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L’humanité a failli

“L’homme est au fond une bête sauvage, une bête féroce. Nous ne le connaissons que dompté, apprivoisé en cet état qui s’appelle civilisation : aussi reculons d’effroi devant les explosions accidentelles de sa nature. Que les verrous et les chaines de l’ordre légal tombent n’importe comment, que l’anarchie éclate, c’est alors qu’on voit ce qu’est l’homme”.
Arthur Schopenhauer
Face au désastre qui se joue devant nos yeux par l’homme d’aujourd’hui, nous sommes en droit de nous demander quel sera l’homme de demain. Comment pouvons-nous nous évaluer les cheminements de l’humanité telle qu’elle a avancé jusque-là?
C’est une marche en dents de scie. Ce sont là des crêtes et des creux. Parler d’évolution c’est très vite aller en besogne quand on tente une lecture dépassionnée de ce que cette humanité, telle qu’on la connaît aujourd’hui, nous offre comme spectacle planétaire désolant et dangereux. C’est donc un cheminement naturel, selon certains, avec des périodes plus importantes que d’autres. Ce sont donc des périodes à retenir et d’autres à oublier définitivement. Car nous voici aujourd’hui face à l’homme tel qu’il est devenu. Dans ses rapports à la Nature. Dans ses relations avec les autres. Dans sa conception de la «civilisation». Dans son approche de la spiritualité. Dans sa fusion dans et avec la matérialité. Dans sa plongée dans la technologie. Dans son attraction pour sa propre numérisation. Dans sa soumission à sa propre digitalisation. Dans son acceptation de la servitude. Dans son refus de la liberté.
L’homme qui a tranché avec son essence. Qui est cet homme ? Comment le définir ? Comment saisir son état actuel, en prévision de ce que sera le monde demain ? «L’homme est quelque chose qui doit être dépassé. Qu’avez-vous fait pour le dépasser ?», se demandait Friedrich Nietzsche, à la fin du XIX siècle.
L’homme n’est jamais devenu son idéal. Pour deux raisons. D’un côté, il n’en a pas. De l’autre, il n’a pas pu. Devenir son idéal, y parvenir, c’est le but ultime de l’humanité qui évolue vers sa meilleure version possible. Deviens qui tu es, puisque tu portes en toi ton modèle futur en étant conscient que «La grandeur de l’homme, c’est qu’il est un pont et non une fin.», insiste l’auteur du «Gai Savoir». Être et incarner son propre pont que l’on traverse requiert une faculté de conscience de soi, de remise en cause à chaque pas et une idée claire sur l’infini du pont. Sauf que l’homme est un être qui réfléchit dans l’immédiat et ne se projette plus.
Cela fait six siècles que l’homme ne chemine plus vers l’avenir qu’il peut lui-même créer et façonner. Cela aurait pu avoir lieu entre le XV et le XVIII siècles. Avec la Renaissance et avant ladite «révolution» industrielle. Trois-cent ans pour atteindre le sommet de soi. Ce summum n’a jamais eu lieu. Inventer, découvrir, explorer et expérimenter devaient atteindre à un haut degré de conscience de sa grandeur. Mais vint la machine. L’homme donne corps à ce qui pourrait le remplacer.
La découverte est de taille. Elle scinde l’histoire récente de l’humanité en deux. L’homme et l’esprit créatif pour une éventuelle élévation vers l’idéal en marchant sur le pont. Et l’homme qui mise sur un outil de plus en plus performant pour l’assister, puis l’évincer. Deux-cent ans auront suffi. Les sciences accélèrent leur extension.
L’industrie assoit sa domination. En quelques décennies, on découvre des millions de choses et dans tous les domaines. Ceci devrait, naturellement, rendre l’homme plus puissant, plus sûr et donc plus enclin à travailler sur l’élaboration de sa plus belle version. Pourtant, la médecine atteint des degrés d’inventivité sidérants, mais l’homme n’est pas en bonne santé. Jamais il n’a été aussi malade, aussi faible, aussi menacé.
La chimie, la physique, les mathématiques ont réussi des percées impressionnantes. Pourtant l’homme n’a jamais été moins intelligent. Il n’est plus capable de lire dans ce qu’il devient. L’astrophysique, l’astronomie, la physique quantique, l’aérospatiale ont dépassé toutes les prévisions. Pourtant l’homme ne rêve que d’un seul exploit, quitter la terre, lui tourner le dos, s’en couper et aller s’installer sur une autre planète.
L’homme dépense, depuis plusieurs décennies, des sommes astronomiques pour détruire son habitat d’origine. Il en dépense dix fois plus, en même temps, pour trouver le moyen de déménager ailleurs. «Des gueules, des gueules partout. L’homme s’étend. L’homme est le cancer de la terre.», écrit Emil Michel Cioran dans «De l’inconvénient d’être né».
L’homme en a tellement marre de sa gueule qu’il veut s’expédier, sans appel, vers le vide sidéral. Jamais la déraison humaine n’a raclé le fond avec autant de petitesse. Tout ça pour ça. Des millénaires de traversée de tant de ponts, de tant de déserts, de tant de massacres, pour finalement vouloir abandonner la partie en pensant à d’autres sphères habitables. De la démence manifeste, à tous les niveaux. Et sans aucune chance de rémission.
Certes, «Nous sommes tous des farceurs qui survivons à nos pires problèmes», comme le disait l’auteur de «Aveux et anathèmes». Sauf que la comédie jouée, à guichets fermés, avec plusieurs actes renouvelables, se dénoue vers un ultime acte, celui où le protagoniste principal manquera à la révérence finale.
L’homme, puisqu’on va continuer à l’appeler homme, même s’il a vidé ce vocable de tous ses sens, ne se rend pas compte du virage qu’il a pris. Pire, il est convaincu qu’il a atteint un haut degré de sophistication. Cette conviction fatale est due à la fois à son aveuglement et au déni qui le caractérise. Il regarde ses réalisations, rendues possibles, grâce à des machines géantes, à des ordinateurs colossaux, à des découvertes fabuleuses, et se dit : «Voici que je trône sur un monde que j’ai remodelé à mon image.
Et mon modèle est si beau que je veux l’exporter dans l’espace, sur d’autres satellites, sur d’autres planètes.» L’homme s’est, en quelque sorte, abandonné au mythe de sa propre divinité. Mais toute déité a besoin d’un esprit qui la nourrit. Elle a besoin d’une quintessence. Sans cela, ce n’est même pas un mauvais démiurge. Albert Camus avait touché un point essentiel dans la constitution de l’homme. Il l’avait bien dit dans «La peste» : «Il ne peut y avoir pour l’esprit humain que deux univers possibles : celui du sacré et celui de la révolte». L’homme moderne ne possède ni l’un ni l’autre. La sacralité n’a plus droit de cité, sauf dans le fascisme religieux. La révolte s’évanouit dans les manifestations du dimanche.
Car un homme révolté est «Un homme qui dit non. Mais s’il refuse, il ne renonce pas.» L’homme unidimensionnel, qui peuple la terre aujourd’hui, renonce à tout en pensant tout récuser. Erreur de vision doublée d’une erreur de jugement. Au contraire, il accepte tout mais ne dit oui à rien. Il se subit. Il se barricade derrière un seul credo: le progrès. Sans définir ce développement et cette évolution qui l’ont réduit à un spectateur de sa propre chute. Dans cette plongée vers les abysses, l’homme ne réalise pas encore que tout le commande dans ce monde, censé être le sien. Il dépend de tout.
De ses propres découvertes. De ses inventions. De sa haute technologie. De sa virtualité érigée en gloire ultime, avant l’ère de sa propre extinction, quand il sera complètement inutile. Aujourd’hui, il consomme. Il s’entoure d’objets digitaux. Il se dissimule derrière des écrans. Il fuit vers la fin. Parce qu’il «cherche à oublier où le chemin conduit», comme le disait il y a vingt-cinq siècles, Héraclite d’Éphèse. Préférant l’oubli, voire l’amnésie, celui qui devait devenir son idéal a donné une réelle consistance à une nouvelle entité : le sous-homme. Et c’est avec celui-ci que s’écrit déjà le futur.

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