[ after header ] [ Mobile ]

[ after header ] [ Mobile ]

Sahel : terrorisme et économie parallèle

Par Yassine Andaloussi


La situation sécuritaire au Sahel est aujourd’hui plus inquiétante que jamais. Selon le Global Terrorism Index 2025, le monde a enregistré 7 555 décès liés au terrorisme en 2024, soit une baisse d’environ 13 % par rapport à l’année précédente. Pourtant cette baisse globale masque une réalité bien plus sombre, le Sahel concentre plus de la moitié des morts terroristes. D’après le même rapport, la région sahélienne a enregistré 3 885 décès terroristes en 2024, ce qui représente 51 % du total mondial.  Le rapport du GTI indique également que le nombre de pays ayant connu au moins une attaque terroriste a augmenté, passant de 58 à 66 en 2024. Cela marque un recul de la tendance d’amélioration et souligne une diffusion plus large du terrorisme dans le monde.

Du point de vue des groupes armés, le rapport met en lumière une intensification de la violence de certaines organisations. Les quatre groupes les plus meurtriers sont l’État islamique au Grand Sahara (EIGS), Jamaat Nusrat Al-Islam Wal-Muslimin (JNIM), le Tehrik Taliban (TTP) et Al-Shabaab. Ces groupes terroristes ont provoqué 4 204 décès combinés en 2024, soit une hausse d’environ 11 % par rapport à l’année précédente. Parmi eux, l’État islamique reste le plus létal, avec 1 805 morts dans 22 pays en 2024. Le rapport souligne aussi que le nombre total d’attaques terroristes dans le monde a légèrement baissé en 2024, atteignant 3 492 incidents.  la violence terroriste est désormais profondément ancrée dans cette zone géographique, faisant du Sahel l’épicentre mondial du terrorisme.

La montée de cette puissance destructrice au Sahel trouve son origine dans plusieurs dynamiques structurelles. L’une des transformations les plus déterminantes fut la chute du régime de Kadhafi en Libye. L’effondrement de l’État libyen a ouvert les arsenaux militaires à des réseaux criminels qui ont dispersé des milliers d’armes dans tout le Sahel. Cette prolifération a permis aux groupes terroristes de se doter rapidement d’un armement important. Aujourd’hui, près de 70% des attaques dans la région impliquent l’usage d’armes provenant du marché noir, un marché largement alimenté par les stocks libyens sortis du contrôle officiel.

Parallèlement à la violence, le Sahel est devenu un hub majeur de l’économie parallèle. Des routes traversent le désert pour transporter de l’or, du carburant, des migrants, des stupéfiants et parfois même de l’uranium. Les bénéfices tirés de ces circuits illégaux alimentent directement les trésoreries des groupes armés. Certaines estimations indiquent que la valeur annuelle de l’Or extrait et exporté illégalement se chiffre en milliards de dollars. Le phénomène suit le même schéma pour d’autres minerais stratégiques. La majorité de ces flux ne passe par aucun dispositif fiscal ou sécuritaire des États concernés.

Cette économie informelle constitue le noyau dur du problème. Tant que les trafics continueront à prospérer, les groupes armés auront la capacité de compenser leurs pertes humaines ou matérielles. Les opérations militaires menées ces dernières années, parfois couronnées de succès, n’ont pas provoqué de rupture durable. La violence demeure à un niveau record, notamment parce que les groupes disposent de moyens financiers inépuisables. Le Sahel connaît même une hausse spectaculaire des décès liés aux conflits depuis 2019, avec une multiplication presque par dix des morts causées directement par les groupes extrémistes.

Pour remédier durablement à cette spirale destructrice, il devient indispensable de repenser l’approche sécuritaire. Le recours aux seules forces armées ne suffit plus. La situation exige un engagement renforcé dans le champ de la surveillance des flux économiques clandestins. Il est nécessaire de s’attaquer directement aux réseaux qui structurent l’économie parallèle. Cette action doit s’effectuer à travers un cadre de coopération internationale qui engage les pays sahéliens mais aussi les États importateurs de minerais, de pétrole et de gaz.

Un modèle existe déjà sur le continent. Le Maroc a mis en place depuis plusieurs années une méthode de coopération basée sur le principe WIN-WIN. Ce système repose sur un échange équitable entre partenaires, sans perdant. Il assure à la fois le développement économique, la consolidation institutionnelle et la stabilité régionale. Une approche similaire appliquée au Sahel permettrait de rediriger les richesses vers les États producteurs, de réduire la dépendance à l’économie clandestine et de couper les sources de financement des groupes armés.

La mise en œuvre d’un tel cadre permettrait également d’améliorer la coordination sécuritaire. Un partage plus poussé du renseignement, la surveillance aérienne des zones frontalières et une coopération judiciaire renforcée donneraient aux forces régionales les moyens de reprendre l’initiative sur le terrain. Les chiffres du terrorisme démontrent que les groupes bénéficient d’une mobilité régionale importante. Il est donc logique que la réponse soit construite sur des mécanismes régionaux plutôt que nationaux.

La stabilisation du Sahel repose sur trois piliers complémentaires. Le premier concerne la sécurité et l’amélioration des capacités opérationnelles des forces locales. Le deuxième concerne l’économie et la lutte contre les circuits illicites qui nourrissent la violence. Le troisième concerne la diplomatie et la création d’un espace de coopération internationale juste et équilibré. En réunissant ces trois dimensions, la région pourra progressivement s’éloigner du cercle de violence qui la frappe et retrouver un chemin durable vers la stabilité.


À lire aussi
commentaires
Loading...
[ Footer Ads ] [ Desktop ]

[ Footer Ads ] [ Desktop ]