Nouvelle architecture financière africaine : L’impératif de l’« Africa first »
L'Afrique exige désormais une stratégie financière "Africa first". Six priorités stratégiques détaillées pour garantir la bancabilité des projets et mobiliser l'épargne continentale sont au cœur des débats sur le financement. La BEI privilégie désormais l'appui direct au secteur privé africain en monnaie locale, exigeant que « les initiatives soient africaines dans leur conception et leur conduite ».
LA VÉRITÉ
Rabat a récemment été l’épicentre d’un dialogue financier crucial. En effet, l’Africa Investment Forum (AIF) 2025 s’est tenu le jeudi 27 novembre 2025. Cet événement majeur vise à catalyser les investissements internationaux en réunissant promoteurs de projets, financiers, gouvernements, et autres parties prenantes essentielles, avec pour objectif de concrétiser des transactions structurantes. Au cœur des échanges, l’appel retentissant à une transformation radicale des stratégies de financement s’est imposé, impulsé par la nécessité d’ancrer le continent au centre des décisions. L’approche désormais incontournable de l’« Africa First ».
Africa first : Une feuille de route pour la bancabilité
Intervenant en marge de cet AIF 2025, Brahim Benjelloun Touimi, président du Conseil d’administration de la Bourse de Casablanca, a formulé un plaidoyer vigoureux pour l’adoption de l’approche « Africa First ». Cette démarche stratégique s’impose comme un cadre d’action structurant, essentiel pour renforcer l’attractivité des opportunités africaines et accélérer la bancabilité des projets. Le responsable a ainsi décliné six priorités fondamentales. Il s’agit d’abord d’assurer l’ancrage des initiatives dans des pipelines crédibles. Ensuite, il est impératif d’agréger les projets de petite taille pour former des portefeuilles robustes et bancables. Un troisième axe concerne la mobilisation accrue des garanties fournies par les institutions de développement. Par ailleurs, l’approche préconise l’orientation de l’épargne africaine vers les marchés continentaux. Enfin, cette nouvelle architecture doit reposer sur l’institutionnalisation du blended finance (finance mixte) et, corrélativement, sur la création de corridors financiers régionaux efficaces.
Les piliers de la crédibilité financière
Pour que l’Afrique puisse rivaliser sur les marchés mondiaux des capitaux, la crédibilité et la transparence sont des facteurs déterminants. Benjelloun Touimi a ainsi souligné l’urgence de développer le financement en monnaie locale, un levier souvent sous-utilisé. De surcroît, le renforcement des capacités de due diligence à l’échelle continentale est considéré comme fondamental. Il est également essentiel de standardiser les pratiques en matière d’ESG (environnement, social et gouvernance), de conformité et de bonne gouvernance. Ces efforts contribuent directement à résorber les asymétries d’information qui pénalisent souvent les projets africains, améliorant ainsi leur compétitivité globale. Les centres financiers africains, notamment Casablanca Finance City, jouent un rôle pivot dans cette dynamique. Ces plateformes sont cruciales pour la structuration de fonds régionaux, l’hébergement de programmes verts, et l’établissement de liens directs entre les investisseurs internationaux et l’économie réelle africaine. Elles constituent un maillon essentiel, capable de transformer les garanties globales en crédit local et d’assurer la fluidité des flux commerciaux et financiers.
Le nouveau pacte stratégique européen
Parallèlement à la doctrine « Africa First », l’engagement des partenaires internationaux évolue, notamment celui de l’Europe. Andrew McDowell, directeur général de la Banque européenne d’investissement (BEI) Monde, a clairement affirmé que l’Afrique représente désormais une priorité stratégique pour l’Union européenne. Ce réalignement est observé à la lumière des récentes évolutions géopolitiques et de la nécessité pour l’Europe d’établir un partenariat solide, équilibré et durable avec le continent. La BEI, en tant que banque de l’Union européenne (UE), adapte conséquemment son intervention. Elle s’écarte progressivement des financements souverains traditionnels pour accroître son appui direct au secteur privé africain. L’objectif est de déployer de nouveaux produits financiers adaptés aux besoins spécifiques du marché, incluant des solutions en monnaie locale, des garanties, du capital-risque et du financement de projets (project finance). McDowell a par ailleurs insisté sur un principe de fond : « Les initiatives doivent être africaines dans leur conception et leur conduite ». Ce n’est qu’en travaillant étroitement avec les institutions africaines, qu’il s’agisse des banques de développement régionales ou des plateformes d’investissement panafricaines, que le capital pourra être alloué de manière plus efficace.
Mobilisation coordonnée et impératif de développement
L’Union européenne, qui demeure le premier partenaire commercial du continent, ambitionne de rehausser son engagement économique en Afrique. L’appui de la BEI s’inscrit pleinement dans cette dynamique en mobilisant des ressources du budget européen. Ces fonds seront utilisés pour offrir davantage de financement mixte, d’assistance technique et de mécanismes de partage des risques. La priorité affichée par la BEI est de soutenir une relation UE-Afrique plus ambitieuse et mieux équilibrée. Cette relation doit se fonder sur des projets à fort impact et sur des partenariats permettant la mobilisation coordonnée du capital public et privé au service de la transformation économique. Toutefois, cette mobilisation du capital ne saurait être dissociée des objectifs de développement du continent. Le succès réside dans la stabilité réglementaire, la discipline des partenariats public-privé (PPP) et la montée en qualité intrinsèque des projets. C’est ainsi que le capital mondial se rapprochera efficacement des opportunités africaines, accélérant la concrétisation des projets structurants.
L’Africa Investment Forum 2025, piloté notamment par la BAD et six autres partenaires fondateurs majeurs, a dressé un constat sans appel : l’ère des financements traditionnels cède le pas à une approche stratégique centrée sur l’autonomie et la standardisation. Que ce soit par l’énoncé des six priorités de la doctrine « Africa First » ou par la réorientation du partenariat européen vers un soutien accru au secteur privé en monnaie locale, le message est clair : l’Afrique doit diriger son propre agenda financier.
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