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Plan Mattei : Le grand pari africain de Meloni

Meloni veut "supprimer les causes" de l'immigration en Afrique. Son Plan Mattei est-il à la hauteur du défi ?

LA VÉRITÉ


La capitale italienne a accueilli ce vendredi 20 juin un sommet d’une importance stratégique, co-présidé par la cheffe du gouvernement ultraconservateur, Giorgia Meloni, et la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen. Au cœur des discussions, le très médiatisé « plan Mattei », un dispositif que d’aucuns jugent irréaliste, mais qui incarne la volonté de l’Italie de renforcer son influence en Afrique et de s’attaquer aux causes profondes de l’émigration vers l’Europe. Ce plan ambitieux, présenté comme une nouvelle ère de partenariat, suscite pourtant son lot de questions quant à sa portée réelle et ses motivations sous-jacentes.

L’héritage et les objectifs du plan Mattei

Le « plan Mattei » tire son nom d’une figure emblématique de l’Italie, Enrico Mattei, le père fondateur du géant des hydrocarbures Eni. Ce choix n’est pas anodin, car Mattei était réputé pour avoir mis en place des contrats d’extraction de pétrole plus avantageux pour les pays producteurs. Rome revendique ainsi un héritage de relations avec l’Afrique dénuées de « paternalisme », une allusion à peine dissimulée à la France et à son influence déclinante sur le continent, notamment au Sahel.

En effet, un mois seulement après son élection en 2022, Giorgia Meloni avait annoncé son intention de soutenir les économies africaines afin de « supprimer les causes » de l’immigration clandestine en Italie. Par ailleurs, l’invasion russe en Ukraine a poussé l’Italie à rechercher de nouveaux fournisseurs d’énergie de l’autre côté de la Méditerranée, notamment en Algérie. Le plan vise également à renforcer les relations commerciales entre l’Italie et le continent dans le domaine de l’énergie. Au total, le gouvernement a déclaré que le plan mobiliserait 5,5 milliards d’euros pour des initiatives réparties sur 14 pays africains. Ces pays incluent notamment ceux du Maghreb (à l’exception de la Libye), le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Kenya, ainsi que l’Éthiopie, où l’Italie a un passé colonial. Les projets les plus importants en termes de financement se concentrent sur l’énergie et les matières premières. De surcroît, d’autres fonds sont alloués à des secteurs clés comme l’éducation, la santé et l’accès à l’eau. Par exemple, Rome prévoit de participer au financement d’une voie ferrée entre la Zambie et l’Angola, et d’investir 65 millions d’euros dans la production de biocarburants au Kenya.

Un soutien européen, mais des critiques et des doutes

La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, était présente à Rome pour soutenir ce dispositif. Une porte-parole de la Commission européenne a même affirmé que le Plan Mattei constitue une « contribution importante » à la stratégie européenne « Global Gateway ». Néanmoins, les 5,5 milliards d’euros avancés par Rome semblent pâlir face aux 150 milliards d’euros de financements prévus par le programme « Global Gateway », qui inclut de nombreux investissements en Afrique en réponse au programme chinois des « Nouvelles routes de la soie ».

Les gouvernements partenaires africains ont globalement bien reçu le « plan Mattei ». Pourtant, des voix se sont élevées pour exprimer des réserves. En janvier 2024, le président de la Commission de l’Union africaine, Moussa Faki Mahamat, avait mis en garde : « On ne peut se suffire des seules promesses souvent non tenues ». De même, le président kényan, William Ruto, tout en saluant le plan « ambitieux », a noté que « l’investissement seul n’est pas suffisant ». Il a rappelé les obstacles majeurs pour les économies africaines, contraintes de payer « cinq fois plus pour leur dette » que les pays européens. Giovanni Carbone, professeur à l’université de Milan et chef du programme Afrique à l’ISPI, estime que d’un point de vue diplomatique, l’Italie peut se présenter comme un acteur plus « présentable » que la France pour porter les intérêts européens, particulièrement dans les pays du Sahel qui « ont claqué la porte » à l’ex-puissance coloniale. Cependant, il juge que le gouvernement « a trop promis » en faisant miroiter que ces investissements réduiraient le nombre de migrants. D’après lui, « Les financements que l’Italie peut mettre à disposition ne sont pas à la bonne échelle ».

Les intérêts sous-jacents et le suivi des projets

Le plan Mattei, malgré ses objectifs affichés de développement, suscite également des interrogations quant aux bénéficiaires réels des investissements. L’ONG ReCommon, engagée dans la lutte contre le pouvoir des multinationales, craint que les investissements du « plan Mattei » ne servent avant tout les intérêts des « grandes entreprises de l’industrie italienne des combustibles fossiles ». Simone Ogno, qui s’occupe des sujets liés à la finance et au climat pour cette organisation, a relevé cette préoccupation. Des sociétés italiennes d’envergure, telles qu’Eni, le transporteur d’électricité Terna, ou encore le groupe agro-industriel Bonifiche Ferraresi, sont effectivement impliquées dans le plan.

Par conséquent, Simone Ogno exprime sa crainte que certains projets ne se focalisent sur l’exportation de matières premières, sans garantie de ce qui « restera dans les pays producteurs ». Finalement, Giovanni Carbone souligne l’importance cruciale du « suivi » des projets. Il note que les efforts sur ce sujet ne sont « pas encore suffisants ».

En somme, le « plan Mattei » de Giorgia Meloni représente une initiative audacieuse de l’Italie pour redéfinir ses relations avec l’Afrique, en mêlant aide au développement, intérêts énergétiques et objectifs migratoires. Malgré le soutien de l’UE et l’accueil globalement positif des gouvernements africains, les doutes persistent quant à l’ampleur des financements, la réelle finalité des investissements et leur capacité à générer un impact durable pour les populations locales. Ce plan pourra-t-il vraiment dépasser le stade des promesses et instaurer un partenariat véritablement équitable, ou ne sera-t-il qu’un nouvel instrument au service des intérêts nationaux italiens ? L’avenir du suivi des projets nous le dira.


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