L’illusion d’une République rifaine
La stabilité du Royaume est visée

Par Yassine Andaloussi
Dans un contexte où la cohésion nationale du Maroc demeure l’un des piliers de sa stabilité, certains activistes radicaux, souvent issus de la diaspora rifaine, s’emploient à diffuser une idée irréaliste et dangereuse. Ils appellent à l’indépendance du Rif en s’appuyant sur l’image de certaines figures incarcérées à la suite des événements d’Al Hoceima. Ce discours repose sur des fondements erronés et s’accompagne d’une tentative délibérée d’attiser les tensions ethniques et de diffuser un climat de haine à l’égard des migrants subsahariens. Une telle démarche représente un véritable risque pour l’unité du pays et mérite une réponse claire sur les plans intellectuel, institutionnel et sociétal.
Depuis les événements du Hirak d’Al Hoceima en 2016 et les arrestations qui ont suivi, des voix se sont élevées, principalement depuis l’étranger, pour revendiquer une rupture avec l’État marocain. En s’appuyant sur la mémoire des mouvements de contestation sociale dans le Rif, certains acteurs politiques tentent aujourd’hui d’imposer une vision idéologique fondée sur la création d’une entité politique indépendante. Ils évoquent le rêve d’une République rifaine, en référence au bref épisode de 1921 dirigé par Abdelkrim El Khattabi dans le contexte colonial espagnol.
Or, ce projet relève d’une vision déconnectée de la réalité historique, juridique et institutionnelle du Maroc contemporain. Le Royaume est un État souverain, reconnu pour sa continuité historique, son enracinement dynastique, sa légitimité populaire et son autorité religieuse. Penser qu’une région peut s’en détacher sur la base de frustrations sociales ou de blessures mémorielles est non seulement irréaliste mais profondément dangereux.
Les problèmes structurels que connaît le Rif, à l’instar d’autres régions marocaines, nécessitent une réponse de justice sociale et d’investissement dans le développement humain. La régionalisation avancée, le rééquilibrage territorial, l’amélioration de l’accès aux soins et à l’éducation, ainsi que l’emploi des jeunes, sont les véritables voies d’émancipation. La tentation séparatiste ne fait qu’aggraver les fractures et détourner l’attention des chantiers prioritaires.
Depuis leur incarcération, ces figures ont été érigées en martyrs par certains courants radicaux qui cherchent à en faire des symboles d’un projet indépendantiste. Pourtant, à aucun moment, ces acteurs n’ont plaidé formellement pour une rupture avec le Maroc. Leur discours, centré sur la dignité, la justice sociale et l’égalité des chances, s’inscrivait dans un cadre national. Ils appelaient à des réformes structurelles, à une meilleure gouvernance et à une reconnaissance plus concrète des spécificités régionales.
Faire d’eux des symboles de sécession revient donc à trahir le sens même de leur engagement. Cette récupération idéologique, orchestrée par des réseaux vivant souvent en Europe, vise à polariser le débat, à opposer la région du Rif au reste du pays et à entretenir un sentiment de rejet vis-à-vis de l’État. Ce genre de manipulation repose sur un détournement émotionnel, qui transforme une voix de contestation en outil d’agitation politique.
Ce phénomène, amplifié par la viralité des réseaux sociaux, montre à quel point les récits victimaires peuvent être utilisés comme leviers de déstabilisation. Il devient alors essentiel de rappeler que le débat sur les injustices ne peut être confondu avec un projet de désintégration nationale. La colère légitime ne doit jamais être exploitée par des agendas hostiles au Maroc.
Les derniers développements confirment une tentative structurée de donner un cadre politique et organisationnel au séparatisme rifain. Le samedi 20 juillet, une réunion a été tenue à Alger par un groupe se revendiquant du Parti nationaliste rifain. Ce rassemblement s’est conclu par la création d’une antenne officielle à Melilla, enclave espagnole voisine du Rif. La coordination de cette nouvelle branche a été confiée à Ali Aarrass, ancien détenu au Maroc pour des faits liés au terrorisme, libéré en avril 2020. Il préside également l’Observatoire rifain des droits de l’Homme.
Cette initiative confirme que les mouvances séparatistes bénéficient d’un soutien organisé, parfois dans des capitales étrangères, et qu’elles exploitent à la fois les frustrations sociales et les tensions géopolitiques pour avancer leurs revendications. L’ancrage à Melilla, ville à la fois européenne et géographiquement proche, vise à bénéficier d’un positionnement stratégique pour peser sur les dynamiques locales et régionales.
Plus grave encore, certains militants séparatistes ne se limitent pas à la revendication d’indépendance. Ils s’emploient à semer la discorde entre les différentes composantes du peuple marocain. Des discours circulent, accusant les Arabes de dominer les structures de pouvoir, d’écraser les identités amazighes ou d’instrumentaliser le Rif pour asseoir un pouvoir centralisé. D’autres s’attaquent aux Amazighs du Sud, aux Sahraouis ou aux institutions, en les accusant de trahison ou de complicité avec le makhzen.
Cette stratégie vise à segmenter la nation marocaine, à faire émerger une vision ethnique du vivre-ensemble, alors même que l’histoire du Maroc repose sur l’unité dans la diversité. Depuis des siècles, le Maroc a su intégrer ses identités multiples dans une culture nationale riche, partagée et respectueuse des sensibilités régionales. Loin d’être homogène, le pays a toujours valorisé l’interaction entre ses peuples, ses langues et ses traditions.
Les discours qui visent à enflammer les tensions communautaires, souvent inspirés par des idéologies étrangères, participent d’un projet global de désintégration. Ils sapent les bases de la cohésion nationale et ouvrent la porte à des conflits internes qui pourraient servir les intérêts d’acteurs extérieurs malveillants.
En parallèle de cette dynamique séparatiste, un autre discours tout aussi toxique émerge. Celui de la peur des migrants subsahariens. Dans certains cercles radicaux, on observe une propagation d’idées dangereuses selon lesquelles les populations africaines installées au Maroc ou en transit constitueraient une menace. Des termes violents sont employés, des insinuations complotistes sont diffusées, accusant ces migrants d’être des agents de déstabilisation ou des outils d’un plan démographique imposé de l’extérieur.
Ce narratif xénophobe ne repose sur aucune donnée sérieuse. Il nie les efforts du Maroc en matière de politique migratoire, de régularisation et d’intégration. Il méprise également la vocation africaine du Royaume, qui a fait de la solidarité sud-sud l’un de ses axes majeurs en matière de diplomatie, de développement et de coopération économique.
Stigmatiser les migrants, les présenter comme des intrus ou des envahisseurs, revient à importer des idéologies d’extrême droite qui n’ont aucune légitimité sur le sol marocain. Le vivre-ensemble n’est pas négociable. Il constitue l’essence même du modèle marocain, reconnu pour sa tolérance, son ouverture et son rôle pivot entre l’Europe, l’Afrique et le monde arabe.
Face à ces dérives, le Maroc doit faire preuve de vigilance mais aussi de hauteur. L’unité nationale ne peut être fragilisée par des discours marginaux qui visent à diviser. Il convient de renforcer le développement local, d’approfondir la régionalisation, d’accélérer la justice territoriale et d’offrir à chaque citoyen un avenir digne. Mais cela ne saurait passer par la compromission avec des appels à la rupture.
Le danger vient moins de la force de ces discours extrémistes que de leur capacité à exploiter des frustrations réelles. C’est pourquoi l’État, la société civile, les élus locaux et les intellectuels ont tous un rôle à jouer dans la réaffirmation d’un projet national cohérent, inclusif et résolument tourné vers l’avenir.

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