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L’impératif d’une jeunesse politique au Maroc

Par Yassine Andaloussi


Le Maroc traverse une période charnière où se redessinent les contours de son avenir économique, social et institutionnel. Le Royaume s’est affirmé au cours des deux dernières décennies comme une puissance régionale émergente stable et ouverte sur le monde, doté d’ambitions claires en matière de développement durable et d’intégration africaine. Toutefois, derrière cette dynamique, une question demeure centrale, celle de l’implication réelle de la jeunesse dans le champ politique. Alors que plus de trente pour cent de la population marocaine a moins de trente-cinq ans, les instances représentatives, qu’elles soient parlementaires, locales ou partisanes, restent largement dominées par des générations plus anciennes.

Cette situation crée un paradoxe. D’un côté, le Maroc investit massivement dans la jeunesse à travers des stratégies telles que Génération Green dans l’agriculture, le soutien à l’entrepreneuriat ou encore la réforme de l’éducation et de la formation professionnelle. De l’autre, la sphère politique, qui devrait être l’espace d’expression et de canalisation des aspirations des jeunes, demeure difficilement accessible. L’impératif d’une jeunesse politique s’impose donc comme un enjeu majeur non seulement pour la représentativité démocratique mais aussi pour la stabilité et la modernisation du pays.

Les jeunes face à l’exclusion politique

L’absence de la jeunesse marocaine dans les sphères décisionnelles n’est pas uniquement une question de chiffres mais surtout une question de mécanismes. Les partis politiques, censés être des laboratoires de formation et de renouvellement, fonctionnent souvent selon des logiques hiérarchiques qui marginalisent les jeunes militants. Les candidatures aux élections exigent des ressources financières, des réseaux établis et des soutiens partisans, autant d’éléments dont la majorité des jeunes ne disposent pas.

Cette exclusion nourrit une méfiance croissante vis-à-vis du champ politique. Selon plusieurs enquêtes d’opinion réalisées au Maroc, moins d’un jeune sur cinq déclare avoir confiance dans les partis politiques. La participation électorale des jeunes reste faible et traduit une désillusion envers des institutions perçues comme inefficaces à résoudre les problèmes du quotidien. Le chômage, qui touche environ trente-deux pour cent des jeunes urbains diplômés, ou encore les inégalités territoriales persistantes, accentuent cette fracture.

En parallèle, les réseaux sociaux sont devenus le principal espace d’expression politique des jeunes. Ces plateformes permettent de critiquer, de sensibiliser et de porter des causes sociales, mais elles ne remplacent pas une présence effective dans les structures de pouvoir. Le risque est de voir s’installer une dissociation durable entre une jeunesse critique et mobilisée virtuellement et des institutions incapables de capter cette énergie.

Un autre danger se profile derrière cette exclusion, celui de la montée d’une gérontocratie politique. Lorsque les postes de décision restent durablement concentrés entre les mains de générations vieillissantes, le risque est de voir émerger une divergence d’orientation politique. Les priorités, les méthodes et même la vision du futur peuvent être déconnectées de la réalité d’une société largement jeune, ce qui crée un fossé entre gouvernants et gouvernés. À terme, cette fracture générationnelle peut fragiliser le contrat social et ralentir l’adaptation du Maroc aux transformations rapides du monde.

Ce phénomène n’est pas propre au Maroc. L’Algérie illustre de manière frappante ce décalage avec une scène politique dominée par des figures âgées, ce qui nourrit un sentiment de rupture profonde entre la jeunesse et l’État comme en témoigne le mouvement du Hirak. En France, les débats récents sur le renouvellement des élites révèlent une jeunesse qui se sent sous-représentée malgré son poids démographique. Aux États-Unis, les dernières élections présidentielles ont relancé la question de la pertinence d’un leadership très âgé dans un pays pourtant à l’avant-garde de l’innovation. Ces comparaisons montrent qu’une gérontocratie politique peut bloquer le dynamisme, freiner l’adaptation aux mutations mondiales et accentuer la fracture générationnelle.

Construire une relève politique crédible

L’impératif d’une jeunesse politique ne se limite pas à rajeunir les visages sur les affiches électorales. Il s’agit d’un projet plus profond qui consiste à préparer une nouvelle génération d’acteurs capables de gouverner, de légiférer et de proposer des alternatives. Pour cela, il faut mettre en place des mécanismes institutionnels favorisant la relève.

Premièrement, les partis politiques doivent réinventer leurs modes de fonctionnement en créant de véritables écoles de formation politique. Le Maroc dispose d’une jeunesse éduquée, souvent formée dans des universités internationales ou ayant acquis une expérience entrepreneuriale. Cette richesse doit être intégrée aux programmes politiques afin de renforcer la crédibilité des propositions.

Deuxièmement, il est nécessaire d’adapter le système électoral et de consolider les mesures d’inclusion. Le quota réservé aux femmes a déjà permis une avancée significative dans la représentation féminine. Un mécanisme similaire pourrait être envisagé pour les jeunes, afin de garantir leur présence dans les assemblées élues. Cette mesure transitoire serait un tremplin pour accélérer l’intégration d’une nouvelle génération politique.

Troisièmement, l’État et les institutions doivent encourager les initiatives civiques et associatives portées par les jeunes. De nombreuses associations locales œuvrent dans les domaines sociaux, environnementaux et culturels. Leur action est politique au sens noble du terme même si elle ne passe pas par les partis traditionnels. Valoriser et accompagner ces dynamiques renforcerait le lien entre les jeunes et la chose publique.

Enfin, la communication politique doit évoluer pour être en phase avec les codes de la jeunesse. Un discours authentique, clair et connecté aux réalités sociales est indispensable pour restaurer la confiance. Trop souvent, les messages politiques peinent à convaincre parce qu’ils sont perçus comme éloignés des préoccupations concrètes, qu’il s’agisse de l’emploi, du logement, de l’accès aux services de base ou encore de l’égalité des chances.

Préparer la continuité de l’État marocain

La jeunesse politique est une question stratégique pour la continuité du modèle marocain. Le Royaume s’est construit sur une vision de long terme portée par la monarchie qui fixe les grandes orientations en matière de développement, de diplomatie et de stabilité. Pour assurer la pérennité de ce modèle, il faut préparer une génération capable de s’inscrire dans cette continuité tout en apportant de l’innovation.

Le Maroc d’aujourd’hui fait face à des défis globaux parmi lesquels figurent la transition énergétique, la sécurité alimentaire, la digitalisation et la géopolitique régionale. Ces dossiers nécessitent une élite politique capable de comprendre les interdépendances mondiales, de dialoguer avec les partenaires internationaux et de défendre les intérêts nationaux avec compétence. Une jeunesse formée, engagée et responsabilisée peut incarner cette ambition.

Inclure davantage les jeunes dans la gouvernance permet aussi de prévenir les risques sociaux. Une jeunesse exclue peut devenir vulnérable aux discours radicaux ou céder au désenchantement civique. À l’inverse, une jeunesse intégrée renforce la stabilité en devenant partie prenante du projet national. La vitalité d’une démocratie ne se mesure pas seulement à ses institutions mais aussi à sa capacité à se régénérer.

L’impératif d’une jeunesse politique au Maroc ne relève donc pas du luxe mais d’une nécessité. C’est une condition de survie pour la représentativité, une exigence de modernisation et un gage de stabilité. Le défi n’est pas de savoir si la jeunesse doit accéder au pouvoir mais de créer les conditions pour que cette transition soit structurée, crédible et durable.

L’avenir du Maroc se joue en grande partie dans sa capacité à donner un rôle central à sa jeunesse dans le champ politique. L’enjeu n’est pas simplement démographique mais civilisationnel. Un pays qui ne permet pas à sa jeunesse de participer à la gestion des affaires publiques prend le risque de voir son modèle fragilisé. À l’inverse, un Maroc qui réussit à intégrer ses jeunes dans ses institutions politiques se dote d’une force unique, celle d’un peuple aligné avec son temps et prêt à relever les défis du XXIe siècle.


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