Plan Santé mentale 2030 : changer de modèle pour se rapprocher du citoyen
Doté de près de 4 milliards de dirhams, le nouveau plan national veut renforcer la prévention, les soins de proximité et les ressources humaines, alors que 6,5 millions de Marocains vivent avec un trouble de santé mentale

Au Maroc, la santé mentale commence à sortir du seul cadre de l’hôpital psychiatrique. Avec le Plan Santé mentale 2030, les pouvoirs publics veulent engager un changement de modèle : intervenir plus tôt, développer les soins de proximité et assurer un accompagnement plus continu des personnes concernées. L’objectif ne consiste donc pas seulement à augmenter le nombre de lits, mais à rapprocher la prise en charge du citoyen et à faire de la prévention un élément central de la politique de santé.
L’enjeu est considérable. Quelque 6,5 millions de Marocains seraient concernés par un trouble de santé mentale, dont près de 2 millions d’enfants et de jeunes. Dans le même temps, une très grande partie des personnes ayant besoin d’un accompagnement n’accède pas aujourd’hui aux soins nécessaires. Le nouveau plan entend précisément s’attaquer à cette rupture entre les besoins de la population et l’offre disponible.
Passer de la maladie à la prévention
Le changement annoncé est autant organisationnel que médical. Pendant longtemps, la santé mentale a reposé principalement sur une logique de prise en charge de la maladie une fois celle-ci installée. Le Plan Santé mentale 2030 veut progressivement privilégier une approche plus préventive, capable d’identifier les difficultés plus tôt et d’éviter, lorsque cela est possible, leur aggravation.
Cette évolution rejoint d’ailleurs l’orientation plus large de la réforme du système national de santé, qui cherche à améliorer l’accès aux soins, leur qualité et leur répartition sur le territoire. Le ministère présente cette réforme comme un chantier visant notamment à renforcer les infrastructures, la proximité et les ressources humaines.
La proximité devient un élément déterminant. L’idée est de ne plus attendre que les situations atteignent un niveau nécessitant une hospitalisation pour intervenir. Les centres de santé et les structures de première ligne doivent davantage participer au repérage, à l’orientation et au suivi des personnes concernées. Pour le citoyen, ce changement peut être décisif. La santé mentale ne concerne pas uniquement les établissements spécialisés. Elle touche aussi l’école, la famille, le travail, les services sociaux et les structures de santé de proximité.
Davantage de lits, mais surtout davantage de soins
Le plan prévoit une augmentation importante des capacités hospitalières. Le nombre de lits devrait passer de 2.466 à environ 4.728, tandis que le nombre d’hôpitaux psychiatriques devrait progresser de 10 à 17 à l’horizon 2030. Ces chiffres traduisent une réalité simple : le Maroc doit encore renforcer son offre spécialisée pour répondre à une demande importante. Mais l’augmentation des capacités hospitalières ne constitue qu’une partie de la réponse.
Car le véritable changement se situe en amont. Si le système veut réellement se rapprocher du citoyen, il doit pouvoir détecter les troubles, accompagner les familles et assurer un suivi régulier avant que la situation ne nécessite une hospitalisation.
C’est dans cette logique que la question des ressources humaines prend toute son importance.
Les psychologues au cœur du nouveau dispositif
Surtout, le déficit en professionnels constitue l’un des principaux obstacles à l’accès aux soins. Le secteur public ne compte actuellement que 32 psychologues dans le dispositif de santé mentale, selon les chiffres présentés lors du lancement du Plan Santé mentale 2030. Le gouvernement prévoit de porter leur nombre à 786 d’ici 2030. L’écart est considérable. Il montre à quel point la transformation annoncée ne peut pas reposer uniquement sur la construction ou la rénovation d’établissements.
Un système de santé mentale accessible a besoin de médecins, de psychiatres, de psychologues, d’infirmiers spécialisés et de professionnels capables d’assurer un accompagnement dans la durée.
De plus, cette approche doit permettre de mieux prendre en compte les enfants et les jeunes. Avec près de deux millions de jeunes concernés selon les données avancées dans le cadre du plan, la prévention précoce devient un enjeu social autant que sanitaire. L’école, les familles et les structures destinées aux jeunes peuvent ainsi devenir des espaces essentiels de repérage et d’orientation.
Le défi des 85 % sans accès aux soins
Les ambitions du Plan Santé mentale 2030 se heurtent à une réalité particulièrement préoccupante : environ 85 % des personnes concernées n’auraient pas aujourd’hui accès aux soins nécessaires. Ce chiffre résume à lui seul l’ampleur du défi. Augmenter l’offre ne suffira pas si les personnes ne savent pas où s’adresser, si les structures restent trop éloignées de leur lieu de vie ou si la stigmatisation continue de dissuader les familles de demander de l’aide.
Dans ce contexte, la prévention doit aussi s’accompagner d’un travail sur les représentations. Parler davantage de santé mentale, informer les familles et banaliser le recours à un professionnel lorsqu’une difficulté apparaît peuvent contribuer à réduire le retard dans la prise en charge. La réforme du système de santé engagée par le Maroc accorde déjà une place importante à la proximité, à l’égalité d’accès et à la qualité des services. Le défi du plan consacré à la santé mentale sera de traduire ces principes dans la vie quotidienne des citoyens.
Un changement qui devra se mesurer sur le terrain
Au fond, le Plan Santé mentale 2030 ne sera pas jugé uniquement sur le montant des investissements annoncés. Les près de 4 milliards de dirhams mobilisés donnent une dimension importante au chantier, mais la réussite se mesurera surtout à la capacité du système à atteindre ceux qui restent aujourd’hui en dehors du parcours de soins. Combien de personnes seront diagnostiquées plus tôt ? Combien pourront bénéficier d’un suivi près de leur domicile ?
Combien de familles trouveront enfin un interlocuteur ? Combien de jeunes pourront être accompagnés avant que leurs difficultés ne deviennent plus lourdes ?
C’est là que se trouve le véritable changement de modèle. Il ne s’agit plus seulement de soigner davantage lorsque la maladie apparaît. Il s’agit de construire un système capable de prévenir, d’écouter, d’orienter et d’accompagner. L’enjeu du Plan Santé mentale 2030 tient donc en une formule : passer d’une santé mentale centrée sur la maladie à une santé mentale centrée sur le citoyen. Le succès du plan dépendra moins des annonces que de sa capacité à transformer cette ambition en soins accessibles, continus et réellement proches des Marocains.

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