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Péril invisible : La désinformation, nouveau risque systémique mondial

La HACA sonne l’alarme mondiale contre la désinformation. Notre liberté d’expression est en jeu. Résilience sociale et action citoyenne sont les deux piliers stratégiques pour que les citoyens (et surtout les jeunes !) fassent face à la manipulation numérique.

Par Mohammed Taoufiq Bennani


La menace est claire et l’avertissement solennel. Tout d’abord, la désinformation n’est plus un simple aléa, elle représente, aujourd’hui et partout dans le monde, « un risque systémique majeur qui appelle une réponse durable fondée sur la construction d’une résilience sociale », a déclaré Mme Latifa Akharbach, présidente de la Haute Autorité de la Communication Audiovisuelle (HACA). Cette affirmation percutante a été prononcée lors du Forum International des régulateurs, organisé à Bogota les 20 et 21 octobre 2025, par l’International Institute of Communications (IIC). Face à l’amplification exponentielle des fausses nouvelles, l’urgence est de bâtir une défense citoyenne et médiatique. Ce phénomène complexe et multidimensionnel impacte directement les individus, les organisations et la société en général, le rendant un enjeu stratégique majeur pour la protection des populations.

 

L’accélération numérique du risque

La propagation des fausses informations est un phénomène ancien, mais son ampleur a été propulsée par la démocratisation des nouveaux outils de communication, notamment l’usage généralisé des smartphones et des réseaux sociaux. Par ailleurs, le flux colossal d’informations générées chaque jour, estimé à environ 2,5 quintillions d’octets, permet aux fausses nouvelles (ou infox) de circuler aussi facilement que les informations exactes, indépendamment de leur source.

En effet, la nature interactive des réseaux sociaux autorise la circulation instantanée des contenus au-delà des frontières spatiales et temporelles, ce qui accroît leur capacité de diffusion. De ce fait, une étude menée par le Massachusetts Institute of Technology (MIT) a même révélé que les fausses informations circuleraient six fois plus vite que les vraies. La désinformation cherche à exploiter les émotions et les affects au détriment des faits vérifiables. Elle vise à créer un « réel alternatif » dans l’esprit des récepteurs, le plus souvent pour réaliser des profits, influencer les comportements ou nuire aux organisations, voire aux États.

 

La construction d’une résilience citoyenne

Face à ce péril systémique, la réponse doit être durable et engager tous les acteurs. Pour commencer, Mme Akharbach insiste sur le fait que la résilience sociale doit s’appuyer « à la fois sur la liberté d’expression et sur la responsabilisation de l’ensemble des acteurs de l’espace public, médiatique et numérique ». En outre, l’implication des usagers des médias, et plus particulièrement des jeunes publics, est cruciale pour construire une véritable « résilience citoyenne ».

Cependant, les citoyens font face à un obstacle majeur, l’accès limité à une information officielle et avérée. Une consultation citoyenne menée par le Conseil Économique, Social et Environnemental (CESE) a révélé que 37% des répondants trouvent difficile de dénicher l’information officielle et vérifiée, et 33% estiment qu’elle est incomplète et non mise à jour. De plus, 93% des répondants à ce sondage ont affirmé recevoir souvent des informations qui leur semblent non fiables.

 

La stratégie à double dimension : éducation et professionnalisme

La HACA a insisté sur deux démarches à dimension stratégique pour contrer la désinformation. Premièrement, il est indispensable de généraliser la littératie médiatique et la formation au numérique. En effet, l’éducation au raisonnement critique et à la littératie numérique est considérée par les spécialistes comme une solution durable pour réduire l’incidence et l’impact des rumeurs. Le CESE recommande d’ailleurs de renforcer les programmes d’éducation aux médias et de développer le sens critique chez les usagers dès le plus jeune âge. Deuxièmement, il est nécessaire de renforcer le journalisme professionnel d’intérêt public.

Le rôle de la presse professionnelle est fondamental, elle doit servir de « rempart » en respectant les normes déontologiques et en vérifiant les sources. Pour illustrer, la HACA elle-même soutient cette lutte et a réalisé un « guide de la lutte contre la désinformation : références, pratiques et outils ». De même, le « fact-checking » (vérification des faits) est un outil indispensable. Le CESE suggère de mettre en place une plateforme numérique publique de vérification des informations officielles du Maroc et de subventionner les sites de « fact-checking » via des fonds indépendants, assurant ainsi leur impartialité et leur crédibilité.

 

Réaction officielle et cadre légal

En réponse à la prolifération d’informations erronées, surtout en période de tension sociale, les autorités doivent agir de manière décisive. Ainsi, les autorités locales et nationales au Maroc ont dû rapidement démentir plusieurs fausses informations qui ont circulé sur les réseaux sociaux, notamment concernant de fausses notes administratives ou des images d’incidents assorties de commentaires mensongers.

En effet, la diffusion de fausses informations est encadrée par un arsenal juridique national. Le droit pénal marocain prévoit des sanctions contre la diffusion non autorisée d’images ou d’allégations mensongères. Le Code pénal, dans ses articles 447-1 et 447-2, punit notamment d’un emprisonnement allant de six mois à trois ans, ainsi que d’amendes, la diffusion non autorisée de faits mensongers visant à porter atteinte à la vie privée ou à diffamer des personnes. Le Code de la presse et de l’édition prévoit également de lourdes amendes contre quiconque publie ou diffuse de mauvaise foi une nouvelle fausse susceptible de troubler l’ordre public ou de susciter la frayeur.

 

La lutte contre la désinformation, reconnue comme un risque systémique majeur, repose sur trois axes essentiels : des citoyens conscients de leur responsabilité, une vérification des informations développée (fact-checking) et une production d’information officielle fiable et accessible. Finalement, pour contrer la capacité virale des fausses nouvelles, qui sont six fois plus partagées que les informations authentiques sur certaines plateformes, il est impératif de renforcer notre « système immunitaire intellectuel ». L’avenir de l’information sera-t-il défini par la qualité de notre résilience citoyenne face à l’ère des algorithmes et des « deep fakes » ?


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