Protection Sociale : Sauvons le «Chantier du Siècle» de l’asphyxie financière
La généralisation de la couverture médicale est une prouesse administrative historique, mais les voyants budgétaires virent au rouge. Face à la fuite vers le privé et à l'explosion des dépenses, nous devons impérativement réinventer notre modèle de solidarité avant qu'il ne soit trop tard

Par Fayçal El Amrani
C’est sans doute la plus grande fierté collective de notre décennie. Sous l’impulsion visionnaire du Roi Mohammed VI, nous avons réussi l’impensable : intégrer, en un temps record, plus de 32 millions de Marocains dans le giron de la protection sociale. Sur le plan administratif, le pari de l’universalité est gagné. Nous avons offert une carte et un numéro à chaque citoyen. Pourtant, derrière cette vitrine flatteuse, la salle des machines est en surchauffe. Le dernier rapport de la Cour des comptes ne doit pas être lu comme un simple bilan comptable, mais comme une alerte existentielle : si nous ne corrigeons pas le tir immédiatement, notre rêve social risque de se fracasser sur le mur de la réalité budgétaire.
L’Illusion de l’Abondance
Le constat est brutal : nous avons ouvert les vannes de la demande sans sécuriser les sources de l’offre. Entre 2022 et 2024, les dépenses de l’Assurance Maladie Obligatoire (AMO) ont explosé de 83 %, frôlant les 25 milliards de dirhams. En face, nos recettes n’ont progressé que de 36 %. Cet « effet de ciseaux » est insoutenable. Nous vivons actuellement à crédit sur les réserves techniques, mais pour combien de temps ?
Le régime AMO-Tadamon, pilier de notre solidarité envers les plus vulnérables, est au bord de la rupture. Avec un ratio de sinistralité qui a bondi à 94 %, chaque dirham versé par l’État est instantanément consommé par les soins. Le filet de sécurité est tendu à craquer, ne laissant aucune marge pour l’avenir.
Le Pacte Rompu des Indépendants
Plus inquiétant encore, nous assistons à l’effritement du pacte contributif. Les Travailleurs Non-Salariés (TNS), artisans, commerçants, agriculteurs, devaient être le nouveau poumon financier du système. Or, en 2024, la collecte de leurs cotisations s’est effondrée de 40 %. Nous avons créé involontairement des millions de « fantômes » statistiques : des citoyens techniquement immatriculés, mais aux « droits fermés » faute de paiement. Ils possèdent une carte, mais pas de couverture. Cette situation menace la légitimité même de la réforme. Si l’adhésion reste théorique, la protection sociale devient une coquille vide.
Le Paradoxe du Public finançant le Privé
C’est peut-être l’anomalie la plus cruelle de notre système actuel. 91 % des dépenses de l’AMO sont captées par le secteur privé (cliniques, laboratoires), ne laissant que des miettes (9 %) à l’hôpital public.
Nous nous retrouvons dans une situation schizophrénique : nous finançons le budget des hôpitaux publics via l’impôt, mais nous utilisons nos cotisations sociales pour subventionner massivement le secteur privé. L’hôpital public, jugé peu attractif, est contourné dès que le citoyen obtient sa carte AMO. Le résultat ? Le patient continue de payer le prix fort. Le « Reste à Charge » demeure écrasant, atteignant parfois 47 % pour des maladies graves, car les remboursements se basent sur une tarification obsolète, totalement déconnectée des prix réels du marché. Pour beaucoup de nos concitoyens, l’AMO agit comme un amortisseur, certes, mais pas encore comme un bouclier total contre la précarité.
Gouvernance : Sortir de l’Urgence
Nous ne pouvons plus nous permettre de naviguer à vue. La gouvernance du chantier souffre encore de trop de provisoire. Le ciblage des aides sociales directes, qui mobilise des milliards, repose sur des registres qui peinent à suivre la réalité mouvante de la pauvreté. Des pans entiers de la promesse sociale, comme l’Indemnité pour Perte d’Emploi, restent en suspens. Le projet de fusion CNSS-CNOPS, mis en pause face aux inquiétudes légitimes, doit être repris avec pédagogie et rigueur. Nous ne pouvons pas laisser le secteur public (CNOPS) dériver vers un déficit structurel sans réagir.
Le diagnostic est posé, et il est sévère. Mais le fatalisme n’a pas sa place ici. Le Maroc a eu l’audace historique de lancer cette révolution ; nous devons maintenant avoir le courage politique de la consolider. Cela passe par des réformes impopulaires mais vitales : diversifier les sources de financement au-delà des seules cotisations, oser une fiscalité affectée à la santé, et surtout, mettre à niveau l’hôpital public pour qu’il redevienne le pivot du système et non sa variable d’ajustement. L’année 2026 sera décisive. Nous avons réussi l’inclusion administrative ; nous devons maintenant réussir la viabilité économique. C’est à ce prix que nous transformerons ce « Chantier du Siècle » en un acquis irréversible pour les générations futures.

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