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Safi submergée : Quand l’eau met à nu les failles d’une ville stratégique

Par Fayçal El Amrani


Safi a vécu l’un des épisodes les plus graves de son histoire récente lorsqu’en ce dimanche 14 décembre 2025, en moins de trois heures, plus de 60 millimètres de pluie se sont abattus sur le centre-ville, provoquant des inondations d’une ampleur exceptionnelle. Les quartiers de la médina et de Sidi Boudhab ont été les plus touchés. Des habitations, des commerces et des véhicules ont été emportés par les eaux. Le bilan humain s’est établi à 37 morts, faisant de cette catastrophe l’un des drames urbains les plus meurtriers qu’ait connus la ville. Le choc a été immédiat et a ouvert un débat de fond sur l’état réel des infrastructures de Safi.

Les premières constatations ont mis en évidence une saturation quasi immédiate du réseau d’assainissement urbain. Les rues du centre historique, situées en contrebas, ont servi de zones de convergence des eaux de ruissellement. Selon les autorités techniques régionales, la concentration la plus importante des précipitations a concerné la médina, un espace dense, ancien et structurellement vulnérable. Le débordement de l’Oued Chaâba a aggravé la situation, accélérant la montée des eaux et amplifiant les dégâts.

Cette catastrophe a mis en lumière une contradiction devenue difficile à ignorer. Safi est à la fois un port stratégique, un pôle industriel majeur et un maillon central de la souveraineté hydrique nationale. La ville abrite le complexe chimique de l’OCP, l’un des plus vastes du pays, et joue un rôle clé dans la production d’eau potable à travers les projets de dessalement destinés à alimenter Casablanca et, à terme, Marrakech. Elle constitue également un nœud logistique régional, au cœur de l’axe Marrakech–Safi. Pourtant, cette centralité économique contraste violemment avec l’état des infrastructures de base, en particulier dans les quartiers anciens.

La question de la responsabilité est désormais posée ouvertement. L’entretien du réseau d’assainissement, la gestion des cours d’eau urbains et la prévention des risques relèvent de plusieurs niveaux d’intervention. La commune est chargée de la voirie et des équipements de proximité. La Société régionale multiservices assure l’exploitation et le curage des réseaux d’assainissement. L’Agence du bassin hydraulique est compétente sur les oueds et la gestion des crues. À cela s’ajoute le rôle de la région dans la programmation des investissements structurants. Le drame de Safi révèle une défaillance de coordination et un empilement de responsabilités mal articulées, dans une ville pourtant identifiée depuis longtemps comme exposée aux risques hydrauliques.

Les habitants, endeuillés et en colère, pointent une accumulation de négligences. Plusieurs témoignages évoquent un manque d’entretien régulier de l’Oued Chaâba, transformé au fil des années par les dépôts sauvages et l’urbanisation non maîtrisée. Les images relayées sur les réseaux sociaux ont montré des canalisations obstruées, des axes routiers effondrés et des quartiers livrés à eux-mêmes pendant de longues heures. Le parquet a annoncé l’ouverture d’une enquête afin de déterminer les responsabilités et d’évaluer les manquements éventuels.

Driss Benhima, enfant de la médina de Safi

Dans ce contexte, le témoignage de Driss Benhima apporte un éclairage précis et incarné. Né et ayant grandi dans la médina de Safi, à Derb Al Qaouss, dans l’impasse de la Voûte, à proximité de la grande mosquée Masjid Al Aâdam, il parle d’un espace qu’il connaît intimement. Pour lui, la médina n’est pas un simple quartier historique, mais un lieu de vie dense, où se concentrent des familles, des artisans, des commerces et des solidarités anciennes. Les bijoutiers, les ateliers de poterie, les kissariats et les petits commerces qui longent la grande rue ont été frappés de plein fouet. Des vies ont été perdues là où, depuis des générations, l’eau n’avait jamais atteint un tel niveau.

Son témoignage souligne un point essentiel. Ce qui s’est produit n’est pas seulement une catastrophe matérielle. C’est une rupture dans le rapport de confiance entre les habitants et leur environnement urbain. La médina, déjà fragilisée par le vieillissement du bâti et le manque d’investissements ciblés, s’est révélée incapable d’absorber un choc pourtant prévisible dans un contexte de pluies extrêmes de plus en plus fréquentes.

Sur le terrain, les premières interventions ont été assurées par la Société régionale multiservices, qui a mobilisé des moyens de curage et fait appel à des renforts venus de Marrakech pour évacuer la boue et dégager les canalisations. Ces actions ont permis de rétablir partiellement la circulation et l’écoulement des eaux. Elles ne répondent toutefois qu’à l’urgence immédiate. La question du fond demeure entière. Comment protéger durablement les quartiers historiques face à des épisodes climatiques de plus en plus violents. Comment assurer un entretien effectif des oueds urbains. Comment coordonner les acteurs publics dans une ville qui concentre des enjeux économiques nationaux.

Safi paie aujourd’hui le prix d’un décalage persistant entre son rôle stratégique et la réalité de ses infrastructures. Le drame du 14 décembre a agi comme un révélateur brutal. Il impose désormais des réponses claires, des investissements ciblés et une gouvernance mieux articulée. Au-delà de l’enquête judiciaire, c’est un choix politique et urbain qui s’impose. Celui de considérer la médina et les quartiers vulnérables non comme des marges, mais comme des priorités absolues.


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