Nadia Chellaoui: Quand les masques tombent…

Abdelhak Najib
Les femmes portent-elles toutes des masques ? Si c’est oui, comme cela ressort sur des centaines d’essais signés Nadia Chellaoui, est-ce que chaque femme en porte un ou plusieurs? Les masques se succèdent-ils sur une variété de visages donnant à chaque chute un aspect fuyant puisque, très vite, une autre façade vient remplacer celle qui vient d’une ravalée? À parcourir tout le travail de Nadia Chellaoui, il y a cette obsession de visages, de regards, d’yeux clos ou semi-ouverts, de bouches pulpeuses, assoiffées de désir ou juste faisant la moue, triste, un rictus esquissé pour cacher une certaine amertume du vécu. Ce qui frappe dans ce travail, c’est ce leitmotiv, cette ligne qui traverse tous les visages et leur assène un coup : celui d’être pris dans un moment de fragilité, un instant qui ne ressemble à aucun autre, qui est celui de l’effritement avant de retrouver la raideur toute neuve d’un masque naissant. C’est une mise à nue furtive. C’est un déshabillage par le haut. C’est une effraction qui va au-delà de ce qui est donné à voir. Une percée sous la peau. Une entrée en sourdine. Un éclatement en myriades de particules qu’il faut assembler pour composer un visage qui tombe en ruine. Cela rappelle fortement cette sentence de la Bruyère dans Les caractères, Des jugements : «Si les femmes étaient telles naturellement qu’elles le deviennent par artifice, qu’elles perdissent en un moment toute la fraîcheur de leur teint, qu’elles eussent le visage aussi allumé et aussi plombé qu’elles se le font par le rouge et par la peinture dont elles se fardent, elles seraient inconsolables.» Aller au fond de ce qui fait l’essence même d’un être est un exercice périlleux. Il requiert des assises solides pour garder son sens de la logique des choses et de ce qu’elles expriment. Nadia Chellaoui a pris conscience de cette question épineuse de l’être et du paraître. «Le visage m’obsède, c’est vrai. J’en rêve. J’en vois autour de moi, tout le temps. La question que je me pose est simple : sommes-nous ce que nos visages montrent de nous ? Ou sommes-nous ce que nos visages cachent. Peut-être les deux. Peut-être que nous ne sommes que des esquisses en mouvement. De simples amorces d’une expression qui prend racine ailleurs, loin en soi, et qu’il me faut trouver, sur laquelle je dois poser une forme, une couleur, une ombre ou une lumière».
Nadia Chellaoui a choisi la figure humaine comme modèle de travail pour y imprimer ce qui va, ce qui ne va pas, ce qui trahit la solitude, la perdition, mais aussi l’amour, la joie, le bonheur d’être ici, de vivre et de jouir de cette chance unique d’être humain. «L’élément humain est capital dans mon travail. Je ne cherche qu’à mettre en valeur cet humanité, parfois dans sa richesse et parfois s dans son dénuement, mais le but ultime de tout artiste et de poser les bonnes question sur qui il est, ce que le monde signifie pour lui et ce que l’existence a de grand à nous offrir pour nous élever », explique le peintre, pour qui ce questionnement de soi est une ligne de conduite pour se mettre constamment en cause et se remettre en question dans un univers où rien n’est jamais acquis. Ceci se traduit par une palette très riche de nuances. Nadia Chellaoui ose des coloris qui peuvent paraître improbables, mais très vite on se rend compte que ce pari tient solidement la toile. Bleu vif, rouge, vert, jaune, noir… des déclinaisons multiples avec des variations sur le même procédé chromatique nous donnent un rendu puissant où le sujet est oublié, où seule l’impression reste vivace. On ne se soucie plus de ce contour de visage esquissé à main levée, ni de cet œil oblique, encore mois des lèvres et de la bouche, parfois ouverte, parfois close. Ce qui marque c’est la ligne, la forme, l’ombre qui épouse un sentiment de lumière dans un espace où le pathos est très présent. «Je n’exprime ni la tristesse ni la joie. Le but derrière cette pléthore de couleurs est ailleurs. Je veux rendre compte d’un état intérieur que je visualise en couleurs. Je reste convaincue que la peinture va au-delà de la signifiance et qu’elle s’inscrit dans le ressenti de chacun. Mes figures féminines ne sont pas que des femmes, d’ailleurs. Il y a tout un bestiaire masculin qui y trouve vie et que souvent une seule ligne suffit pour l’exprimer. Je raconte un sentiment qui est parfois indicible. Je narre une histoire que seules les formes peuvent figurer. Si je voulais transmettre des messages je me serais essayé au verbe et à l’écriture. Non, la peinture est une sensation qui dépasse la symbolique». Ce qui fait écho à cette vérité dite par William Shakespeare : « Un visage est un livre où l’on peut lire d’étranges choses. »
Maintenant, penchons-nous sur le choix des couleurs pour des formes de plus en plus enchevêtrées. Comment faire pour rendre ce bleu intense encore plus criard juste en le cinglant par un trait blanc ou jaune ? Comment donner au rouge vif cette teinte reposée qui exprime à la fois la volupté, le désir certes, mais surtout l’attente, la peur, la fuite dans un temps qui se délite avec la pâleur d’un succédané chromatique se mourant sur les bords de la toile ? Nous y sommes face à la structure même du travail. Nous y sommes devant cette composition qui préside à la naissance même de l’œuvre. «La toile est un espace qui se construit indépendamment de ce que je veux peindre. C’est une architecture qui se fait en strates multiples, chacune apportant son poids, son vécu, sa texture. Ensuite, la couleur commence à prendre forme et souvent elle décide elle-même de son avenir. Un tableau nous échappe souvent au fur et à mesure qu’il prend ancrage. C’est cela l’essence même de l’acte de peindre. Cet inattendu. Cette stupeur devant ce qui naît et qui ne s’annonçait pas d’emblée.» Finalement, «il ne s’agit pas de peindre la vie mais de rendre vivante la peinture », comme le disait Pierre Bonnard.
Nadia Chellaoui, face à cette soif de s’exprimer, face à cet impératif de dire le maximum de choses par différentes expressions, a su offrir à sa peinture, d’autres voies de transmission. C’est de cette démarche qu’est né par exemple le sac Calips’Oh : une manière novatrice de donner à la peinture plus d’ancrage dans le quotidien. Ce n’est pas tant la rencontre de la mode et des arts, mais surtout un creusement encore plus profond d’une nécessité de dire des choses, de les sortir d’un moule préfabriqué. On connaît le travail de Nadia Chellaoui. On connaît aussi toute la variété des visages qu’elle portraitise à sa manière, avec force couleurs et surtout une lecture très personnelle du trait. En marge de son travail pictural, de plus en plus pointu, de plus en plus ciblé, avec une vision propre des formes et de leur composition, Nadia Chellaoui a aussi lancé un sac qui s’est distingué tant par sa forme, sa coupe, ses détails et ses couleurs. Pour Nadia Chellaoui, «il est question pour moi d’aller au-delà des toiles et des tableaux et de voir si mes visages et leurs formes peuvent s’insérer dans des objets de mode, avec tout le côté usuel qu’ils impliquent ». Il y a d’abord le choix de travailler la broderie et le cuir, ce qui donne un résultat très intéressant en termes de finition et d’élégance. «Calips’Oh résume des heures et des heures d’ébauches, de croquis et maquettes et qui ont permis de transférer l’âme et les lignes de l’œuvre sur l’objet. Je vois ce sac et les autres accessoires comme des continuités de mes œuvres picturales. C’est une manière d’expérimenter d’autres supports, d’autres matières, d’autres points de vue techniques», insiste le peintre. Ce sac est travaillé entièrement à la main par un maître maroquinier, en cuir d’agneau doublé, surpiqué, coloré et teinture de tranche assortie, la métallerie bronze vient souligner le côté raffiné et non moins discret du sac. Ce qui frappe dans cette démarche, au-delà de la déclinaison de la peinture en d’autres formes d’expression, c’est la présence de ce même souci d’aller au bout du détail pour, encore une fois, raconter une histoire.
La part d’ombre
Qu’est-ce qui frappe dans cette peinture où le visage humain prend toute l’étendue de la toile, de bout en bout, allant parfois jusqu’à déborder, au-delà des contours ? Ce ne sont ni ce regard qui voit sans voir, ni cette bouche qui tente une parole dans la vacuité du monde, mais se résout souvent au silence, ni cette expression d’une figure qui se cherche une présence dans un monde fait de masques successifs. Ce qui marque, ce qui touche, ce qui surprend, c’est juste cette volonté d’aller au-delà de ce qui est donné à voir, au-delà de la forteresse du visage pour toucher le creux de l’âme. Nadia Chellaoui esquisse des sorties et des entrées entre intériorité fuyante et extériorité trop évidente. Elle crée des brèches sur l’indicible. Elle ouvre des chemins de traverse pour sillonner un monde clos où la véracité n’est jamais la vérité, pas plus que ce qui est visible ne peut rendre ce qui ne saurait être vu. La plasticienne avance par paliers. Au fur et à mesure que l’on entre dans cet univers de silhouettes enchevêtrées, c’est un exercice d’effeuillage qui est ici en action. Strate après strate, la carapace s’effiloche, s’effrite et le masque tombe, mais il ne donne pas encore la vérité d’un visage. Loin de là. Chez Nadia Chellaoui, à chaque chute succède une autre, ad infinitum. C’est là justement la force de ce travail : ouvrir sur l’impossibilité de dire et d’être. Impossibilité de dire ce qu’est l’existence à travers cette infinité de jeux de rôles. Et impossibilité d’être UN dans la complexité de conjuguer entre conscience et inconscience, rêve et éveil, volonté et soumission, espoir et désespoir. Pourtant, nous sommes face à une peinture gaie. Une peinture où la joie prend toute la place. Une peinture d’insouciance face à un monde fou. C’est un joli pied de nez que nous fait l’artiste en faisant valser les visages et les silhouettes entre désir d’être et nécessité de fuite, sans but, mais juste dans une marche où l’être mesure toute l’étendue de sa perdition, comme un Sisyphe heureux, qui fait de l’absurde une raison de vivre.
Nadia Chellaoui a choisi la figure humaine comme modèle de travail pour y imprimer ce qui va, ce qui ne va pas, ce qui trahit la solitude, la perdition, mais aussi l’amour, la joie, le bonheur d’être ici, de vivre et de jouir de cette chance unique d’être humain. «L’élément humain est capital dans mon travail. Je ne cherche qu’à mettre en valeur cet humanité, parfois dans sa richesse et parfois s dans son dénuement, mais le but ultime de tout artiste et de poser les bonnes question sur qui il est, ce que le monde signifie pour lui et ce que l’existence a de grand à nous offrir pour nous élever », confie la peintre, pour qui ce questionnement de soi est une ligne de conduite pour se mettre constamment en cause et se remettre en question dans un univers où rien n’est jamais acquis. Toute sa panoplie de visages sont une manière de multiplier les ouvertures vers l’ailleurs de soi. Une volonté certaine de donner le change à ce qui pourrait limiter l’espace de liberté de l’humain. Le fin mot de cette peinture est la liberté. Liberté d’être un et multiple. Liberté d’être en adéquation avec un environnement fluctuant. Liberté de porter sur soi le souci de ne jamais se révéler gardant une part d’ombre dans un monde souvent futile et trop prévisible. Liberté surtout de revendiquer la différence dans un univers de conformité. Liberté enfin d’être femme, dans toute sa complexité ; femme, dans son insaisissable force de dire l’indicible, sans lever le voile sur le sens caché de l’amour. Car cette peinture est au fond, un hymne solennel à l’amour dans sa volonté farouche de donner un sens à ce qui n’en a pas.




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