L’ombre persistante de l’État Islamique en Syrie
Depuis la chute du régime de Bachar al-Assad en décembre 2024, la Syrie est confrontée à une menace terroriste profonde et durable. L’État islamique, bien qu’affaibli et privé de son califat territorial, continue d’exercer une influence significative, exploitant les zones reculées et les fractures politiques du pays. Les régions désertiques de la Badiya al-Cham, qui couvre plus de la moitié du territoire syrien, et la Jazira au nord-est, partiellement sous contrôle kurde, constituent des refuges stratégiques où le groupe peut se reconstituer, former de nouveaux combattants et préparer des attaques ponctuelles.
Par Yassine Andaloussi
Les chiffres récents illustrent l’ampleur de la menace. En 2023, 200 attaques ont été recensées en Syrie, faisant plusieurs centaines de victimes, civils et militaires. En 2024, ce chiffre a triplé, démontrant la capacité de résilience de l’organisation. Les combattants restants, estimés à environ 2 500, sont majoritairement expérimentés et organisés en cellules dormantes, prêtes à frapper dès que l’opportunité se présente. Les caches d’armes, d’équipements militaires récupérés lors de la chute du régime et de ressources financières, permettent à l’État islamique de maintenir une présence crédible et opérationnelle.
Les camps de détention et les camps pour familles de jihadistes dans le nord-est syrien représentent également un risque permanent. Plus de 10 000 combattants de l’EI sont détenus dans des prisons administrées par les SDF, accompagnés de près de 60 000 membres de leurs familles. Ces installations, vulnérables et difficiles à contrôler, peuvent servir de réservoir humain pour de futures opérations. L’histoire récente, comme l’évasion massive de prisonniers en 2022 à Al-Sina’a, illustre le danger que ces sites représentent pour la stabilité régionale. Les enfants et adolescents dans ces camps sont également exposés à des programmes de radicalisation, formant la prochaine génération de jihadistes.
Le retour de l’État islamique n’est pas uniquement militaire, mais aussi symbolique et idéologique. Le groupe continue de profiter de la faiblesse de l’État pour présenter son modèle de gouvernance, notamment dans des zones où le pouvoir central est absent ou contesté. Cette capacité à exploiter le vide sécuritaire et à maintenir des réseaux clandestins souligne que la Syrie n’a jamais véritablement surmonté la menace terroriste malgré la chute d’Assad et les campagnes militaires internationales.
Ahmed Al-Shara’ et le pouvoir intérimaire fragile
Le nouveau gouvernement syrien est dirigé par Ahmed Al-Shara’ (fils du conseiller du premier ministre de Hafez Al Assad), anciennement connu sous le nom d’Al-Joulani. Ex-cadre jihadiste et fondateur de Hayat Tahrir al-Sham, il incarne le paradoxe syrien : un ancien terroriste à la tête d’un pays où la menace terroriste demeure omniprésente. Sa carrière passée et son expertise dans les tactiques insurrectionnelles compliquent la capacité de l’État à neutraliser l’EI. La dissolution de son ancien groupe et l’intégration de ses forces dans les institutions syriennes ne traduisent pas une rupture idéologique, mais plutôt une réorientation stratégique et diplomatique.
Sa visite à Washington et sa réception au Bureau ovale démontrent qu’un ancien jihadiste peut devenir un acteur politique légitime à condition de se soumettre aux exigences géostratégiques américaines. Cette soumission illustre la fragilité du pouvoir syrien et soulève une question centrale sur l’avenir du pays : peut-il réellement espérer la stabilité ou restera-t-il dépendant des intérêts extérieurs ? Le gouvernement intérimaire doit également gérer des défis internes, notamment les ambitions d’autonomie des Kurdes et les tensions entre différentes factions ethniques et religieuses.
L’expérience d’Al-Shara’ dans la gestion de réseaux clandestins et d’insurrections armées, qu’il a lui-même dirigés, lui confère une connaissance des méthodes de l’État Islamique, mais limite également la confiance que la population et les forces internationales peuvent avoir dans sa capacité à rétablir une autorité inclusive et efficace. Cette dynamique rend la lutte contre le terrorisme et l’établissement de l’ordre central encore plus complexes, renforçant la vulnérabilité de la Syrie face à l’EI.
L’impact des divisions ethniques et communautaires syriennes
Les tensions entre communautés et factions ethniques exacerbent la fragilité du pays. Les Kurdes, à travers les forces démocratiques syriennes, tentent d’intégrer leurs institutions dans l’État tout en maintenant un certain degré d’autonomie pour Rojava. L’accord signé en mars 2025 prévoyait cette intégration contre des garanties constitutionnelles, mais sa mise en œuvre reste partielle et incertaine. Parallèlement, les rivalités entre sunnites, alaouites et autres minorités alimentent un climat de méfiance et de violence latente, comme en témoigne la répression sanglante ayant coûté la vie à plusieurs centaines de civils en mars 2025. Ces fractures communautaires constituent un terrain favorable pour l’EI, qui exploite le désordre pour renforcer son influence et sa légitimité dans certaines régions.
L’État Islamique sait tirer parti des faiblesses structurelles du pays, notamment le manque de contrôle gouvernemental sur certaines zones, l’insuffisance de forces de sécurité locales et la dépendance à l’égard des puissances étrangères. Les populations locales, souvent abandonnées à elles-mêmes, deviennent vulnérables aux pressions et aux recrutements du groupe terroriste. Cette exploitation systématique des divisions sociales et ethniques permet à l’EI de maintenir sa présence même dans un pays prétendument pacifié par la chute d’Assad.
L’attaque meurtrière
Le 13 décembre 2025, l’État islamique a frappé près de Palmyre, tuant deux soldats américains et un interprète civil. Cette attaque, menée par un tireur isolé affilié à l’EI, a eu lieu alors que les forces américaines et syriennes menaient une mission de contre-terrorisme. Elle constitue le premier incident mortel impliquant des Américains depuis la chute d’Assad et démontre que l’État islamique conserve une capacité opérationnelle redoutable, capable de frapper même dans des zones surveillées par les forces internationales.
L’attaque a provoqué une réaction immédiate de Washington, qui a promis une riposte sévère. Elle met également en lumière la difficulté pour le gouvernement intérimaire de protéger le territoire et sa population contre les actions terroristes. L’événement souligne la fragilité persistante de l’autorité syrienne et la vulnérabilité des forces étrangères engagées dans le pays, confirmant que le terrorisme reste un enjeu central et non résolu.
Perspectives pour la stabilité et la souveraineté syrienne
La Syrie post-Assad illustre le paradoxe d’un pays dirigé par un ancien terroriste, soumis aux exigences géopolitiques et confronté à une menace terroriste persistante. L’État islamique profite du vide sécuritaire et des divisions internes pour maintenir sa présence. Le gouvernement intérimaire, malgré les efforts pour intégrer d’anciens insurgés et normaliser sa position sur la scène internationale, n’a pas encore démontré sa capacité à instaurer une sécurité durable et une gouvernance inclusive.
Les camps de détenus et les camps pour familles de jihadistes constituent un facteur aggravant, transformant des zones de contrôle limité en foyers potentiels de radicalisation et de recrutement. L’influence de puissances étrangères, nécessaires pour le soutien et la reconnaissance internationale, limite la souveraineté syrienne et accentue la dépendance politique et militaire du gouvernement intérimaire.
L’avenir du pays demeure incertain. L’État Islamique conserve la capacité d’attaque, les fractures communautaires persistent et le leadership actuel est contraint par sa propre histoire et par la dépendance extérieure. La question centrale reste : la Syrie pourra-t-elle surmonter la double ombre du terrorisme et de la soumission pour atteindre une stabilité réelle, ou restera-t-elle prisonnière d’un équilibre fragile où la souveraineté n’est qu’un vernis imposé par les puissances étrangères ? Les prochains mois seront déterminants pour évaluer la capacité du pays à limiter l’influence de l’État Islamique, stabiliser ses institutions et protéger sa population contre les menaces persistantes.
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