Safi, l’après-inondation ou l’angle mort de l’État face aux catastrophes prévisibles
À Safi, l’eau s’est retirée depuis plusieurs jours, mais l’essentiel demeure en suspens. Au-delà des images de quartiers dévastés et des bilans humains désormais connus, la catastrophe a mis à nu un dysfonctionnement plus profond, celui d’un système institutionnel capable d’agir dans l’urgence mais hésitant dès qu’il s’agit de reconnaître juridiquement l’événement, d’en tirer toutes les conséquences et d’activer pleinement les mécanismes de solidarité prévus par la loi.
Par Fayçal El Amrani
Depuis les inondations meurtrières de la mi-décembre, la réponse de l’État s’est construite en deux temps. Sur Hautes Instructions Royales, un programme d’urgence a été rapidement lancé. Il a permis la mobilisation des autorités locales, l’assistance immédiate aux familles sinistrées, l’hébergement provisoire des personnes déplacées et l’annonce d’opérations de réhabilitation des logements et des commerces touchés. Cette intervention rapide a évité que la crise humanitaire ne s’aggrave et a rappelé le rôle central de l’État lorsqu’il s’agit de protéger les populations dans l’immédiat.
Mais cette réponse, aussi indispensable soit-elle, ne règle pas la question centrale. Celle de la reconnaissance officielle de la catastrophe et de l’activation du dispositif légal d’indemnisation. Or c’est précisément sur ce point que le système semble buter.
Dans le débat public, une interprétation juridique a refait surface avec insistance. Pour qu’une zone soit déclarée sinistrée et ouvre droit à l’activation du Fonds de solidarité contre les événements catastrophiques, il faudrait attendre que la catastrophe se prolonge sur une durée de 20 ou 21 jours. Cette lecture, largement relayée, continue d’alimenter confusion et incompréhension. Elle ne repose pourtant sur aucun fondement rationnel solide.
Le droit ne définit pas une catastrophe naturelle par sa durée mais par sa nature. Son caractère imprévisible, irrésistible et extérieur, ainsi que l’ampleur de ses conséquences humaines et matérielles. Un séisme, qui ne dure que quelques secondes, peut être immédiatement reconnu comme catastrophe naturelle. Une crue brutale ou une inondation éclair relèvent de la même logique. La durée de l’événement n’est pas un indicateur pertinent de gravité. Elle ne l’a jamais été.
Le véritable blocage est ailleurs. Il réside dans une réticence persistante à acter formellement l’existence d’une catastrophe naturelle. Cette hésitation n’est ni nouvelle ni spécifique à Safi. Elle est documentée depuis plusieurs années et s’observe à chaque événement majeur. Elle contraste avec l’existence même du Fonds de solidarité contre les événements catastrophiques, conçu précisément pour intervenir lorsque les assurances classiques ne couvrent pas les dommages subis par les populations.
Ce fonds est régulièrement alimenté, notamment par une taxe parafiscale prélevée sur certains contrats d’assurance, dont le taux a été ajusté récemment pour renforcer sa capacité financière face à la montée des risques climatiques. Les ressources existent. Elles entrent de manière continue. Mais leur mobilisation reste exceptionnelle. À Safi, comme ailleurs, l’argent est là, mais l’outil demeure sous-utilisé, presque figé.
Les chiffres du drame sont pourtant sans ambiguïté. Des dizaines de morts, des familles privées de toit, des biens détruits, des pertes économiques durables. Ces éléments suffiraient, dans n’importe quel cadre de gouvernance efficace, à déclencher mécaniquement la qualification de zone sinistrée. Attendre un hypothétique seuil temporel n’apporte aucune information supplémentaire. Les victimes ne retrouveront ni leurs proches ni leurs habitations au 21e jour.
Cette situation a fini par atteindre l’enceinte parlementaire. Ces derniers jours, plusieurs élus ont interpellé le chef du gouvernement sur l’absence de déclaration officielle de catastrophe naturelle et sur la non-activation du Fonds de solidarité. Ce déplacement du débat du terrain technique vers l’arène politique est révélateur. Lorsqu’une question arrive au Parlement, ce n’est plus seulement un problème d’expertise ou de procédure. C’est le signe d’un malaise institutionnel plus profond.
Un autre élément complique toutefois la lecture du drame. Celui de la nature même de l’événement. Est-on face à une catastrophe naturelle au sens juridique du terme ou à une défaillance humaine liée à un défaut d’anticipation, d’entretien ou de gouvernance locale. Les versions divergent. Certains responsables évoquent un phénomène totalement inédit, jamais observé dans cette zone depuis plusieurs décennies. D’autres rappellent que les oueds concernés sont connus, que les risques existent, et que les opérations de curage auraient été négligées, notamment après plusieurs années de sécheresse.
Cette distinction n’est pas neutre. Juridiquement, elle conditionne l’établissement des responsabilités. Politiquement, elle détermine le récit officiel. Reconnaître une catastrophe naturelle, c’est activer la solidarité nationale. Reconnaître une faute humaine, c’est ouvrir la voie à des sanctions, à des enquêtes approfondies et à une remise en cause des pratiques locales. Or l’expérience récente montre que ces enquêtes prennent du temps, parfois des années, sans que leurs conclusions ne soient rendues publiques.
À Safi, une enquête est en cours. C’est un fait. Mais l’attente de ses résultats ne peut justifier l’inaction sur le plan social. L’indemnisation des victimes et la reconnaissance officielle du drame ne peuvent être conditionnées à la lenteur des procédures. L’urgence humaine et la recherche des responsabilités devraient avancer en parallèle, et non se neutraliser l’une l’autre.
Sur le terrain, une autre dynamique s’est installée. Celle de la pression sociale. Des acteurs de la société civile, des collectifs citoyens et des voix politiques ont commencé à s’exprimer publiquement pour demander une reconnaissance claire de la catastrophe et une accélération des mécanismes d’indemnisation. Cette mobilisation reste contenue, mais elle traduit un décalage croissant entre le temps administratif et le temps vécu par les sinistrés.
Au-delà de Safi, l’événement agit comme un révélateur. Le Maroc n’est plus confronté uniquement à des catastrophes exceptionnelles et zonées, mais à des phénomènes extrêmes plus fréquents, plus diffus et parfois plus difficiles à anticiper. Le dérèglement climatique transforme la nature des risques. Les pluies deviennent plus intenses et plus concentrées. Les périodes de sécheresse alternent avec des épisodes extrêmes. Des zones longtemps considérées comme sûres redeviennent vulnérables. Cette réalité impose un changement de logiciel.
Les rapports d’expertise le rappellent régulièrement. Si des progrès ont été réalisés au niveau national, la prévention locale demeure le maillon faible. Formation insuffisante des responsables territoriaux, manque d’exercices de simulation, entretien irrégulier des infrastructures hydrauliques, absence de cartographie dynamique des risques. Ces failles ne relèvent plus du détail technique. Elles deviennent des facteurs aggravants.
Safi pose ainsi une question qui dépasse largement son périmètre géographique. Celle de la capacité de l’État à nommer les catastrophes pour ce qu’elles sont, à activer sans hésitation les outils qu’il s’est lui-même donnés, et à adapter ses réflexes institutionnels à une réalité climatique désormais connue. À mesure que les événements extrêmes se multiplient, l’indécision devient un risque en soi. La catastrophe n’est plus seulement naturelle. Elle est aussi administrative.
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