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Richard, coeur de loup aux Éditions Orion: Un monde sans pitié

Jean Zaganiaris


Richard Cœur de Loup de Omar Berrada nous plonge au milieu des batailles d’une autre ère. La deuxième édition de ce roman palpitant vient d’être publiée par les éditions Orion. Retour sur un récit épique.
L’expression de Shakespeare « The time is out of joint », traduit fréquemment par « Le temps est hors de ses gonds », semble refléter à merveille le fil conducteur du roman de Omar Berrada. En effet, dans Richard Cœur de Loup, tout comme dans la pièce Hamlet d’où provient la phrase shakespearienne, le temps est désajusté, détraqué, sortie de ses gonds. Le temps n’existe plus. En suivant le périple du personnage principal, le lecteur se demande où est-ce qu’il se trouve. Est-on à l’époque des Croisades, entre le XIème et le XIIIème siècles ? Est-on téléporté furtivement dans le contexte des années 1930 à Fès, au moment où les personnes du mouvement nationaliste entamèrent Al Latif face au péril colonial grandissant ? Est-ce que les événements de la Guerre en Irak de 2003 ne seraient pas également cachés entre les lignes au fur et à mesure que nous avançons dans cette histoire trépidante ?
Dans ce roman, Omar Berrada joue avec la chronologie et se moque des représentations linéaires du temps. Le récit ne fonctionne pas avec des successions de périodes historiques. Dans Richard Cœur de Loup, le temps, à l’image du monde, s’est détraqué. Il est comme un flux désordonné, une tempête qui emporte tout sur son passage. Ce n’est pas un hasard si le personnage principal commence par nous dire, à la première personne, que le sujet dont il va nous parler est « comme un boomerang envoyé immaculé et revenu ensanglanté ». Ce personnage est menu, chétif. Il ne ressemble guère à ces guerriers pleins de muscles que l’on voit sur les champs de bataille. Pourtant très tôt, l’envie de s’engager, de prendre les armes, se fait sentir dans son cœur : « L’histoire de l’humanité regorge de gringalets qui arboreraient le masque du courage pour démembrer leurs semblables, les crucifier ou les donner à manger à de gros matous. Pourquoi donc ? Pour les macérer dans l’épouvante. Les rouages de la peur sont en quelque sorte l’antichambre du pouvoir ». Là se trouve le coup de génie d’Omar Berrada, qui restitue la violence et la cruauté du pouvoir en jouant avec la magie du conte.
Le récit semble se dérouler à l’époque où Saladin le Magnifique mène la troisième croisade face à Philippe Auguste, roi de France, et Richard Cœur de Lion, roi d’Angleterre, mais avec les paroles d’un narrateur qui rêve d’une Kalachnikov tirant 600 coups par minutes et lit des bandes dessinées avec Mandrake. Dans un monde à feu et à sang, Benothman, fils d’un babouchier connu, décide de s’engager dans une guerre violente, pas tant pour servir son pays que pour assouvir ses désirs de prendre le pouvoir et de l’exercer en despote. D’ailleurs, il n’hésite pas à trahir les siens pour satisfaire ses appétits : « Maintenant qu’il avait touché les tréfonds de leurs âmes damnées, il pensait aller encore plus loin, vers leurs abysses dans lesquels il allait piocher, gratter jusqu’à l’os et espérer trouver d’autres assaisonnements manquants à la préparation de son bouillon de culture, des ersatz pour masquer le goût de l’amertume spécifique à ce tagine d’enfer ». L’âme humaine est faible, l’individu est fragile et la stabilité de notre petit univers peut basculer dans l’abîme à tout moment. C’est de cela que parle Omar Berrada dans Richard Cœur de Loup, de la vulnérabilité des existences dans un monde semblable à ces colosses aux pieds d’argiles. Même s’il possède « des graines d’éternité et qu’il se moque de la mort », le guerrier ne peut vivre en dehors d’un monde où tout peut s’effondrer à chaque instant…
Le récit s’emballe de plus en plus car ce Richard Cœur de Loup – et non Cœur de Lion – que l’on croyait être avec Saladin se révèle en réalité être son adversaire et se met à le combattre. La frontière entre l’Orient et l’Occident s’efface, tels ces dessins que les gosses font sur le sable des plages et que la marée emporte avec elle. Lors d’une guerre, ce n’est pas un occidental qui affronte un oriental. C’est avant tout un être humain qui extermine un autre être humain, infériorisé, humilié, déshumanisé. La guerre n’est rien d’autre que cela. Une violente déshumanisation d’un monde commun, où les dynasties et les hommes de pouvoir se succèdent les uns à la suite des autres : « Voilà une autre dynastie qui n’a pas survécu à l’empreinte du temps qui passe car basée sur le sang et l’adoration de leurs chefs qui brassent le vent et l’argent plutôt que l’essence de la vie ». Merci de nous avoir montré ce monde-là, cher Omar. Et bravo pour cette deuxième édition.
Jean Zaganiaris, professeur de philosophie, lycée Descartes de Rabat.

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