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Révolution scolaire en marche : La stratégie Berrada à l’épreuve du terrain

Par Hamza Abdelouaret


Depuis sa nomination à la tête du ministère de l’Éducation nationale, Mohamed Saad Berrada s’est engagé activement dans une réforme de fond du système éducatif. Un chantier immense, porté par une volonté politique claire : sortir l’école publique de l’enlisement, en conjuguant rigueur, innovation et inclusion. Au cœur de cette dynamique, le programme des « écoles pionnières » incarne bien plus qu’une simple expérimentation pédagogique. Il traduit une tentative assumée de changement de paradigme, dans un pays où l’école a longtemps été synonyme d’inégalités sociales et de désenchantement collectif.

L’« école pionnière » incarne une ambition limpide : rompre avec les pratiques obsolètes pour installer de nouveaux standards

L’« école pionnière » incarne une ambition limpide : rompre avec les pratiques obsolètes pour installer de nouveaux standards. Elle se veut un laboratoire de transformation : renforcement des apprentissages fondamentaux, accompagnement pédagogique renforcé, évaluation continue, encadrement psycho-social, activités parascolaires structurées, intégration progressive du numérique et ouverture sur l’environnement social. Dans les faits, le programme lancé en 2023 avec 600 écoles primaires s’est étendu à plus de 2 600 établissements au cours de l’année 2024-2025, touchant 1,3 million d’élèves et mobilisant 44 000 enseignants. Une extension accélérée, qui devrait franchir le seuil symbolique de 50 % des écoles dès la prochaine rentrée.

Mais l’engagement du ministre ne s’arrête pas à cette réforme emblématique. Dès les premières semaines de sa prise de fonctions, Mohamed Saad Berrada a entrepris une tournée à travers les douze régions du Royaume. Une immersion territoriale qui visait à comprendre les disparités réelles entre zones urbaines, rurales et périurbaines, tout en réinstaurant un dialogue direct avec les enseignants, inspecteurs, cadres régionaux et parents d’élèves. Cette méthode a permis d’ajuster le pilotage stratégique, en tenant compte des contextes locaux et des capacités différenciées des académies régionales.

Sur le plan de la gouvernance, l’une des décisions les plus symboliques a concerné le secteur privé. En instaurant l’obligation d’un contrat annuel écrit entre les écoles privées et les familles, le ministère a voulu rééquilibrer les rapports de force et offrir davantage de transparence dans la relation contractuelle, notamment en ce qui concerne les frais de scolarité. Cette mesure, issue d’un encadrement légal renforcé, vise à prévenir les hausses arbitraires en cours d’année et à formaliser les engagements pédagogiques. C’est un pas important vers une meilleure régulation du privé, dans un paysage éducatif encore trop segmenté.

Le succès de cette entreprise dépendra, au-delà des annonces et des chiffres, de la capacité à maintenir un cap cohérent

Autre avancée majeure : la revalorisation des conditions des enseignants. Le gouvernement a acté une augmentation progressive de 1 500 dirhams, portant ainsi les salaires d’entrée à 7 000 dirhams mensuels. Il promet également que ces salaires atteindront 15 000 dirhams en fin de carrière. Par ailleurs, les autorités ont déployé un nouveau statut unifié du personnel de l’éducation afin d’harmoniser les parcours professionnels, d’encadrer plus efficacement la mobilité et de stimuler la performance pédagogique. Là encore, c’est un signal adressé aux professionnels du secteur, longtemps marginalisés dans les arbitrages budgétaires.

Mais le ministre ne se contente pas d’afficher une vision managériale de la réforme. Conscient des fragilités sociales qui minent l’école, il a placé la lutte contre le décrochage scolaire et la violence au cœur de ses priorités. Chaque année, plus de 160 000 élèves quittent les bancs de l’école, majoritairement au niveau du collège, souvent dans un climat d’insécurité. Pour y faire face, des cellules d’écoute psychologique ont été instaurées, des dispositifs d’alerte ont été généralisés dans les établissements à risque, et une expérimentation de caméras intelligentes dotées d’intelligence artificielle a été lancée dans certains quartiers sensibles. Le ministère collabore désormais étroitement avec les autorités sécuritaires pour garantir un climat propice à l’apprentissage.

Dans les zones rurales, les efforts se concentrent sur l’égalité d’accès. En partenariat avec la Fondation Al Mada, des écoles connectées ont été déployées pour faciliter l’accès au numérique, avec un programme de formation spécifique pour les enseignants. L’objectif est de combler le retard technologique sans aggraver les écarts structurels déjà criants. Ce travail de maillage territorial, bien que discret, constitue l’un des volets les plus sensibles et déterminants de la réforme.

Chaque élève, quel que soit son lieu de naissance, a une chance réelle de réussir

Mais comme toute réforme d’ampleur, celle de Berrada ne fait pas l’unanimité. Plusieurs voix, notamment au sein du Conseil supérieur de l’éducation, ont critiqué un manque de rigueur dans l’évaluation des premières vagues d’écoles pionnières. Le recours à un cabinet externe pour mesurer les impacts est venu combler ce vide partiel, mais la question de l’institutionnalisation de l’évaluation reste en suspens. D’autres alertent sur le risque d’une généralisation trop rapide, sans consolidation suffisante des acquis ni renforcement des capacités d’encadrement. Les inspecteurs, dont le rôle est crucial, manquent encore d’effectifs et de moyens dans plusieurs régions.

Malgré ces tensions, une chose est certaine : l’école marocaine est aujourd’hui à la croisée des chemins. La stratégie de Mohamed Saad Berrada dessine un cap ambitieux, qui mise sur l’intelligence du terrain, l’implication des acteurs et la régénération des fondamentaux. Mais le succès de cette entreprise dépendra, au-delà des annonces et des chiffres, de la capacité à maintenir un cap cohérent, à écouter les signaux faibles et à bâtir une culture éducative nationale où chaque élève, quel que soit son lieu de naissance, a une chance réelle de réussir.


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