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Médicaments : La faille sanitaire

Ruptures de stock à répétition, recul des génériques, flambée du coût des traitements innovants, réforme encore inachevée de l’Agence marocaine des médicaments et des produits de santé. À l’heure où la généralisation de l’AMO fait entrer des millions de Marocains dans le système de soins, l’accès au médicament devient un enjeu critique de souveraineté sanitaire. Sous l’autorité du ministre de la Santé et de la Protection sociale, Amine Tehraoui, le secteur est engagé dans une phase de transformation délicate, entre décisions tarifaires héritées du passé, ajustements réglementaires tardifs et impératif d’assurer un approvisionnement stable, accessible et durable.

Par Sanae El Amrani


Le Maroc découvre aujourd’hui l’envers d’une réforme pourtant saluée comme une avancée sociale majeure. Avec l’extension progressive de la couverture médicale, jamais autant de citoyens n’ont eu accès au système de soins. Mais alors que la demande augmente, le médicament, pilier central de toute politique de santé, révèle des fissures structurelles. Des pénuries prolongées frappent des produits essentiels. Des spécialités anciennes disparaissent définitivement des pharmacies. Les génériques, longtemps moteur d’accessibilité, perdent du terrain. Et les traitements innovants arrivent à des prix qui pèsent lourdement sur les équilibres budgétaires des caisses de remboursement.

Sous la responsabilité du ministre Amine Tehraoui, le secteur pharmaceutique traverse une séquence charnière. La création de l’Agence marocaine des médicaments et des produits de santé devait répondre à ces fragilités en instaurant une gouvernance autonome et moderne. Mais la transition institutionnelle s’est opérée sans phase tampon réelle, laissant s’installer des lenteurs administratives au moment même où l’urgence s’accroissait. Dans le même temps, les politiques de baisse des prix conduites ces dernières années, parfois sans prise en compte des chocs mondiaux sur les coûts de production et de transport, ont fragilisé l’équilibre économique des médicaments à faible marge, pourtant au cœur de l’accès populaire aux soins.

Le débat public s’est ponctuellement focalisé sur des polémiques ciblées, alors que l’enjeu réel est plus vaste : il concerne la capacité du pays à maintenir une souveraineté sanitaire effective, capable de garantir à tous les citoyens une disponibilité continue de traitements sûrs, abordables et produits autant que possible localement.

 

Une pénurie devenue chronique, quand l’accès aux traitements vacille

Dans les officines de tout le Royaume, la scène est devenue familière. Une ordonnance en main, le patient apprend que son médicament n’est plus disponible, parfois depuis des semaines, parfois sans perspective claire de réapprovisionnement. Antihypertenseurs, antibiotiques pédiatriques, traitements anticancéreux, produits d’oncologie ou spécialités de neurologie figurent parmi les classes régulièrement touchées. Ce qui n’était autrefois que des tensions ponctuelles est devenu une réalité structurelle. Le Maroc connaît désormais plusieurs centaines de ruptures de médicaments par an, une situation aggravée par l’élargissement massif de la population couverte par l’assurance maladie.

Cette fragilisation n’est pas propre au Royaume. La pandémie de Covid a déréglé durablement les chaînes mondiales de production pharmaceutique, entraînant la fermeture de sites industriels, des retards d’approvisionnement en principes actifs et un envol des coûts de matières premières. À cette première secousse se sont ajoutées les conséquences de la guerre en Ukraine, qui a fait flamber le prix des carburants et de certaines molécules chimiques, ainsi que la crise de la mer Rouge qui oblige désormais de nombreux convois à contourner l’Afrique, allongeant les délais et renchérissant transport et assurance.

Pourtant, alors que les intrants de production subissaient une hausse généralisée, la politique nationale du médicament a poursuivi une trajectoire inverse. Depuis plusieurs années, des dizaines de bulletins officiels ont entériné des baisses successives de prix, parfois répétées plusieurs fois sur les mêmes spécialités. Cette stratégie avait pour objectif premier d’améliorer l’accessibilité financière du médicament pour le citoyen. Mais, appliquée sans mécanisme d’ajustement tenant compte de la hausse des coûts industriels, elle a progressivement déséquilibré les marges de produits à faible prix.

Ce sont précisément ces médicaments, souvent anciens mais indispensables dans la pratique quotidienne, qui ont commencé à disparaître. Non pas en raison d’un défaut de qualité ou de sécurité, mais parce qu’ils sont devenus économiquement impossibles à produire ou à importer à perte. Contrairement aux pénuries temporaires, liées à un retard ou à un incident isolé, de nombreux produits ont quitté définitivement le marché, sans alternative générique stable. Leur remplacement se fait alors par des molécules plus innovantes, beaucoup plus onéreuses, dont le prix par boîte peut atteindre plusieurs dizaines de milliers de dirhams, accentuant encore la pression sur les caisses de remboursement et sur les budgets publics.

Ce phénomène a créé un paradoxe inquiétant. D’un côté, l’État cherche à contenir la dépense médicamenteuse en comprimant les prix unitaires. De l’autre, la disparition progressive des produits accessibles entraîne une substitution mécanique par des traitements beaucoup plus coûteux, ce qui annule les économies initialement recherchées. Le système entre ainsi dans une spirale défavorable où l’accessibilité quotidienne s’érode pendant que la facture globale explose.

Dans ce contexte, les pharmaciens sont devenus les premiers amortisseurs d’une politique qui dépasse leur rôle. Leur quotidien se transforme en quête permanente de solutions alternatives pour assurer la continuité des soins, souvent sans disposer des leviers réglementaires nécessaires, notamment en matière de substitution des génériques. Quant aux patients les plus vulnérables, notamment ceux atteints de maladies chroniques ou issus de zones rurales à faibles ressources, ils subissent de plein fouet les conséquences de ces ruptures répétées, entre reports de traitement, renoncements aux soins et recours forcé à l’importation privée à des prix inaccessibles.

La pénurie de médicaments n’est donc plus un simple accident de parcours. Elle est devenue un symptôme structurel d’un système confronté à l’inadéquation entre politiques tarifaires, réalités industrielles et besoins sanitaires d’une population désormais majoritairement couverte par l’assurance maladie. C’est ce décalage qui alimente aujourd’hui une crise silencieuse dont les répercussions dépassent largement les comptoirs des pharmacies pour toucher la crédibilité même du dispositif de santé publique.

 

Quand les prix administrés font disparaître les médicaments essentiels

Depuis plus de 10 ans, des vagues successives de baisses tarifaires décidées par Bulletins officiels ont comprimé les prix de milliers de références, parfois à plusieurs reprises sur une même spécialité. Cette politique, conçue pour protéger le pouvoir d’achat des patients, se heurte désormais à une réalité économique devenue intenable pour de nombreux médicaments de base. Les prix réglementés ne couvrent plus les coûts réels de fabrication, d’importation et de distribution.

Sur le terrain, ce déséquilibre se traduit par la disparition progressive de traitements courants. Des antibiotiques pédiatriques en sirop, des antihypertenseurs génériques largement prescrits chez les patients chroniques ou encore certains anti-inflammatoires usuels connaissent des ruptures répétées ou quittent purement et simplement le marché. Plusieurs laboratoires ont cessé de produire ou d’importer ces médicaments devenus déficitaires, conduisant à l’arrêt de lignes de fabrication locales jugées non viables.

Dès 2022, des industriels ont sollicité des ajustements de prix ciblés pour maintenir certaines références vitales. Ces demandes sont restées sans réponse concrète pendant de longs mois, contribuant à l’assèchement progressif des stocks et à la disparition de spécialités historiques. Produire localement des médicaments essentiels apparaît désormais moins attractif que l’importation de produits à forte valeur ajoutée.

Dans le même temps, les traitements innovants hospitaliers occupent une place croissante dans la consommation nationale. Thérapies anticancéreuses, immunothérapies ou biothérapies arrivent sur le marché avec des coûts compris entre 10 000 et plus de 100 000 dirhams par cure, absorbant une part croissante des budgets de remboursement. Fin 2025, 150 spécialités concentrent plus de la moitié des dépenses de l’AMO, tandis que les médicaments dépassant 10 000 dirhams l’unité représentent environ 17 % des montants remboursés.

Le paradoxe est saisissant. La compression continue des prix des médicaments simples entraîne leur disparition progressive, forçant médecins et pharmaciens à basculer vers des traitements beaucoup plus coûteux. L’économie recherchée à court terme se transforme ainsi en surcharge budgétaire à moyen terme, affaiblissant l’équilibre financier du système de soins.

Ce mécanisme fragilise également la souveraineté pharmaceutique du pays. Faute de perspectives économiques stables, les industriels investissent moins dans la production locale de médicaments essentiels et privilégient des niches d’importation plus rentables. Cette recomposition lente mais profonde de l’offre expose le Maroc à une dépendance accrue vis-à-vis de l’étranger au moment même où l’assurance maladie élargie crée une demande nationale de soins sans précédent.

 

Quand les génériques décrochent et que le droit de substitution reste bloqué

Longtemps présenté comme la clé de l’accessibilité aux soins, le médicament générique traverse une phase de décrochage préoccupante. Alors qu’il constituait depuis les années 1990 le principal moteur de croissance du marché pharmaceutique marocain, son dynamisme s’est brutalement essoufflé en 2025. Sur les 9 premiers mois de l’année, la progression des génériques est devenue inférieure à celle du marché global, une rupture historique qui illustre un déséquilibre profond du modèle.

Dans les officines, cette fragilité se traduit par une situation absurde. De nombreux patients se présentent avec des ordonnances prescrivant des médicaments indisponibles alors que leurs équivalents génériques existent, figurent au guide des médicaments remboursables, mais restent juridiquement impossibles à délivrer en substitution directe. Le pharmacien est contraint de renvoyer le patient vers son médecin pour modifier la prescription. En pratique, cette démarche implique plusieurs jours de délai supplémentaire, parfois des déplacements coûteux, et souvent une rupture effective du traitement.

Dans les zones rurales ou périurbaines, ce blocage prend une dimension sociale aiguë. Des patients atteints de diabète, d’hypertension ou d’asthme, dont le suivi thérapeutique repose sur des traitements continus, se retrouvent face à un choix impossible. Attendre un nouveau rendez-vous médical en interrompant leur traitement ou acheter sans remboursement des médicaments de marque proposés à des prix inabordables. Ce dysfonctionnement ne relève pas d’un détail administratif mais d’un verrou structurel qui prive les citoyens d’un accès effectif aux solutions thérapeutiques pourtant disponibles sur le marché.

Le cœur du problème réside dans l’absence persistante du droit de substitution au Maroc. Dans la majorité des pays disposant d’un système d’assurance maladie mature, le pharmacien est habilité à remplacer une spécialité absente ou coûteuse par un équivalent générique thérapeutiquement identique. Cette pratique a permis de contenir durablement les budgets de remboursement tout en assurant la continuité des soins. Au Maroc, cette possibilité reste juridiquement bloquée faute de décrets d’application clairs, notamment l’établissement officiel du répertoire des équivalences génériques, la validation de la liste des excipients à effet notoire et la publication de la classification des médicaments à marge thérapeutique étroite pour lesquels la substitution doit être encadrée.

L’impact financier de ce verrou réglementaire est considérable. Sans substitution possible, les prescriptions se reportent mécaniquement vers des spécialités de marque plus coûteuses, aggravant les charges de l’AMO au moment même où celle-ci élargit massivement son périmètre de bénéficiaires. Les génériques, pourtant conçus pour absorber la montée en charge du système de remboursement, se retrouvent marginalisés par un blocage administratif qui va à l’encontre de toute logique de soutenabilité budgétaire.

Cette paralysie fragilise également l’industrie pharmaceutique locale. Les génériques constituent historiquement le cœur des capacités productives nationales. Le ralentissement de leur consommation freine les investissements des laboratoires marocains et limite les perspectives de montée en puissance industrielle sur des segments pourtant stratégiques pour la souveraineté sanitaire. À l’échelle régionale, le Maroc se place ainsi à contre-courant des pays qui misent sur le développement massif des biosimilaires et des génériques pour réduire leur dépendance aux importations.

Face à cet immobilisme, le contraste est frappant entre un discours officiel de promotion des génériques et une réalité réglementaire qui empêche leur utilisation optimale. Tant que le droit de substitution ne sera pas enfin consacré dans des textes opérationnels protégeant à la fois le patient et le pharmacien, le générique restera un atout sous-exploité. Et la crise du médicament continuera de priver le système de l’un de ses rares leviers structurels de stabilisation financière et d’accès équitable aux traitements.

 

Gouvernance et souveraineté sanitaire, l’Agence face à l’épreuve du réel

Créée pour moderniser la régulation du secteur, renforcer l’indépendance des décisions et sécuriser l’approvisionnement national, l’Agence marocaine des médicaments et des produits de santé devait incarner un tournant majeur de la politique pharmaceutique. En pratique, sa montée en puissance s’est heurtée à une transition institutionnelle mal préparée. Le basculement entre l’ancienne Direction du médicament et de la pharmacie et la nouvelle structure s’est opéré sans véritable phase transitoire, au moment même où les tensions sur les marchés internationaux s’intensifiaient et où l’AMO élargissait massivement la demande intérieure.

En 2025, plusieurs procédures clés continuent de tourner au ralenti. Des dossiers d’autorisations de mise sur le marché accusent des délais prolongés. Les demandes individuelles d’importation pour besoins urgents s’accumulent faute de ressources humaines suffisantes pour les instruire rapidement. Les industriels déplorent des circuits de validation encore lourds, tandis que les pharmaciens observent une absence de retour opérationnel en temps réel face aux ruptures signalées sur le terrain. Le déploiement progressif des effectifs annoncés par l’Agence, avec plusieurs dizaines de cadres en recrutement, reste insuffisant pour couvrir immédiatement l’ampleur de la tâche.

Cette fragilité organisationnelle nourrit un recours croissant aux autorisations temporaires d’utilisation, censées rester exceptionnelles mais devenues, dans certains segments, des solutions d’ajustement quasi permanentes. Si ces mécanismes permettent de répondre à des situations de pénurie critique, ils ouvrent aussi la voie à une régulation imparfaite des prix puisque ces importations échappent au cadre tarifaire classique. Certains médicaments, pourtant disponibles dans d’autres pays avec des autorisations complètes, entrent ainsi au Maroc par des procédures d’urgence plutôt que par le circuit normal d’enregistrement, retardant l’intégration durable dans la pharmacopée nationale et contribuant à l’opacité des coûts.

Au-delà des procédures, c’est la question de la vision stratégique qui se pose. Le Maroc affiche l’ambition de consolider sa souveraineté sanitaire, rappelée au plus haut niveau de l’État dès 2021, lorsque l’accent a été mis sur l’importance d’une industrie pharmaceutique nationale forte capable d’assurer l’essentiel des besoins internes en période de crise. Pourtant, la combinaison actuelle de retards réglementaires, de politique tarifaire figée et de montée des importations de produits coûteux crée un environnement peu attractif pour l’investissement industriel local sur les médicaments essentiels.

Les laboratoires nationaux hésitent à engager de nouvelles capacités de production tant que la visibilité économique demeure incertaine. Les segments à faible marge, pourtant stratégiques pour l’accès quotidien aux soins, sont délaissés au profit de niches plus rentables ou d’activités de distribution. Cette orientation contrarie les objectifs de sécurisation des chaînes d’approvisionnement, alors que la crise du Covid aurait dû servir de leçon durable sur la nécessité de relocaliser une partie de la fabrication pharmaceutique.

Pour les professionnels de santé, l’enjeu n’est pas seulement institutionnel. Une gouvernance inefficace se traduit, au bout de la chaîne, par des traitements indisponibles, des ruptures prolongées et des délais incompatibles avec les impératifs médicaux. Médecins, pharmaciens et patients subissent les conséquences d’un système où la régulation peine encore à se synchroniser avec la réalité du terrain.

Le défi qui s’impose à l’Agence marocaine des médicaments et des produits de santé dépasse donc la simple montée en effectifs. Il s’agit de reconstruire un pilotage de l’ensemble de la chaîne du médicament, capable d’anticiper les pénuries, d’ajuster intelligemment les cadres tarifaires, de sécuriser les autorisations d’enregistrement et de redonner de la visibilité aux industriels locaux. Sans cette refondation opérationnelle, la souveraineté sanitaire restera un objectif affiché plus qu’un acquis concret, au moment même où l’accès universel aux soins fait entrer le pays dans une nouvelle ère de responsabilités collectives.


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