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« Les hommes de la nuit » de Mustapha Guiliz aux Éditions Orion

Jean Zaganiaris


Au cœur des ténèbres humains
Le nouveau roman de Mustapha Guiliz qui vient de paraître aux éditions Orion ne laisse pas indifférent. L’auteur nous livre un tableau où les ténèbres essaient de s’accrocher aux bribes de lumière qui les entourent, rendant compte de toute la fragilité et la vulnérabilité de l’âme humaine. Poignant.
Rachid est dans la cuisine avec son frère Lamine. Il tient un couteau à la main et poignarde mortellement ce dernier. D’emblée, le ton est donné. Il s’agit d’un roman noir mais pas au sens de « polar ». Le nouveau roman de Mustapha Guiliz se penche sur la noirceur du monde, sa triste absurdité, sa mélancolique insignifiance. En le lisant, on pense à Faulkner mais aussi à Sang froid de Truman Capote, basé également sur un fait divers décrit à travers le caractère sordide qui le caractérise. Pourquoi Rachid a-t-il tué Lamine ? Pour une simple dispute concernant des œufs mal rangés dans le frigo ? Le meurtrier prend conscience de la gravité de son acte en contemplant le corps sans vie de son frère : « Rachid ne peut ni voir, ni entendre ; il vient d’assassiner son frère. Le spectacle du sang qui coule à flot en ce moment par terre l’affole ». Pourquoi a-t-il commis cet acte irréparable ? Cette question traverse le roman comme un fil rouge, sans forcément que l’auteur y réponde, préférant jouer avec les sensations du lecteur et lui mettre sous les yeux la violence du monde dans lequel il évolue.
Les hommes souffrent et les hommes sont frères à travers cette souffrance présentée de manière ontologique. Souffrir fait partie de l’essence, de la nature de l’être. Du « Je pense donc je suis » de Descartes nous sommes passés au « Je souffre donc je suis » de Mustapha Guiliz. Car c’est de cela qu’il s’agit dans Les hommes de la nuit : montrer la souffrance de l’âme humaine et la rendre visible à travers l’exercice de style littéraire, sans tomber dans le piège du récit descriptif à connotation misérabiliste. Pour cela, Mustapha Guiliz introduit par moment des extraits du journal de Jalal, le troisième frère. Ce dernier donne une envergure plus intense au récit, en exprimant son ressenti au sujet du meurtre de Rachid mais aussi en évoquant le destin d’autres personnages gravitant autour des protagonistes du meurtre.
Tous sont des héritiers de la violence, tous ont vécu les pires infamies durant leur enfance, tous sont marqués dans leur chair par un événement atroce qu’ils portent à jamais en eux et rend tout espoir d’une vie meilleure impossible. Jalal définit la vérité comme un « théâtre brûlé » et la vie comme une métamorphose perpétuelle de notre être à cause des expériences tragiques auxquelles nous sommes confrontés. Jalal est un philosophe attiré par les Lumières mais il sait que la réalité qui domine en ce bas monde est celle des ténèbres. Tous les personnages du roman, possédant chacun leur part d’humanité, incarnent cette vision.
Ghalia, la sœur de Jalal, Rachid et Lamine, est une jeune fille d’une grande beauté. Toutefois, posséder autant de charme et d’élégance a un prix. Très vite, les hommes prendront possession du corps de Ghalia. Ils le violenteront, le souilleront, le cloitreront entre quatre murs. Ces hommes n’incarnent en rien une quelconque masculinité hégémonique. Ils sont aussi faibles et vulnérables que les femmes qu’ils essaient de soumettre à leur volonté : « Le malheur de Ghalia était qu’elle tombait toujours sur des hommes faibles et veules mais qui refusaient de l’admettre ». Ghalia refuse de se soumettre à l’autorité de ses maris. Sa liberté est plus importante que tout, même si elle a pour conséquence la répudiation. Celle-ci arrive d’ailleurs au moment du meurtre fratricide : « Rachid tua Lamine ; Abdelkarim répudia Ghalia ». Nous ne sommes pas loin des représentations de Marguerite Duras dans Hiroshima mon amour, où les souffrances d’une femme française tondue lors de la Libération car elle a aimé un Allemand font partie du même monde où ont eu lieu les bombardements nucléaires sur Hiroshima et Nagasaki. C’est dans un monde où Rachid tue son frère de sang-froid dans la cuisine de la demeure familiale avec un couteau que Ghalia est répudiée par un mari peureux et méprisant qui l’empêche de circuler librement à l’extérieur. « C’est comme si le désastre d’une femme répudiée avec violence et humiliation par son mari et le désastre d’un homme qui tue son frère dans la cuisine du domicile familiale se répondaient EXACTEMENT » pouvons-nous lire entre les lignes du roman de Mustapha Guiliz. D’autres personnages apparaissent au fur et à mesure que Jalal poursuit l’écriture de son journal : Meryem, l’étudiante avec ses deux amoureux, Saïda, cette jeune fille qui refuse sa féminité et veut devenir homme, Hadj Fadel, un individu pas aussi vertueux qu’il en a l’air, Youssef, un étudiant avide de justice sociale mais qui connaîtra les premières désillusions de l’existence.
Tous ces personnages sont confrontés à cette angoisse de l’existence omniprésente dans la philosophie sartrienne. Quels seront les choix que nous allons faire dans des situations que nous n’avons pas forcément choisies ? Est-ce que nous allons capituler devant les déterminismes qui nous caractérisent ou assumer notre condition d’individu libre, quel que soit le prix à payer ? La réponse est dans le roman de Mustapha Guiliz.

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