Presse marocaine : l’autorégulation sous surveillance
Adoptée par la Chambre des représentants, la réforme du Conseil national de la presse relance un débat devenu central dans le paysage médiatique marocain : celui de l’indépendance réelle du secteur, de la gouvernance des institutions professionnelles et de la place croissante de l’État dans l’organisation de la presse. Derrière les ajustements juridiques et les nouvelles règles de composition du Conseil, c’est toute la question de la confiance qui revient aujourd’hui au cœur des discussions.
Par Hamza Abdelouaret
Une nouvelle réforme, une nouvelle promesse de clarification, une nouvelle tentative de remettre de l’ordre dans une institution fragilisée depuis plusieurs années. Après son adoption en commission parlementaire le 28 avril, le projet de loi 09.26 relatif à la réorganisation du Conseil national de la presse a été adopté le 4 mai par la Chambre des représentants, ouvrant une nouvelle séquence politique autour de l’avenir de l’autorégulation du secteur médiatique marocain.
Le gouvernement présente ce texte comme une réponse aux blocages qui ont marqué le précédent mandat du Conseil national de la presse ainsi qu’aux remarques formulées par la Cour constitutionnelle concernant certains mécanismes de représentation et l’équilibre entre journalistes et éditeurs.
Sur le papier, les objectifs affichés apparaissent cohérents. Réduction du nombre de membres, règles de fonctionnement plus précises, encadrement renforcé des mécanismes de gouvernance, clarification de la représentativité des journalistes et des éditeurs, volonté de stabiliser un secteur traversé par des tensions récurrentes. Mais au-delà du texte, le débat dépasse largement la dimension juridique. Car une institution comme le Conseil national de la presse ne fonctionne pas uniquement avec des lois ou des règlements. Elle repose avant tout sur une reconnaissance collective de sa légitimité.
Et c’est précisément sur ce terrain que les interrogations persistent aujourd’hui. Une partie des professionnels considère que la crise du Conseil ne résulte pas uniquement d’un vide réglementaire mais d’un problème plus profond de confiance et de représentativité. Les débats autour de la désignation des membres, du poids des éditeurs, des critères de représentation et du rôle de l’État ont progressivement transformé le dossier en véritable sujet politique.
L’introduction du critère du chiffre d’affaires dans certains mécanismes de représentation a notamment suscité de nombreuses réactions dans le secteur. Plusieurs voix estiment que l’activité de presse ne peut être évaluée uniquement à travers des standards financiers classiques. Produire de l’information, éditer un journal ou faire vivre une rédaction ne répond pas aux mêmes logiques qu’une activité commerciale ordinaire. Derrière cette critique, c’est toute la définition du modèle médiatique marocain qui se retrouve questionnée.
Le débat est devenu encore plus sensible depuis les importantes aides publiques accordées au secteur ces dernières années, particulièrement après la période du Covid-19. L’État s’est progressivement imposé comme un acteur économique central dans l’équilibre financier de nombreux médias, à travers des mécanismes de soutien destinés à préserver la continuité des entreprises de presse. Ce soutien est défendu par certains comme une garantie du pluralisme et de la survie d’un secteur confronté à la fragilité du marché publicitaire et aux transformations du numérique.
C’est probablement là que réside le véritable paradoxe du dossier. Depuis plusieurs années, de nombreux secteurs revendiquent davantage d’autonomie professionnelle, une gouvernance indépendante et des mécanismes d’autorégulation plus affirmés. Mais à chaque crise, à chaque blocage ou à chaque conflit interne, c’est finalement vers l’État que les regards se tournent pour arbitrer, réorganiser ou débloquer les situations.
Le parcours du Conseil national de la presse illustre parfaitement cette contradiction. Créée pour incarner une autorégulation indépendante du secteur, l’institution s’est retrouvée confrontée à des difficultés de renouvellement, à des tensions entre composantes professionnelles et à des désaccords persistants sur les mécanismes de représentation. L’intervention des pouvoirs publics à travers une phase transitoire puis une nouvelle réforme législative a replacé l’État au centre d’un système pourtant conçu à l’origine pour fonctionner de manière autonome.
Pour le gouvernement, la réforme actuelle doit permettre de sortir de cette période d’instabilité et de construire un cadre plus lisible, plus professionnel et plus équilibré. Les défenseurs du texte mettent en avant la nécessité de préserver la continuité institutionnelle du Conseil et d’éviter qu’un vide organisationnel ne fragilise davantage le secteur.
Mais dans les rédactions, chez certains éditeurs et au sein d’une partie des organisations professionnelles, les interrogations restent nombreuses sur la capacité réelle de cette réforme à recréer l’adhésion autour de l’institution. Parce qu’au fond, la question centrale n’est pas seulement celle des textes. Elle concerne la capacité du secteur médiatique marocain à reconstruire un espace de confiance partagé entre journalistes, éditeurs, institutions et opinion publique.
Le débat autour du Conseil national de la presse révèle ainsi une mutation plus profonde du paysage médiatique national. Entre fragilité économique, transformation numérique, tensions sur les modèles de financement et redéfinition des équilibres institutionnels, la presse marocaine traverse une phase de recomposition où la question de l’indépendance demeure plus sensible que jamais.
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