Paiement numérique : pourquoi le cash résiste
Le Maroc compte davantage de cartes bancaires, de portefeuilles mobiles et de solutions de paiement instantané. Le sans-contact s’installe dans les habitudes et le marché de l’acquisition monétique s’ouvre à de nouveaux opérateurs. Pourtant, les billets circulent toujours plus. À fin 2025, leur encours a atteint 491 milliards de dirhams, en hausse de 18,5% en une année. La monnaie fiduciaire représente désormais 28,5% du produit intérieur brut, un niveau que Bank Al-Maghrib classe parmi les plus élevés à l’échelle internationale.

Par Fayçal El Amrani
Le paradoxe est saisissant. L’écosystème financier se modernise, tandis que la demande de cash poursuit sa progression. La diffusion des outils numériques ne se traduit donc pas encore par un recul équivalent des espèces. L’argent entre dans le système bancaire ou dans un portefeuille électronique, puis en ressort fréquemment sous forme de billets.
Les données disponibles sur l’utilisation des cartes illustrent ce décalage. En 2024, les paiements par carte ont totalisé 192,5 millions d’opérations pour une valeur de 63 milliards de dirhams. Dans le même temps, 401 millions de retraits ont été effectués, représentant 403 milliards de dirhams. Les retraits concentrent ainsi 68% du nombre total de transactions par carte et 86% de leur valeur. Le réseau bancaire a largement réussi à équiper les clients, mais la carte demeure encore, pour beaucoup d’entre eux, un moyen d’accéder au distributeur.
Le paiement sans contact progresse pourtant rapidement. Il représentait 74% des paiements réalisés sur les terminaux de paiement électronique en décembre 2024, contre 57% un an auparavant. Le Maroc comptait également 22,6 millions de cartes bancaires et 13,7 millions de portefeuilles mobiles. L’équipement avance donc plus rapidement que la transformation des comportements.
La dynamique des portefeuilles mobiles confirme cette difficulté. Le nombre de transactions réalisées par ce canal a plus que doublé en 2024, atteignant 19,7 millions d’opérations pour 3,9 milliards de dirhams. Mais le règlement direct auprès des commerçants reste minoritaire. Les portefeuilles servent surtout à payer des factures, transférer de l’argent ou retirer des espèces. La présence d’un outil numérique ne suffit pas à installer un véritable réflexe de paiement numérique.
Cette résistance du cash répond d’abord à des arbitrages économiques. Pour le consommateur, le billet paraît immédiat, universel et gratuit. Il n’exige ni équipement particulier, ni compréhension d’une tarification bancaire, ni confiance dans le traitement d’une éventuelle contestation. Le paiement en ligne peut également être perçu comme risqué lorsque la qualité du produit, la livraison ou les conditions de remboursement inspirent peu de confiance. Le paiement à la livraison permet alors au client de conserver un moyen de pression jusqu’à la réception de sa commande.
Le commerçant effectue son propre calcul. L’acceptation d’une carte engendre une commission, impose un équipement et rend les recettes entièrement traçables. Elle peut aussi entraîner des contraintes comptables et fiscales plus visibles. Pour une petite activité aux marges limitées, chaque prélèvement est intégré au coût de la transaction. Le professionnel peut également dépendre de fournisseurs qui réclament eux-mêmes un règlement en espèces. Lui demander de recevoir des paiements numériques sans agir sur le reste de sa chaîne d’approvisionnement revient à déplacer le problème.
Le poids de l’économie informelle renforce cette préférence. Bank Al-Maghrib estime que celle-ci représentait en moyenne 34% du PIB entre 2021 et 2023, contre 30% entre 2009 et 2019. Le cash facilite la dissimulation d’une partie du chiffre d’affaires, l’évasion fiscale et certains flux financiers illicites. Le paiement électronique laisse une trace qui réduit cette marge de manœuvre. Sa généralisation dépasse donc largement la question de la technologie. Elle touche au fonctionnement même de pans entiers de l’économie.
Les pouvoirs publics ont commencé à agir sur l’un des principaux obstacles, celui du coût. À compter du 1er octobre 2026, le plafond général des frais d’interchange appliqués aux paiements domestiques par carte passera de 0,65% à 0,50% hors taxes. Un plafond spécifique de 0,15% sera instauré pour les paiements liés aux services publics électroniques et pour les transactions réalisées auprès des commerces de proximité.
Cette baisse constitue un signal favorable, mais son effet dépendra de sa transmission jusqu’au commerçant. Les frais d’interchange ne représentent qu’une composante de la commission globale payée par le marchand. Ils correspondent à la part reversée par l’acquéreur à la banque ayant émis la carte du client. Si les nouveaux plafonds ne sont pas répercutés sur la facture finale, le petit commerçant ne constatera pas de diminution suffisante pour modifier ses pratiques.
L’ouverture du marché de l’acquisition monétique doit renforcer cette pression concurrentielle. Depuis mai 2025, plusieurs établissements de paiement peuvent commercialiser leurs offres, dans le cadre du passage d’un modèle dominé par le Centre monétique interbancaire à un marché réunissant plusieurs acquéreurs. Le Centre monétique interbancaire doit se recentrer sur son rôle de plateforme technique, tandis que les commerçants doivent pouvoir choisir leur prestataire. Cette concurrence peut favoriser des offres moins coûteuses, des terminaux plus accessibles et des services mieux adaptés aux petites activités.
L’obligation d’offrir un moyen de paiement électronique, appliquée sous différentes formes dans plusieurs pays, peut également être envisagée. Elle ne produirait cependant ses effets que si elle s’accompagnait de tarifs abordables, d’un réseau fiable et de règles fiscales proportionnées. Imposer un terminal de paiement électronique à un petit commerce sans traiter ses coûts, ses obligations administratives et ses relations avec ses fournisseurs risquerait d’encourager une conformité de façade.
La confiance reste le principal enjeu. Elle concerne la sécurité des transactions, le fonctionnement des infrastructures, la relation avec la banque et la capacité du client à obtenir rapidement réparation en cas de fraude, de double prélèvement ou de service non fourni. Elle suppose aussi que le commerçant perçoive le paiement numérique comme un outil de gestion et de développement, et pas uniquement comme une charge ou un instrument de contrôle fiscal.
La traçabilité des transactions peut pourtant lui permettre de mieux suivre ses ventes, de démontrer la réalité de son chiffre d’affaires et d’accéder plus facilement au financement. Ces bénéfices demeurent abstraits lorsqu’ils ne sont pas accompagnés d’offres bancaires adaptées, d’incitations concrètes et d’une assistance accessible. La donnée ne devient utile au commerçant que lorsqu’elle améliore réellement sa trésorerie, sa productivité ou ses possibilités de crédit.
Le Maroc dispose désormais des infrastructures, des cartes et des opérateurs nécessaires. Le véritable retard se situe dans l’usage. Faire reculer le cash exigera une action coordonnée sur les commissions, la fiscalité, la protection du consommateur, l’équipement des commerces, les circuits d’approvisionnement et l’inclusion financière. La réussite de la réforme se mesurera moins au nombre de terminaux installés qu’à la part des achats quotidiens que les Marocains choisiront effectivement de régler autrement qu’en billets.

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