Qui contrôle l’information ?
Par Hamza Abdelouaret
Derrière un projet de loi présenté comme un simple ajustement technique, la réforme du Conseil national de la presse suscite un vif débat. Adopté par les députés en juillet et actuellement examiné par la Chambre des conseillers, le texte inquiète syndicats et fédérations qui redoutent un affaiblissement du principe d’autorégulation. Le gouvernement, lui, défend une mise à jour nécessaire pour renforcer transparence et crédibilité.
Au premier regard, le projet de loi n° 26.25 ne semble rien avoir de controversé. Fixer la durée des mandats, clarifier les procédures disciplinaires, encadrer la gouvernance d’une institution… autant de mesures qui paraissent relever d’une simple mise en ordre. Pourtant, depuis plusieurs semaines, le climat est tendu. Les organisations professionnelles de la presse dénoncent une réforme conduite dans la précipitation, sans concertation, et craignent qu’elle ne vide le Conseil national de la presse de son esprit fondateur : celui d’une autorégulation confiée aux journalistes et aux éditeurs eux-mêmes. Le gouvernement rétorque que ce texte vise au contraire à consolider l’institution et à garantir la déontologie. Entre ces deux lectures, c’est une question essentielle qui se pose au Maroc en 2025 : qui contrôle l’information ?
Un texte qui divise
C’est au cœur de l’été que le gouvernement a surpris la profession avec l’annonce d’une réforme du Conseil national de la presse. Le 4 juillet, le porte-parole de l’exécutif Mustapha Baitas présente devant les journalistes les grandes lignes du projet de loi n° 26.25. Officiellement, il s’agit d’un texte destiné à clarifier le fonctionnement d’une institution encore jeune, créée en 2018 pour incarner l’autorégulation du métier. Mandats fixés à cinq ans, procédures disciplinaires mieux encadrées, critères de révocation précisés, gouvernance réajustée : à première vue, un chantier administratif.
Mais dès le 14 juillet, lorsque la Chambre des représentants ouvre le débat, le ton monte. La majorité défend une réforme qualifiée de pragmatique, capable de donner à l’instance la stabilité dont elle aurait manqué depuis sa mise en place. Dans les rangs de l’opposition, les critiques fusent : ce projet est perçu comme une manœuvre de reprise en main par l’État, imposée sans véritable concertation avec les syndicats et associations professionnelles. Les débats prennent alors une tournure politique, révélant une fracture profonde sur la vision de l’avenir du journalisme au Maroc.
Le 22 juillet, le vote consacre cette division : 87 députés votent pour, 25 contre. Pas d’unanimité, pas de compromis. La majorité revendique une réforme nécessaire pour consolider la crédibilité de la presse, l’opposition dénonce une atteinte au principe fondateur d’autorégulation. Dans ce climat polarisé, ce texte, qui devait être un outil technique, devient un symbole : celui de la bataille autour de la place que l’État doit occuper dans la régulation de l’information.
La contestation des professionnels
À peine le projet adopté par la Chambre des représentants, la réaction des organisations professionnelles ne se fait pas attendre. Le Syndicat national de la presse marocaine donne le ton dès le 11 juillet, avant même le vote définitif, en dénonçant une réforme qui placerait la profession sous tutelle. Pour ses représentants, le texte ne se limite pas à corriger des détails de fonctionnement : il remet en cause l’équilibre fondateur du Conseil, où les journalistes et les éditeurs devaient assumer la responsabilité d’établir eux-mêmes leurs règles de déontologie.
Dans les semaines qui suivent, la contestation prend de l’ampleur. Des associations d’éditeurs, des fédérations et des collectifs de journalistes rejoignent la critique, insistant sur deux griefs majeurs : le manque de concertation et la rapidité avec laquelle l’exécutif a voulu faire passer le projet. Aux yeux des opposants, ce calendrier serré traduit une volonté de passage en force, incompatible avec l’esprit de dialogue qu’exige la régulation d’un secteur aussi sensible que la presse.
À ces inquiétudes s’ajoute un autre facteur : la fragilité économique du secteur. Beaucoup de rédactions dépendent des aides publiques et des campagnes institutionnelles pour maintenir leurs activités. Dans un tel contexte, voir l’État renforcer sa main sur l’organe de régulation suscite une crainte supplémentaire : celle d’une double dépendance, financière et institutionnelle, qui réduirait encore davantage les marges d’indépendance.
Le tournant survient à la rentrée. Le 6 septembre, plusieurs organisations professionnelles publient un communiqué commun, réclamant purement et simplement le retrait du projet de loi. Dans ce texte, elles dénoncent une réforme qui « fragilise la liberté d’informer » et qui risque de transformer le Conseil en un simple relais de l’exécutif. Le lendemain, la mobilisation se poursuit dans la presse écrite et en ligne, avec des tribunes et des éditoriaux appelant à défendre l’autorégulation comme garantie d’indépendance.
Le 8 septembre, le projet arrive devant la Chambre des conseillers. Mohamed Mehdi Bensaïd, ministre de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication, monte au créneau. Il assure que la réforme n’a rien de définitif, qu’elle s’inscrit dans un « processus continu » destiné à donner plus de stabilité et de crédibilité au Conseil. Son argumentation insiste sur la nécessité de consolider la gouvernance et de garantir un meilleur respect des règles professionnelles. Mais cette défense ne convainc pas les professionnels, qui persistent à voir dans cette réforme un déséquilibre au profit de l’État et des éditeurs, au détriment des journalistes.
La fracture est désormais consommée. D’un côté, un gouvernement qui présente son texte comme un outil de rigueur et de transparence. De l’autre, une profession qui craint que l’autorégulation, conquise de haute lutte, ne soit vidée de sa substance. Entre les deux camps, le fossé semble de plus en plus difficile à combler.
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