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Le prix qui dérange : Sansal en prison, sa plume saluée

De sa cellule au panthéon littéraire : Un prix pour la parole emprisonnée de Boualem Sansal

Par Mohammed Taoufiq Bennani


Alors qu’il est incarcéré en Algérie depuis six mois, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a reçu mercredi 21 mai 2025 le prestigieux prix mondial Cino del Duca. Cet événement, annoncé depuis Paris, salue « la force d’un écrivain qui (…) continue de faire entendre une parole libre », créant un contraste saisissant entre la reconnaissance internationale et sa situation de détenu.

Un prix d’humanisme moderne

Le prix mondial Cino del Duca, décerné par la Fondation Simone et Cino Del Duca, récompense l’ensemble de l’œuvre de Boualem Sansal. Créé en 1969, il honore « un auteur français ou étranger dont l’œuvre constitue, sous forme scientifique ou littéraire, un message d’humanisme moderne ». Le jury a tenu à souligner que le prix rend hommage à « la force d’un écrivain qui, par-delà les frontières et les censures, continue de faire entendre une parole libre, profondément humaniste et résolument nécessaire ». En recevant cette distinction, dotée de 200.000 euros, Boualem Sansal rejoint des figures littéraires et intellectuelles majeures telles qu’Andreï Sakharov, Jorge Luis Borges ou Milan Kundera. L’écrivain Kamel Daoud avait également été lauréat en 2019. Le jury, présidé par l’écrivain franco-libanais Amin Maalouf, est composé de 14 membres issus notamment de l’Institut de France. La remise du prix est prévue « sous la Coupole de l’Institut de France lors de une séance solennelle (…) le 18 juin », mais les modalités de cette remise restent à déterminer.

Condamné pour ses déclarations

Âgé de 80 ans, Boualem Sansal est en détention depuis son arrestation mi-novembre à l’aéroport d’Alger. Il a été condamné le 27 mars à cinq ans de prison. Cette condamnation fait suite à des déclarations faites en octobre au média français d’extrême droite « Frontières ». Dans ces propos, l’écrivain estimait que l’Algérie avait hérité sous la colonisation française de territoires qui appartenaient auparavant au Maroc. Une vérité historique que nul ne peut nier. L’une des charges retenues contre lui est notamment « atteinte à l’intégrité du territoire algérien ». Un procès en appel a été fixé au 24 juin. Initialement programmé pour le 20 mai, il a été reporté à la demande de Sansal pour lui permettre de préparer sa défense.

Une crise diplomatique et un appel à l’humanité

La situation de Boualem Sansal s’inscrit dans un contexte de crise diplomatique grave entre l’Algérie et la France, considérée comme l’une des plus sérieuses depuis la guerre d’Algérie. Cette crise, qui perdure depuis l’été 2024, est marquée par le gel de toutes les coopérations et de récentes expulsions croisées de fonctionnaires. La France a multiplié les demandes de libération ou de grâce présidentielle pour l’écrivain, y compris de la part du président Emmanuel Macron, mais ces appels sont restés sans réponse. Le chef de la diplomatie française, Jean-Noël Barrot, a réitéré l’espoir de Paris de voir les autorités algériennes consentir à « un geste d’humanité » en faveur de M. Sansal, soulignant être « très préoccupé par son état de santé », car il est âgé et fragilisé, et atteint d’un cancer. Barrot souhaite que le procès en appel se tienne « au plus vite ». L’Assemblée nationale française a elle-même adopté une résolution le 6 mai appelant à la « libération immédiate » de l’écrivain. L’éditeur de Boualem Sansal, Gallimard, a désigné un avocat français, mais celui-ci n’a pas obtenu de visa pour assurer sa défense. L’Algérie, de son côté, estime que la justice suit son cours normal.

En saluant l’œuvre et le courage de Boualem Sansal par ce prix, le jury met en lumière la valeur universelle de la liberté d’expression face aux poursuites judiciaires qu’il subit en Algérie. Cette distinction, décernée alors que l’écrivain est derrière les barreaux, résonne comme un rappel de l’importance de sa « parole libre » dans un contexte de tensions politiques et de préoccupations humanitaires.

 

Zoom sur « Le Village de l’Allemand », un roman qui a provoqué la colère d’Alger

 

La parole de Boualem dérangeait déjà au par-avant en terre des martyrs. Parmi les œuvres de Sansal figure « Le Village de l’Allemand », un roman qui a causé un profond dérangement aux autorités algériennes, conduisant à sa censure dans le pays. Publié par Gallimard à Paris, ce livre a été très bien accueilli en France, mais il a suscité une vive controverse en Algérie en abordant des sujets sensibles et tabous.

Plusieurs raisons expliquent cette réaction:

        • Le parallèle audacieux entre nazisme et islamisme radical. Le roman établit des similitudes entre les méthodes d’endoctrinement, la violence et le fanatisme du régime nazi et ceux de l’islamisme radical, en particulier le GIA. Pour le pouvoir algérien, cette comparaison est perçue comme une insulte et une atteinte à la mémoire des victimes du terrorisme, mettant en lumière une période sombre que le régime préfère occulter.
        • La révélation de la présence d’anciens nazis en Algérie. Le roman s’inspire de faits réels selon lesquels des criminels nazis ont trouvé refuge en Algérie après la Seconde Guerre mondiale et certains auraient combattu aux côtés du FLN. Cette partie de l’histoire, peu connue, est extrêmement sensible car elle est vue comme ternissant l’image idéalisée de la Révolution algérienne et remettant en question la pureté du récit national.
        • La critique acerbe du pouvoir algérien actuel. Au-delà des thèmes historiques, Sansal critique ouvertement le régime, dénonçant la corruption, le mensonge, la répression et la confiscation de la mémoire. Le roman utilise l’allégorie du « village allemand » pour suggérer que le système en place reproduit des logiques d’oppression, ce qui est perçu comme une attaque directe.
        • La remise en question de l’identité nationale et de ses mythes fondateurs. En abordant un passé troublant et en suggérant des continuités historiques difficiles, le roman ébranle les fondements de l’identité algérienne officielle, construite sur le sacrifice et la pureté de la lutte pour l’indépendance.
        • L’engagement dissident de l’auteur. Les positions de Boualem Sansal et son refus de l’exil, malgré les pressions, ainsi que des actes comme sa participation au Salon du livre de Jérusalem en 2011, ont contribué à son ostracisation et à la perception de ses écrits comme une menace pour le pouvoir.

En bref, « Le Village de l’Allemand » a été censuré car il brise des tabous, confronte le pays à des vérités historiques dérangeantes et met en cause les mythes sur lesquels s’appuie le régime, étant perçu par les autorités comme un acte de « déraison » à réprimer.


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