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“Psychanalyse de l’improbable” de Abdelhak Najib : L’écriture du désastre

Par Mounir Serhani


Les Éditions Orion/Sirius viennent de publier le dernier essai de l’écrivain et penseur marocain, Abdelhak Najib. Un ouvrage sous forme de réflexions très actuelles sur la vie, les gens, le monde et ses nombreuses ramifications, la condition humaine dans un monde en déclin, avec des questionnements d’une profonde acuité sur l’humanité et ses travers et dérives. Un ouvrage au scalpel qui va à l’essentiel.

Dans la longue liste des ouvrages de philosophie de l’écrivain et penseur, Abdelhak Najib, nous sommes constamment face à des points de rupture entre ce qui peut nous sembler évident et partant acquis comme pensée et un autre regard qui embrasse le monde. Par une grande variété de prisme pour le décortiquer et le rendre moins évident et plus complexe à appréhender. Ce point de cassure est un palier parmi d’autres pour passer d’un niveau de lecture à l’autre. Pour faire aussi le bon diagnostic de ce qui le sujet et l’objet de l’analyse, de la réflexion et surtout de la vision, qui, elle, n’obéit qu’aux exigences intrinsèques de la pensée à développer, et donc, à partager.

Nous avons touché ces schismes dans «Inhumains» et «Le forgeron des eaux» avant de voir l’auteur les transcender dans des essais plus pointus tels que «Variations aléatoires», «Le point de bascule» et «La structure du vide». Avec ce livre, intitulé «Psychanalyse de l’improbable», Abdelhak Najib pousse l’improbable à des confins où ce qui peut paraître évident perd très vite de sa clarté pour laisser voir des zones d’ombrages aussi opaques qu’impénétrables. Très vite, le penseur nous donne le ton dans l’un des chapitres de son essai : «Ne se rencontre-t-il pas beaucoup d’hommes dont la nullité profonde est un secret pour la plupart des gens qui les connaissent ? Des êtres portant une foultitude de masques qui leur collent à la peau ?

Des individus dont l’unique substance est celle puisée dans le moment à vivre, toujours en prévision, étudié au préalable ? Scrutez l’horizon de vos connaissances, vous en trouverez au moins une bonne douzaine. Ils sillonnent les espaces comme des courants d’air, aussi volatiles et aussi transparents», se demande, de manière rhétorique, Abdelhak Najib. Dans ce type de textes, puisés dans la vie et le commerce des hommes, il n’y a aucun compromis, comme d’habitude dans les œuvres de Abdelhak Najib, qui ne s’embarrasse jamais ni des conventions ni du conventionnel et qui écrit de manière inconditionnelle. Les idées fusent sans garde-fou. L’auteur sait ce qu’il dit et pourquoi il le dit. Encore plus, il sait comment l’exprimer, avec un phrasé lancinant, aiguisé, qui tranche dans la vie, qui scalpe dans le vif.

Dans cet esprit, il y a un autre texte tout aussi viscéral, qui va à l’essentiel et que l’auteur met dans la bouche d’une femme désabusée monologuant sur l’existence et ses rouages rouillés : «Ici, il n’y a que des amoureux en calvaire. Tous, autant qu’ils sont, ne vivent que pour cela. L’amour, mon cher, mais ils n’ont pas trouvé des portes d’entrée assez fiables pour pénétrer ce monde fait de souffrance et de jouissance. Pour mettre un pied dans ce sanctuaire que l’on appelle communément amour, il faut être prêt. Il faut s’armer de patience, avoir du recul, ne pas être égoïste. Pourquoi les plus prometteuses histoires de cœur finissent-elles par s’étioler et mourir à petit feu ? Le manque de disponibilité, la volonté d’être par l’autre sans faire en sorte que le chemin mené soit un va-et-vient. C’est comme dans l’intimité. L’autre est plus important. Et c’est quand on tue l’égoïsme que l’on devient un homme à part entière», assène cette femme qui en connaît un rayon sur l’humain.

Il est question ici de concepts forts comme l’amour, le plaisir, l’amitié profonde , l’exigence envers soi, le dépassement de soi, les sinuosités insaisissables de la nature humaine, le mensonge à soi et à la vie, la quête de la rédemption. La femme ajoute : «Pourquoi attendre des autres qu’ils nous rendent la pareille ? C’est celui qui donne qui est le plus heureux. Celui qui reçoit peut ne pas s’en rendre compte, l’essentiel est de servir cette fougue qui fait que l’on est tous à la base des forçats de l’amour. Comme Sisyphe, mon cher, je suis comme ce demi-dieu, je roule mon rocher et quand je touche les hauteurs, je vois mon œuvre dévaler la pente de la douleur, et je me remets aussitôt à réinventer la joie et le bonheur d’être cet éternel amoureux de la vie.

Car, les femmes, les enfants, les belles choses, l’art et la littérature ne sont pour moi que des manifestations de mon “oui” à la vie. Oui à tout, bon et mauvais, c’est le secret de l’existence. Le reste, toute la littérature qui sort de ce sentier n’est qu’une gymnastique stérile de l’esprit». Cinglant. Sans compromission de mauvais aloi avec une certaine littérature qui essaie de se construire sur du vide. Ici, il faut être bien solide et assis sur une assise fiable pour aller au bout du propos et du cheminement de la pensée d’un écrivain qui a des tripes et qui a vécu au contact des jours, à l’approche du désertique, au bord du gouffre. Des abysses qui surgissent au fil des pages, toutes touchées par cette force du verbe qui va à l’os et qui ne se soucie que de la sincérité qu’il charrie, comme dans cet extrait, parmi tant d’autres où Abdelhak Najib nous dit ceci : «C’est cette obsession qui complique toute la vie.

Celle-là même qui rend les gens si venimeux, crapules, imbuvables. 
Par moments, je suis convaincu qu’il n’y a pas de bonheur dans l’existence. Il n’y a que des malheurs plus ou moins grands, plus ou moins tardifs, éclatants, secrets, différés, sournois… avec lesquels on s’arrange du mieux que l’on peut. Et c’est en grande partie, ce qui explique tout le mal qui sévit dans le monde, au milieu d’êtres tous partis en croisades contre eux-mêmes et contre tous les autres».

C’est ce type de vérités qui nous marque quand on lit les travaux d’un penseur qui ne se fait certes aucune illusion sur la nature profondément cruelle de la race humaine, mais qui va au-delà du constat pour en dévoiler des zones d’ombres souvent insoupçonnées. Le penseur ajoute : «En définitive, il est vraisemblable que l’on ne soit que des comparses de notre propre existence. La vie nous dépasse de loin et son sens caché nous mène au gré de ses intempéries. Le peu de subtilité que l’on met dans le regard que l’on porte sur sa propre vie est souvent une volonté de dernier souffle pour survivre.

Quand je traverse la nuit, il arrive que je touche de la main des bribes de certitudes sous forme de questionnements. Comme cette parenthèse avec l’incertain », conclut l’écrivain. Et de fait, de l’improbable à l’incertain, il y a cet ouvrage qui questionne, qui interpelle, qui intrigue, qui malmène et qui fait un bien fou quand on le ferme.


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