnent à voir les transformations contemporaines de la puissance, moins exclusivement fondée sur la taille économique que sur la capacité à maîtriser des flux, des positions et des coopérations dont la substitution est difficile et le ratio coût/opportunité plus qu’imprévisible.
Comprendre l’événement avant d’en fixer le récit
Les estimations reprises dans les contributions témoignent d’abord de la dimension exceptionnelle de la séquence. Jawad Kerdoudi rapporte le chiffre de 72 000 entrées selon les autorités espagnoles. Fouad M. Ammor évoque environ 60 000 personnes. Abdelghani Youmni retient, à partir des premières estimations publiées, près de 60 000 passages, dont environ 48 000 personnes revenues rapidement au Maroc, et rappelle que 90 % des retours liés aux journées des 30 et 31 juillet auraient eu lieu dans les heures qui ont suivi.
Ces écarts ne diminuent pas la portée du phénomène. Ils montrent au contraire combien une crise de cette nature se construit dans l’urgence, alors que son intelligence exige de distinguer le temps de l’image, celui de l’information avec ceux de l’analyse.
Cette prudence traverse les trois travaux. Les images de foules, de nageurs, de véhicules chargés de jeunes et de forces de sécurité ont produit une perception immédiate de la crise. Elles ne suffisent pourtant pas à en établir les causes. Fouad M. Ammor rappelle à juste titre que voir n’est pas comprendre.

Des déclencheurs immédiats à la profondeur sociale de la crise
Les trois contributions mettent en lumière plusieurs facteurs ayant favorisé la mobilisation collective. Jawad Kerdoudi accorde une attention particulière aux circonstances immédiates de cette mobilisation, notamment à la diffusion d’une interprétation trompeuse de la décision 814/2026 du Tribunal suprême espagnol, présentée comme interdisant le refoulement immédiat des migrants interceptés en mer et imposant désormais une procédure d’identification individuelle.
À cette lecture se sont ajoutées les annonces relatives à la politique espagnole de régularisation, les rumeurs d’ouverture de la frontière, la circulation massive de contenus sur les réseaux sociaux et l’action des passeurs. Dans un environnement numérique où la diffusion de l’information précède souvent sa vérification, une rumeur peut rapidement être perçue comme un signal de départ.
L’analyse de Jawad Kerdoudi permet ainsi de comprendre comment la diffusion d’une possibilité supposée de passage, amplifiée par les réseaux sociaux et les réseaux de passeurs, a pu transformer des intentions individuelles dispersées en un mouvement collectif. Mais les causes conjoncturelles ne suffisent pas. Derrière elles apparaît une question plus profonde, celle de la situation d’une partie de la jeunesse marocaine.
Jawad Kerdoudi évoque 2,9 millions de jeunes en situation de NEET, ni en emploi, ni en études, ni en formation. Fouad M. Ammor insiste sur la nécessité d’un projet d’avenir mobilisateur et sur le développement des zones du Nord, notamment Tétouan et Fnideq, afin que la proximité de l’Europe ne se traduise pas uniquement par l’attraction du départ.
La lecture démographique approfondit encore cette perspective. Le papier d’Abdelghani Youmni met en regard une Espagne dont l’âge médian est proche de 47 ans, un Maroc autour de 29.6 ans et une Afrique beaucoup plus jeune à moins de 19 ans. Cette différence de structure par âge agit sur l’offre de travail, la croissance potentielle, l’épargne et les équilibres sociaux. Elle ne constitue toutefois une chance que si la jeunesse peut être transformée en capital humain, en emploi productif et en gains de productivité. Faute de cette transformation, l’avantage démographique peut devenir une source de frustration et de mobilité contrainte.
Le différentiel économique renforce cette asymétrie des perspectives. Le PIB du Maroc est estimé à environ 182,4 milliards de dollars en 2025, contre 1 906,5 milliards pour l’Espagne. Le PIB par habitant y est donné autour de 4 673 dollars au Maroc et de 38 627 dollars en Espagne. Ces ordres de grandeur ne décrivent pas à eux seuls les motivations individuelles, mais ils donnent la mesure de l’écart entre deux espaces séparés par quelques kilomètres. À Sebta, la géographie rapproche ce que les inégalités économiques continuent de séparer.
Cette proximité donne à la question migratoire une intensité particulière. L’Europe n’est pas un horizon abstrait. Elle est visible, immédiatement accessible dans les imaginaires et constamment présente dans les récits numériques. Lorsque cette proximité rencontre le chômage, la précarité, les réseaux de passeurs et l’annonce d’un passage supposément possible, le désir individuel de mobilité peut changer d’échelle.

Sebta, petite enclave et grande géographie
La contribution de Fouad M. Ammor restitue à Sebta sa profondeur géostratégique. L’enclave ne vaut pas seulement par son territoire, sa population ou son économie. Elle vaut par sa position. Située au voisinage du détroit de Gibraltar, elle appartient à un espace où se rencontrent Méditerranée et Atlantique, Europe et Afrique, circulation commerciale et enjeux de sécurité maritime et terrestre.
Cette position s’accompagne de fragilités. Sebta est décrite comme un territoire étroit, sans modèle économique, largement dépendant des subventions publiques espagnoles et des fonds européens. Son rapport à l’arrière-pays marocain a longtemps été structuré par le commerce transfrontalier de la contrebande. La décision marocaine de 2019 de mettre fin au commerce informel a, dans cette lecture, rendu plus visible la dépendance économique de l’enclave à son environnement immédiat.
Le raisonnement rejoint celui d’Abdelghani Youmni et Jawad Kerdoudi sur la géographie comme capital politique. Le Maroc possède à cet égard une profondeur territoriale, atlantique et méditerranéenne, ainsi qu’une capacité de coopération migratoire et sécuritaire qui lui donnent une place particulière dans la gestion de la frontière méridionale de l’Europe.
Cette idée permet de comprendre pourquoi la prévention d’un afflux ne commence pas au grillage. Elle commence en amont, par le renseignement, la surveillance terrestre et maritime, la lutte contre les réseaux de passeurs et l’identification des mobilisations numériques. L’Espagne peut accroître ses moyens matériels à Sebta. Elle ne peut toutefois reproduire de son côté la profondeur stratégique du territoire marocain. La coopération devient ainsi moins un choix de circonstance qu’une conséquence de la géographie.
Il faut néanmoins distinguer la possession d’un levier de son instrumentalisation. Les contributions rappellent que le gouvernement espagnol a déclaré ne pas disposer de preuve solide permettant d’impliquer directement le Maroc et que Rabat a rejeté toute responsabilité volontaire.

L’interdépendance comme nouvelle grammaire du rapport de force
Les relations entre le Maroc et l’Espagne sont décrites comme denses dans presque tous les domaines qui entourent la crise. Commerce, investissements, sécurité, lutte contre le terrorisme, migration, mobilité et préparation de la Coupe du monde 2030 composent une relation qui ne peut être réduite à un seul dossier. Le papier de Youmni rappelle que les échanges de biens entre le Maroc et l’Union européenne ont atteint 62,2 milliards d’euros en 2025 et que les échanges bilatéraux avec l’Espagne dépassent 22,5 milliards d’euros. La frontière se situe donc à l’intérieur d’une interdépendance économique déjà profonde.
Cette densité modifie la manière de penser le rapport de force. La question n’est plus seulement de comparer les puissances nationales. Elle consiste à identifier qui dépend de qui, dans quel secteur, avec quelles possibilités de substitution et à quel coût. Plus une coopération est difficile à remplacer rapidement, plus elle acquiert une valeur stratégique. La coopération marocaine dans la gestion migratoire et sécuritaire est difficilement substituable pour l’Espagne. Inversement, l’accès au marché européen, les investissements, la mobilité, les visas et les transferts constituent des dimensions importantes pour le Maroc.
L’interdépendance est donc réciproque sans être symétrique. Elle ne distribue pas les mêmes avantages dans tous les domaines et ne produit pas les mêmes vulnérabilités. C’est précisément cette asymétrie sectorielle qui explique qu’un pays disposant d’un poids économique global inférieur puisse néanmoins exercer une influence significative sur un dossier déterminé.
La contribution de Youmni mobilise à cet égard l’idée de weaponisation des interdépendances. Le concept éclaire la possibilité qu’une dépendance commerciale, énergétique, migratoire ou sécuritaire devienne une ressource de négociation. Mais le même texte prend soin de préciser que le Maroc ne s’inscrit pas, dans son analyse, dans une logique consistant à transformer la migration en arme de dissuasion. Son influence provient d’abord de la valeur de sa position et de la qualité d’une coopération devenue indispensable à la stabilité de la Méditerranée occidentale.
Dans son analyse des relations bilatérales, Jawad Kerdoudi souligne la portée de la déclaration conjointe du 7 avril 2022, par laquelle l’Espagne a considéré l’initiative marocaine d’autonomie pour le Sahara comme la base la plus sérieuse, crédible et réaliste pour la résolution du différend. Cette déclaration constitue un point d’ancrage du rapprochement entre Rabat et Madrid et témoigne de leur volonté d’inscrire leurs relations dans une dynamique renouvelée de dialogue, de confiance et de coopération stratégique.

Un échiquier régional qui dépasse le face à face maroco espagnol
Sebta s’inscrit dans un espace plus large que la relation entre Rabat et Madrid. La contribution de Youmni représente cet environnement sous la forme d’un échiquier où le Maroc, l’Espagne, l’Union européenne et l’Algérie disposent chacun d’objectifs, de leviers et de vulnérabilités propres. La métaphore a le mérite de rappeler qu’aucun acteur ne joue seul et qu’un mouvement dans un dossier peut modifier la position des autres.
L’Union européenne intervient par la taille de son marché, ses normes, ses financements, ses politiques de visas et son rôle dans la gestion de la frontière extérieure. Mais cette puissance institutionnelle s’accompagne d’une dépendance envers les partenaires du voisinage pour certaines fonctions de prévention et de contrôle des flux. Plus ces fonctions sont exercées en amont, plus la qualité de la coopération avec le Maroc devient déterminante.
L’Algérie entre dans l’équation par une autre voie. Les données indiquent qu’elle représentait en 2025 près de 35 % des approvisionnements gaziers de l’Espagne, soit environ 12 milliards de mètres cubes, principalement par Medgaz et par des livraisons de gaz naturel liquéfié.
Cette place énergétique oblige Madrid à approfondir sa coopération avec Rabat tout en maintenant une relation fonctionnelle avec Alger. Le Maroc et l’Algérie n’exercent pas la même influence sur l’Espagne, mais chacun occupe une fonction difficile à ignorer dans son environnement stratégique.
La frontière des récits et des mémoires
Une frontière est aussi une construction mentale. Fouad M. Ammor insiste sur le pouvoir des médias dans la formation des cadres d’analyse et d’interprétation. Abdelghani Youmni et Jawad Kerdoudi s’intéressent aux imaginaires, aux récits et aux mémoires qui donnent à la migration une portée symbolique dépassant l’événement.
La crise de Sebta se déroule ainsi simultanément sur deux scènes. La première est matérielle. Elle concerne les clôtures, les forces de sécurité, les passages maritimes et terrestres et les retours. La seconde est narrative. Elle concerne les images diffusées, les accusations politiques, les représentations de la frontière et les peurs collectives. Dans cette seconde scène, la vitesse de circulation des récits peut précéder l’établissement des faits et transformer une crise opérationnelle en crise de souveraineté.
La profondeur historique renforce encore cette dimension. La mémoire d’Al Andalus, des dynasties marocaines et de la Reconquista continue, selon les contributions, d’imprégner certains imaginaires. Fouad M. Ammor évoque un inconscient collectif espagnol dans lequel une crise frontalière avec le Maroc peut réactiver la représentation d’une poussée venue du Sud. Abdelghani Youmni met en regard l’imaginaire de la submersion migratoire, les lectures de la démographie compensatoire et la question de la liberté de circulation.
Cette charge symbolique explique pourquoi Sebta suscite des réactions sans commune mesure avec sa superficie. Le territoire concentre souveraineté, identité, mémoire, proximité et mobilité. La maîtrise de la crise suppose dès lors une capacité à agir sur les flux mais aussi à préserver les canaux de communication, à distinguer information et interprétation et à empêcher que les représentations ne deviennent elles-mêmes des facteurs d’escalade.

De la sécurité immédiate à la prospérité partagée
Les trois travaux convergent sur la nécessité d’une coopération renforcée, même si leurs priorités diffèrent. Jawad Kerdoudi insiste sur l’apaisement, la résolution de la situation des migrants encore présents à Sebta, notamment les mineurs, et la coordination bilatérale.
Il évoque également la possibilité d’une commission mixte et inscrit la question de Sebta et Mellilia dans un horizon diplomatique de moyen et de long terme.
Fouad M. Ammor accorde une place particulière à la diplomatie civile. Le dialogue entre think tanks, acteurs de la société civile et institutions des deux rives pourrait contribuer à sortir la relation d’un face à face exclusivement sécuritaire. Il relie cette démarche à un projet plus large de codéveloppement méditerranéen et voit dans la Coupe du monde 2030 un symbole susceptible de soutenir une dynamique d’intégration régionale.
Abdelghani Youmni formule l’horizon le plus englobant sous l’idée d’une paix par la prospérité. La maîtrise des frontières demeure une fonction régalienne, mais elle ne constitue qu’un élément d’une équation plus large. Dans cette perspective, le coût immédiat du contrôle doit être mis en regard des bénéfices de long terme d’une politique de codéveloppement et d’une immigration organisée par des accords entre gouvernements.
Vers une doctrine du voisinage
Pris ensemble, les trois travaux esquissent une doctrine du voisinage qui envisage la frontière non comme une simple ligne de séparation, mais comme un espace d’interdépendances et de coopération. Cette approche rejoint celle de Jawad Kerdoudi, qui inscrit la résolution des crises immédiates dans un dialogue bilatéral durable. Dans une relation aussi dense, la stabilité repose autant sur la coopération sécuritaire que sur la confiance entre les gouvernements et les sociétés civiles, afin que l’accusation, la dramatisation et l’exploitation électorale des crises ne compromettent pas la construction d’un voisinage apaisé.
Les contributions suggèrent enfin que la stabilité ne peut être dissociée de la qualité du récit politique. Une relation de voisinage aussi dense ne peut être durablement gouvernée par l’accusation, la dramatisation ou l’exploitation électorale des crises. La communication entre les gouvernements, mais aussi entre les sociétés civiles, les institutions et les espaces de réflexion, devient une composante de la sécurité.
Conclusion :
La crise de juillet 2026 apparaît, à la lecture croisée des trois contributions, moins comme une parenthèse que comme un révélateur. Elle met au jour les fragilités sociales qui nourrissent le désir de départ, la sensibilité politique de la question migratoire et l’intensité des liens séculaires qui unissent le Maroc et l’Espagne.
Le voisinage géopolitique est une donnée immuable. La question n’est donc pas de savoir si le Maroc et l’Espagne seront interdépendants, mais de déterminer la forme que prendra cette interdépendance. Elle peut être subie lorsque les crises en révèlent brutalement les vulnérabilités. Elle peut aussi être organisée lorsque les deux rives transforment leur proximité en coopération, leurs asymétries en complémentarités et leur géographie commune en ressource de stabilité.
Sur l’échiquier des interdépendances, la véritable intelligence stratégique ne réside plus dans l’art de vaincre l’autre, mais dans celui de conjuguer les mouvements pour faire de chaque avancée un gain partagé.
Contributions à l’origine de cette synthèse
Abdelghani Youmni, « Crise migratoire, Ceuta, juillet 2026. Interdépendances, rapports de force et géopolitique des frontières ». Fouad M. Ammor, « Au-delà du flux migratoire de masse, Ceuta est surtout un enjeu géostratégique ». Jawad Kerdoudi, « La vague migratoire vers Sebta et Mellilia du 30 juillet 2026. Causes, bilan, relations bilatérales Maroc Espagne ».

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