Pour une application VTC Made in Morocco
Par Yassine Andaloussi
Au Maroc, un sentiment diffus de non-acceptation traverse parfois une partie de la population, non pas par rejet identitaire, mais par frustration stratégique. Cette impression naît lorsque des secteurs entiers de l’économie numérique deviennent des terrains conquis par des acteurs étrangers, alors même que les compétences, les talents et l’intelligence locale existent. Le cas des plateformes de transport de type VTC est emblématique. Le pays apparaît alors comme un marché fertile ouvert à tous, sauf à ses propres forces vives.
La question mérite d’être posée sans détour. Qu’ont réellement ces sociétés étrangères que nous n’avons pas, à part une capacité de coordination, de structuration et de passage à l’action rapide. Sur le plan technique, le Maroc dispose d’une base solide de développeurs d’applications mobiles, formés aux mêmes architectures, aux mêmes langages et aux mêmes standards que ceux utilisés à l’international. Sur le plan humain, il dispose de professionnels du transport, de petits taxis, de chauffeurs indépendants et de particuliers prêts à intégrer un cadre moderne et organisé. Le déficit n’est donc ni technologique ni humain, il est stratégique et communicationnel.
Penser aujourd’hui une application de transport Made in Morocco n’est ni un réflexe protectionniste ni un rejet de l’ouverture. C’est un acte de souveraineté numérique raisonnée. Une telle plateforme pourrait rassembler professionnels du transport et particuliers autour d’un cadre sécurisé, légalement encadré, apaisé, loin des scènes de course-poursuite, des tensions de rue et des altercations avec les forces de l’ordre. Elle instaurerait une relation claire entre l’État, les usagers et les chauffeurs, fondée sur la transparence et la confiance.
Cette application marocaine aurait également une valeur stratégique majeure en matière de protection des données. Aujourd’hui, les données de déplacement constituent une information sensible. Fréquence des trajets, lieux régulièrement visités, numéros de téléphone, adresses électroniques, habitudes quotidiennes, tout cela dessine une cartographie intime des citoyens. Confier ces informations à des plateformes étrangères pose une question légitime de souveraineté. Une solution nationale permettrait de garantir que ces données restent hébergées et exploitées dans un cadre juridique marocain, avec des finalités clairement définies et contrôlées.
Le timing est particulièrement pertinent. Le Maroc a engagé une dynamique structurante avec la stratégie Maroc Digital 2030 et le lancement de l’initiative AI Made in Morocco. Ces orientations ne doivent pas rester symboliques ou limitées à des discours institutionnels. Elles doivent se traduire par des projets concrets à fort impact social et économique. Une application nationale de VTC s’inscrirait parfaitement dans cette logique, en combinant transformation numérique, inclusion économique et sécurisation des usages.
Le modèle proposé peut être rigoureux sans être excluant. Les utilisateurs et chauffeurs seraient tenus de soumettre leur carte nationale d’identité, une copie du permis de conduire et la carte grise du véhicule. Des équipes de validation dédiées effectueraient les vérifications nécessaires afin d’assurer la conformité, la sécurité et la traçabilité. Ce dispositif instaurerait une professionnalisation progressive du secteur, tout en intégrant les acteurs existants au lieu de les marginaliser.
La sauvegarde des données dans un cloud national, actuellement en phase de structuration, renforcerait cette cohérence stratégique. Elle permettrait non seulement de protéger l’information, mais aussi de développer des capacités d’analyse locales, utiles pour l’aménagement urbain, la gestion du trafic et l’amélioration des services publics, dans le respect strict de la vie privée.
Il devient alors évident que le véritable blocage ne réside pas dans l’absence d’idées. Les idées sont là, mûres, pertinentes et alignées avec les ambitions nationales. Le problème se situe dans la faiblesse du dialogue entre la société civile, les porteurs de projets et les décideurs publics. Chacun avance dans son couloir, sans véritable interface de coordination. Cette fracture communicationnelle freine l’émergence de solutions pourtant évidentes.
Cesser d’accorder aux autres ce que le peuple marocain est capable de concevoir et de réaliser n’est pas un slogan, c’est une nécessité stratégique. La souveraineté numérique ne se décrète pas, elle se construit par des projets concrets, inclusifs et bien gouvernés. Une application de transport Made in Morocco pourrait devenir un symbole fort de cette capacité collective à passer de l’intention à l’action, à condition que la coordination remplace enfin l’attentisme.
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