Libéralisation monétaire : Le Maroc face à l’épreuve du réel
Par Yassine Andaloussi
Face aux injonctions du FMI en faveur d’une libéralisation accélérée du dirham, Bank Al-Maghrib opte pour une stratégie de temporisation. Un choix souverain dicté par les fragilités du tissu économique national, les leçons étrangères et une vision de stabilité à long terme.
Depuis plus d’une décennie, le Maroc mène une réforme progressive de son régime de change. L’objectif affiché est d’accompagner la montée en puissance de son économie, de renforcer sa résilience aux chocs extérieurs, et d’améliorer la compétitivité de ses exportations. Dans cette trajectoire de transformation, le rôle de la monnaie nationale, le dirham, est devenu central. Mais derrière le discours technique se cache une tension stratégique entre deux temporalités, celle du Fonds Monétaire International, qui recommande une ouverture plus rapide et une plus grande flexibilité du taux de change, et celle, plus prudente, de Bank Al-Maghrib, qui préfère temporiser et préserver la stabilité interne. Cette divergence n’est pas anecdotique. Elle reflète des visions profondément différentes de la souveraineté économique, du rythme des réformes structurelles, et de la capacité d’adaptation du tissu productif national à un environnement monétaire libéralisé.
La pression du FMI
Le Fonds monétaire international, dans la lignée de ses principes orthodoxes, plaide pour des régimes de change flexibles dans les pays émergents, estimant que la flottabilité de la monnaie permet une meilleure absorption des chocs externes, favorise l’ajustement automatique des balances commerciales et libère la politique monétaire nationale. Dans ses rapports annuels, notamment ceux relatifs aux consultations de l’article IV avec le Maroc, le FMI insiste sur l’intérêt de passer à un régime flottant, en soulignant les progrès réalisés depuis l’élargissement de la bande de fluctuation du dirham. Ce dernier évolue actuellement dans une marge de ±5 % autour d’un panier de devises composé à 60 % de l’euro et à 40 % du dollar. Une étape initiale saluée par l’institution internationale, mais jugée insuffisante au regard du potentiel de croissance du Maroc et de son ambition d’intégration aux chaînes de valeur mondiales.
Face à ces recommandations pressantes, la position de Bank Al-Maghrib, incarnée par son gouverneur Abdellatif Jouahri, demeure marquée par une prudence assumée. Lors de ses dernières interventions publiques, notamment devant la Commission des Finances du Parlement, Jouahri a rappelé que le Maroc n’était pas encore prêt à passer à une libéralisation complète du dirham. Non pas par conservatisme ou par défiance vis-à-vis des institutions financières internationales, mais en raison de l’état réel du tissu économique national. La réforme monétaire n’est pas une fin en soi. Elle ne peut être menée à marche forcée sans prendre en compte la capacité des entreprises marocaines à opérer dans un environnement où le taux de change serait déterminé par les forces du marché, et donc sujet à des fluctuations potentiellement déstabilisantes.
Risques économiques identifiés
Plusieurs éléments justifient cette temporisation stratégique. D’abord, la majorité des entreprises marocaines, notamment les petites et moyennes entreprises, ne disposent pas encore des instruments techniques et financiers pour se protéger contre le risque de change. La culture du hedging reste peu développée, les produits dérivés sont encore peu accessibles, et les systèmes de gestion des risques ne sont pas suffisamment intégrés dans les pratiques comptables et managériales.
Une libéralisation brutale exposerait donc ces acteurs à une volatilité soudaine du dirham, avec des effets en chaîne sur les coûts d’importation, les marges opérationnelles et la viabilité de certaines branches d’activité. Ensuite, le marché interbancaire marocain des devises reste relativement peu profond. Sa capacité à absorber des flux massifs, à répondre à des mouvements spéculatifs ou à offrir une liquidité continue à différents acteurs reste limitée. Dans un régime flottant, cette faiblesse structurelle pourrait provoquer des mouvements erratiques du taux de change, non pas guidés par les fondamentaux économiques, mais par des anticipations erronées, des effets de panique ou des comportements spéculatifs.
De plus, la structure même de l’économie marocaine appelle à une vigilance accrue. Le Royaume demeure fortement dépendant des importations énergétiques, des matières premières et de certains intrants industriels. Une dépréciation soudaine du dirham, dans un contexte de flottement libre, pourrait provoquer une hausse des coûts à l’importation, affecter l’inflation, déstabiliser le pouvoir d’achat et générer un mécontentement social. Dans un pays où les filets sociaux sont encore en cours de renforcement, et où la classe moyenne reste sensible aux hausses de prix, le risque d’un choc inflationniste mal maîtrisé n’est pas négligeable. L’intelligence économique impose donc de penser la monnaie non seulement comme un levier technique de politique macroéconomique, mais aussi comme un pilier de stabilité sociale.
Ce choix de prudence prend tout son sens lorsqu’on le met en perspective avec le cas de l’Égypte. Ce pays, également partenaire du FMI et comparable au Maroc en termes de population, de dépendance énergétique et de tissu entrepreneurial, a opté pour une libéralisation rapide de sa monnaie en novembre 2016. Le passage brutal à un régime flottant avait pour objectif d’attirer les investissements étrangers et d’endiguer la fuite des capitaux.
À court terme, la mesure a permis d’obtenir une ligne de crédit importante du FMI, mais les conséquences sociales ont été lourdes. La livre égyptienne a perdu plus de 50 % de sa valeur en quelques semaines, provoquant une explosion de l’inflation, une forte érosion du pouvoir d’achat et une instabilité sociale durable. Ce choc a touché de plein fouet les classes populaires et moyennes, réduisant leur consommation et amplifiant la défiance envers les institutions financières. Aujourd’hui encore, l’Égypte peine à stabiliser sa monnaie, malgré des taux d’intérêt élevés et des interventions régulières de sa banque centrale. Ce précédent démontre que la libéralisation monétaire, si elle est mal préparée, peut aggraver les déséquilibres internes au lieu de les résoudre.
Stratégie marocaine maîtrisée
La position marocaine, telle qu’elle est exprimée par Jouahri, ne rejette pas la libéralisation en tant que telle. Elle en reconnaît même la nécessité à moyen terme. Mais elle insiste sur le fait qu’un tel changement de paradigme nécessite une préparation rigoureuse, une montée en compétence des acteurs économiques, une consolidation de la gouvernance monétaire et une transparence accrue des anticipations. C’est pourquoi Bank Al-Maghrib a mis en place une feuille de route en trois étapes. La première, déjà franchie, consistait à élargir la bande de fluctuation et à habituer les marchés à une certaine variabilité contrôlée ; la deuxième, actuellement en cours de préparation, prévoit de supprimer la référence au panier de devises et d’introduire un régime plus flexible déterminé par l’offre et la demande ; la troisième, qui interviendrait d’ici 2026 à 2028, devrait acter un passage à un flottement quasi-intégral, sous réserve que les conditions structurelles soient réunies.
Ce calendrier prudent s’inscrit dans une logique d’anticipation stratégique. Il ne s’agit pas simplement de retarder une réforme, mais de la réussir. Car une libéralisation monétaire mal préparée peut avoir des effets désastreux, comme l’ont montré les expériences de certains pays d’Amérique latine ou d’Asie du Sud-Est dans les années 1990. À l’inverse, les pays qui ont réussi leur transition monétaire à l’image de la Pologne ou du Chili ont toujours privilégié une approche graduelle, accompagnée d’un renforcement institutionnel et d’une pédagogie économique active. C’est ce chemin que semble emprunter le Maroc, avec une volonté affirmée de ne pas céder aux injonctions extérieures si elles ne sont pas compatibles avec la réalité nationale.
La pression du FMI, bien qu’importante, n’a pas force de loi. Elle s’inscrit dans un rapport d’influence, où les pays peuvent négocier les modalités de mise en œuvre des recommandations. D’autant plus que le Maroc jouit d’une crédibilité certaine sur les marchés internationaux, grâce à sa stabilité macroéconomique, à la solidité de son secteur bancaire, et à la qualité de sa gouvernance monétaire. Jouahri, en tant que gouverneur respecté à l’international, joue un rôle central dans cette diplomatie financière discrète mais efficace. Son positionnement est perçu non pas comme un refus dogmatique des règles du marché, mais comme une défense cohérente des intérêts nationaux, dans le respect des principes de transparence, de dialogue et de responsabilité.
Il faut également souligner que la géopolitique actuelle incite à la prudence. Les tensions au Moyen-Orient, la guerre en Ukraine, les fluctuations des prix du pétrole et la montée du protectionnisme ont fragmenté les chaînes d’approvisionnement mondiales et renforcé la volatilité des marchés. Dans ce contexte, disposer d’un levier de contrôle partiel sur le taux de change permet au Maroc de lisser certains chocs externes, d’amortir les effets sur la balance des paiements et d’anticiper les déséquilibres potentiels. Abandonner ce levier dans un environnement incertain serait une forme de désarmement stratégique.
Enfin, il faut replacer la question de la libéralisation du dirham dans le cadre plus large du positionnement du Maroc en Afrique et dans l’espace euro-méditerranéen. En tant que hub économique régional, le Royaume doit garantir une certaine stabilité monétaire pour préserver l’attractivité de sa place financière, faciliter les investissements sud-sud, et assurer la convertibilité opérationnelle du dirham dans un cadre régulé. La réforme du régime de change ne doit donc pas compromettre l’agenda africain du Maroc, ni fragiliser son rôle de plateforme continentale.
De ce fait, la pression du FMI pour une ouverture complète du dirham trouve ses limites dans la réalité concrète du tissu économique marocain. La stratégie de temporisation adoptée par Bank Al-Maghrib n’est ni un frein au progrès, ni une preuve de conservatisme. Elle traduit une intelligence stratégique qui privilégie la stabilité, la préparation et la souveraineté. Dans un monde où les chocs sont de plus en plus rapides et complexes, retarder une réforme pour mieux la réussir relève non pas de l’hésitation, mais de la responsabilité. Le dirham marocain ne se libérera que lorsque les conditions économiques, techniques et sociales le permettront réellement. C’est là toute la différence entre une libéralisation théorique et une réforme maîtrisée.
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