L’intermédiaire informel, ce parasite économique qui renchérit les prix
Par Yassine Andaloussi
Au Maroc, la hausse des prix est devenue l’une des préoccupations majeures des citoyens. On évoque souvent l’inflation mondiale, l’augmentation des coûts de transport ou encore les tensions géopolitiques pour expliquer cette situation. Pourtant, dans la réalité quotidienne des marchés, un phénomène bien connu des Marocains contribue lui aussi à faire grimper les prix. Ce phénomène porte un nom simple, profondément ancré dans la culture économique locale. Le « Semssar ». Un intermédiaire informel qui s’insère dans les transactions pour en tirer profit, souvent sans valeur ajoutée réelle et presque toujours sans contribution fiscale.
Un intermédiaire qui a perdu sa fonction économique
Au départ, l’intermédiation n’est pas un problème. Dans toutes les économies du monde, il existe des agents, des courtiers et des intermédiaires dont la fonction est de faciliter les échanges. Leur rôle consiste à mettre en relation un vendeur et un acheteur, à simplifier certaines démarches et à fluidifier le fonctionnement des marchés. Lorsqu’un service réel est rendu, une commission peut être parfaitement légitime.
Dans les économies structurées, ces métiers sont encadrés par des règles. Les commissions sont transparentes, les activités sont déclarées et les revenus générés participent à l’économie nationale à travers l’impôt. L’intermédiaire devient alors un acteur économique reconnu, qui crée une forme de valeur par son expertise ou son réseau.
Mais au Maroc, la réalité de l’intermédiaire informel dépasse souvent cette fonction normale. Dans de nombreux cas, il ne se contente pas de rapprocher deux parties. Il devient un acteur de spéculation dont l’objectif principal est de tirer un bénéfice rapide de la transaction.
Un phénomène présent dans presque tous les secteurs
L’intermédiaire informel ne se limite pas à un secteur précis. Il traverse une grande partie de l’économie marocaine.
On le retrouve dans les marchés de fruits et légumes, dans la vente de voitures, dans l’immobilier, dans les matériaux de construction, dans certains services et parfois même dans des démarches administratives informelles. Dès qu’une transaction existe, il trouve souvent un moyen de s’y insérer.
Cette présence quasi permanente crée un système parallèle où l’intermédiaire s’impose comme passage obligé. Le vendeur et l’acheteur se retrouvent parfois dans l’impossibilité de conclure une transaction sans passer par lui.
Avec le temps, cette pratique devient presque normale, alors qu’elle représente en réalité une distorsion du fonctionnement naturel du marché.
La mécanique de la spéculation
Le mécanisme utilisé par l’intermédiaire informel est relativement simple.
Un produit ou un service peut exister sur le marché à un prix raisonnable. Un vendeur peut être prêt à céder son bien à un tarif acceptable, et un acheteur peut être prêt à payer ce prix. Dans un marché équilibré, la transaction se ferait naturellement.
Mais l’intervention de l’intermédiaire informel modifie cette dynamique.
En contrôlant l’information, en ralentissant volontairement certaines négociations ou en créant artificiellement une concurrence entre acheteurs, il peut faire monter les enchères. Le prix final n’est plus celui qui correspond à la valeur réelle du produit. Il devient celui qui permet de dégager une marge supplémentaire.
Dans beaucoup de cas, cette marge ne correspond à aucune valeur ajoutée réelle. L’intermédiaire informel n’apporte ni produit, ni service structuré. Il agit simplement comme un levier de spéculation au sein de la transaction.
Un exemple concret que tout le monde peut comprendre
Prenons un exemple simple que beaucoup de Marocains ont déjà observé.
Un agriculteur produit des oranges dans une région agricole. Pour lui, vendre sa récolte à un prix raisonnable lui permet déjà de couvrir ses coûts et de dégager un bénéfice honnête. Supposons qu’il accepte de vendre un kilo d’oranges à 2 dirhams.
À ce stade, la transaction pourrait être simple. Le produit pourrait être acheminé vers un marché de gros puis vers les commerçants, avec une marge normale liée au transport, à la logistique et au travail des distributeurs.
Mais dans la réalité, plusieurs intermédiaires informels peuvent intervenir entre ces différentes étapes.
Un premier négocie la marchandise avec l’agriculteur et prend sa commission. Un second intervient pour la revendre à un grossiste. Parfois un troisième se glisse dans la transaction avant même que le produit n’arrive chez le détaillant.
Chaque intervention ajoute une marge supplémentaire.
Au final, le kilo d’oranges acheté 2 dirhams à la source peut se retrouver à 6 ou 7 dirhams sur un marché urbain avant même d’arriver chez l’épicier. Une fois chez le détaillant, le prix peut encore augmenter.
Bien sûr, il existe des coûts réels comme le transport, la conservation ou la distribution. Mais lorsque plusieurs intermédiaires informels s’insèrent dans la chaîne uniquement pour prélever leur commission, la hausse du prix n’est plus liée à une valeur ajoutée. Elle devient simplement le résultat d’une succession de marges opportunistes.
Une économie parallèle qui échappe à l’impôt
L’un des aspects les plus problématiques de ce phénomène reste l’absence quasi totale de contribution fiscale.
Dans la majorité des cas, les gains de l’intermédiaire informel ne sont ni déclarés ni fiscalisés. La commission est souvent encaissée en liquide, sans facture et sans trace officielle. Une fois la transaction terminée, l’intermédiaire disparaît avec sa marge.
Pendant ce temps, les entreprises formelles, les commerçants structurés et les salariés continuent de contribuer à l’économie nationale à travers l’impôt.
Ce contraste est frappant. D’un côté, des acteurs économiques qui respectent les règles et participent au financement des services publics. De l’autre, une activité informelle qui prospère dans l’ombre tout en captant une part importante des transactions.
Le citoyen paie la facture
Les conséquences de ce système sont visibles dans la vie quotidienne.
Chaque transaction gonflée artificiellement par une commission informelle finit par se répercuter sur le prix final. Le consommateur paie plus cher, parfois sans même comprendre pourquoi.
Dans un pays où le pouvoir d’achat reste une préoccupation majeure, ces marges opportunistes aggravent la pression sur les ménages. Le logement devient plus difficile d’accès, certains produits voient leur prix s’envoler et les services deviennent progressivement plus coûteux.
À force de s’accumuler, ces prélèvements invisibles participent à la hausse générale du coût de la vie.
Une question de modèle économique
Au-delà des prix, la question de l’intermédiation informelle touche au modèle économique lui-même.
Une économie solide repose sur la création de valeur, sur le travail et sur l’innovation. Elle ne peut pas durablement fonctionner si une partie des gains provient simplement de la manipulation des transactions.
Dans les économies modernes, les intermédiaires existent mais leur rôle est encadré. Leurs commissions sont connues, leurs activités sont déclarées et leurs revenus contribuent à l’économie nationale.
Au Maroc, le véritable enjeu n’est pas de supprimer toute forme d’intermédiation. Il est de mettre fin à la spéculation informelle qui transforme certaines transactions en opportunités de gains rapides.
Car au fond, la question est simple. Une économie doit récompenser ceux qui créent de la valeur et participent à l’effort collectif. Pas ceux qui profitent des failles du système pour remplir leurs poches sans responsabilité économique.
Encadrer ce phénomène serait un pas vers un marché plus sain, plus transparent et plus juste pour les citoyens.
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