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Madrid-Rabat : La maturité d’un destin commun. Une lecture des ambitions de Ryad Mezzour

Par Fayçal El Amrani


C’est une phrase qui résonne comme un mantra, une formule qui résume à elle seule le changement de paradigme opérant de part et d’autre du détroit de Gibraltar : « Une Espagne qui se porte bien est un Maroc qui se porte bien. » Ces mots, prononcés par Ryad Mezzour, ministre marocain de l’Industrie et du Commerce, dans un entretien accordé au quotidien espagnol El Mundo, ne relèvent pas de la simple courtoisie diplomatique. Ils actent une réalité que les observateurs avertis scrutent depuis la fin de la crise diplomatique de 2021 : le passage d’une relation de voisinage complexe à une intégration stratégique irréversible.

Alors que se tient la Réunion de Haut Niveau (RAN) à Madrid, la sortie médiatique de M. Mezzour offre une grille de lecture fascinante sur l’état d’esprit qui règne à Rabat. Loin des postures défensives d’antan, le Maroc s’y présente comme un partenaire décomplexé, conscient de sa valeur, et résolument tourné vers une « co-prospérité » pragmatique.

Le Sahara : La clé de voûte de la confiance retrouvée

Pour comprendre la sérénité affichée par le ministre, il faut d’abord regarder la boussole diplomatique du Royaume. La reconnaissance par l’Espagne du plan d’autonomie marocain comme la solution la plus sérieuse et crédible au différend du Sahara n’est pas un détail ; c’est la fondation de tout l’édifice actuel.

Comme le souligne justement Mezzour, l’appui de Madrid possède une charge symbolique unique, supérieure même, dans une certaine mesure, à celle de Washington. L’Espagne, ancienne puissance administrante et connaisseur intime des réalités du terrain, apporte une légitimité historique à la souveraineté marocaine. En qualifiant ce moment d’« historique », le ministre rappelle que la confiance entre les deux royaumes n’est plus un vain mot, mais une dynamique politique tangible. Cette clarification de la position espagnole a permis de lever les hypothèques qui pesaient sur la relation bilatérale, permettant enfin de parler d’avenir plutôt que de ressasser le passé.

La question de la gestion de l’espace aérien au-dessus du Sahara, évoquée sans détour par le ministre, s’inscrit dans cette logique de normalisation. Pour Rabat, il s’agit d’une suite technique logique à une reconnaissance politique. L’assurance avec laquelle Mezzour aborde ce sujet témoigne d’un Maroc qui ne quémande pas, mais qui assume ses responsabilités régaliennes en concertation avec son allié.

L’intégration économique : Vers une « Ibérie-Maghreb » industrielle

Toutefois, le cœur du message de Ryad Mezzour est économique. C’est là que l’analyse devient la plus pertinente pour l’avenir des deux peuples. Le ministre déconstruit l’idée de deux économies concurrentes pour dresser le portrait d’une seule plateforme industrielle transcontinentale.

Les chiffres sont têtus : le Maroc est le premier partenaire économique de l’Espagne, et l’Espagne est le premier fournisseur et client du Maroc. Mais au-delà des échanges commerciaux, c’est l’interdépendance des chaînes de valeur qui frappe. L’exemple de l’industrie automobile est éloquent : une voiture produite à Tanger contient des pièces espagnoles, et inversement. Cette « souveraineté industrielle » partagée, concept cher à Mezzour, illustre une maturité rare dans les relations Nord-Sud.

Il ne s’agit plus de délocalisation prédatrice, mais de « co-localisation » compétitive face aux géants asiatiques ou américains. En affirmant que les plateformes marocaine et espagnole « se complètent pour ne pas se détruire », le ministre invite les opérateurs économiques à penser en termes de région intégrée. C’est une vision audacieuse qui transforme le Détroit non plus en frontière, mais en un hub logistique mondial, porté par la puissance combinée des ports d’Algésiras, de Tanger Med, et bientôt de Nador West Med et Dakhla Atlantique.

La Realpolitik face aux irritants historiques

L’habileté politique de Ryad Mezzour dans cet entretien se révèle également dans ce qu’il choisit de ne pas dire. Interrogé avec insistance sur la souveraineté de Ceuta et Melilla, le ministre oppose une fin de non-recevoir polie mais ferme : « Ce sujet n’est pas dans nos discussions actuelles. »

Cette réponse est symptomatique de la nouvelle diplomatie marocaine. Elle privilégie le pragmatisme et la feuille de route établie par le Roi Mohammed VI et le Président Pedro Sánchez en avril 2022. Rabat refuse de se laisser entraîner dans des polémiques stériles qui pourraient enrayer la dynamique positive. Concernant les douanes commerciales aux présides, le ministre renvoie à la technique et au respect des accords, évitant le piège des déclarations souverainistes incendiaires tout en ne cédant rien sur le fond. C’est la marque d’une relation qui a gagné en sagesse : on traite les dossiers structurants, et on gère les désaccords historiques avec patience et discrétion.

De même, sur le dossier migratoire, le Maroc refuse l’étiquette de gendarme mercenaire. En rejetant l’idée de la migration comme « monnaie d’échange », Mezzour repositionne le Royaume comme un acteur responsable de la sécurité régionale, agissant par devoir et par partenariat, et non par opportunisme.

Une alliance pour le XXIe siècle

Au final, que retenir de cette intervention ? Qu’entre Madrid et Rabat, la page de la méfiance semble tournée. L’Espagne a compris que son intérêt vital réside dans un Sud stable et prospère. Le Maroc, fort de ses succès diplomatiques et de son émergence industrielle, voit en l’Espagne non plus un ancien colonisateur, mais un tremplin indispensable et un allié fiable au sein de l’Union Européenne.

Ryad Mezzour, avec sa double casquette de technocrate et de politique, incarne cette nouvelle génération de dirigeants marocains qui parlent le langage du business et de la realpolitik. L’entretien accordé à El Mundo est un signal fort envoyé aux investisseurs et aux politiques : la zone de turbulence est derrière nous.

L’avenir se construit désormais sur des projets concrets, des ports connectés, des usines jumelées et une vision commune de la sécurité. Si des défis subsistent, la volonté de les résoudre ensemble n’a jamais été aussi palpable. Comme le dit si bien le ministre, dans ce mariage de raison devenu mariage de cœur par la force des choses, le succès de l’un est la condition sine qua non de la réussite de l’autre. Une leçon de géopolitique optimiste, dans un monde qui en manque cruellement.


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