Saâd Eddine El Othmani : « Je ne détruirai pas mon pays pour une oumma illusoire »
Entre loyauté nationale et fantasme idéologique
Par Yassine Andaloussi
Dans un contexte régional tendu, l’ancien chef du gouvernement marocain Saâd Eddine El Othmani s’est récemment exprimé avec fermeté sur la hiérarchie des priorités entre souveraineté nationale et solidarité islamique. En déclarant qu’il ne « détruirait pas son pays pour les beaux yeux de la oumma », il envoie un message clair à ceux qui sacralisent des idéaux panislamistes au détriment de l’intérêt national. Une déclaration lourde de sens, dans un paysage politique où les doubles discours sont monnaie courante.
Dans un extrait largement partagé sur les réseaux sociaux, Saâd Eddine El Othmani, ancien secrétaire général du PJD et ex-chef du gouvernement marocain, a déclaré : « Je ne peux pas détruire ma patrie pour bâtir une oumma illusoire. »
Cette phrase, d’apparence simple, vient percuter le débat brûlant qui agite actuellement le champ politico-religieux au Maroc et dans l’ensemble du monde arabo-musulman, jusqu’où peut-on aller au nom de la solidarité islamique ? Et surtout, à quel prix ?
Dans un climat marqué par la guerre à Gaza, l’hystérisation autour des positions diplomatiques du Maroc sur la scène internationale, et la résurgence d’un discours panislamiste radical au sein de certaines formations politiques et mouvances idéologiques, cette déclaration prend une valeur presque doctrinale. Elle est celle d’un homme qui a été aux manettes du pouvoir, qui connaît les réalités de l’État, et qui refuse désormais toute surenchère idéologique qui placerait la fiction de l’oumma au-dessus de la stabilité et de la souveraineté de son pays.
Derrière la sobriété apparente de cette déclaration, beaucoup y ont vu une réponse implicite à Abdelilah Benkirane, son prédécesseur et successeur à la tête du PJD, connu pour ses diatribes virulentes contre Israël et ses prises de position populistes, oscillant entre nationalisme religieux et déclarations incendiaires. Benkirane, ces dernières semaines, a multiplié les attaques contre le gouvernement marocain et ses soutiens internationaux, qualifiant certains de « parasites » ou d’« insectes » pour avoir défendu les liens du Maroc avec l’État hébreu dans le cadre des Accords d’Abraham.
Contrairement à cette approche démagogique, El Othmani choisit la nuance, la responsabilité et la défense de l’État marocain comme entité souveraine. Il ne nie pas la solidarité religieuse, mais en précise les limites. La politique, dit-il implicitement, ne se fait pas avec des émotions ou des slogans. Elle se fait avec des responsabilités, des contraintes géopolitiques et une obligation de résultats pour le peuple.
On ne peut pas analyser cette sortie médiatique sans prendre en compte le poids de son auteur. El Othmani, souvent jugé plus effacé que Benkirane, n’en reste pas moins un homme d’État qui a dirigé le gouvernement durant une période charnière, marquée par la pandémie de COVID-19 et la signature de l’accord tripartite entre le Maroc, les États-Unis et Israël en décembre 2020.
C’est lui qui, en tant que chef de gouvernement, avait apposé sa signature sur le document officialisant la reprise des relations diplomatiques avec Israël, en échange d’une reconnaissance américaine de la marocanité du Sahara. Ce geste avait suscité la colère de certains militants islamistes et pro-palestiniens, y compris au sein même du PJD. Aujourd’hui encore, certains ne lui pardonnent pas. Mais lui persiste et signe : « Dans certaines circonstances, un homme d’État doit trancher entre le fantasme et l’intérêt vital de sa nation. »
C’est cette vision pragmatique, souvent silencieuse mais désormais affirmée, qu’il réhabilite dans sa déclaration récente. Une forme de mea culpa ? Peut-être. Mais surtout une réaffirmation de ses convictions : le Maroc d’abord.
La déclaration d’El Othmani pourrait-elle annoncer une évolution doctrinale du PJD ou d’une partie de l’islam politique marocain vers une posture plus institutionnelle, plus patriotique, moins idéologique ? C’est une hypothèse qui mérite d’être suivie.
Car au-delà du cas Othmani, c’est tout l’espace politique islamiste qui semble aujourd’hui tiraillé entre deux visions : celle d’un islam politique de gouvernement, assumant les contraintes de l’État moderne, et celle d’un islamisme d’agitation, attaché à l’oumma, au rejet d’Israël et à une posture de confrontation permanente avec l’appareil d’État.
Dans ce dilemme, la sortie d’El Othmani pourrait bien être un jalon. Une tentative pour restaurer un islam politique responsable, qui ne s’abandonne pas aux instincts émotionnels, et qui comprend que l’intérêt du Maroc prime sur toutes les autres fidélités, fussent-elles panislamiques.
Dans un pays comme le Maroc, où la Monarchie joue un rôle d’équilibre entre les différentes sensibilités politiques et religieuses, les déclarations d’anciens chefs de gouvernement comme El Othmani ne sont jamais anodines. Elles indiquent des lignes rouges, des repositionnements, des clarifications qui peuvent influencer, à terme, l’ensemble du débat politique national.
En affirmant qu’il ne « détruira pas son pays pour une oumma illusoire », El Othmani ne fait pas que défendre son bilan. Il dresse un principe de gouvernance, à savoir la primauté de l’intérêt national sur les engagements émotionnels ou idéologiques.
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