Le “pervers narcissique”, nouvelle arme sociale : Quand un mythe psychologique fracture les couples et détourne le sens de la responsabilité
Le Maroc assiste à une montée fulgurante d’un concept importé, devenu la formule magique de nombreuses séparations : le « pervers narcissique ». À peine prononcé, le mot impose sa gravité, ferme le débat, neutralise toute nuance. Il permet de donner un sens immédiat à une rupture, d’offrir une explication totale à un échec sentimental, de construire un récit rassurant où l’un souffre et l’autre détruit. Un soulagement narratif, rarement une vérité clinique.
Par Kenza El Filali
Car ce terme n’existe pas scientifiquement. Aucune classification psychiatrique ne le reconnaît. Les experts parlent d’un trouble très rare, strictement encadré, sans rapport avec cette image diffuse qui circule aujourd’hui dans certaines sphères sociales et sur les réseaux. Ce décalage entre la clinique et la culture populaire a ouvert la porte à une utilisation démesurée. Un terme fourre-tout qui sert à qualifier un conjoint, un ex-conjoint, un collègue, un supérieur, parfois même un ami qui déçoit, refuse, s’éloigne ou contredit.
Ce phénomène ne relève pas du hasard. Dans un pays où les divorces se sont normalisés et où les attentes affectives se heurtent à la dureté des réalités économiques et sociales, l’étiquette offre un raccourci pratique. Elle permet d’éviter les questions difficiles, celles qui exigent de revisiter ce qui n’a pas été dit, pas assumé, pas équilibré. Elle permet aussi parfois de dramatiser une rupture ordinaire, de lui donner un poids psychologique, de susciter la compassion de l’entourage.
Et dans certains cas, sans généraliser, cette accusation émerge précisément au moment où les sujets matériels entrent en scène. Pensions, niveau de vie, partage des charges, projections déçues. La confusion entre émotion et discours psychologique conduit alors à transformer une négociation difficile en diagnostic. Le terme devient un instrument dans les conflits, une ressource émotionnelle, un moyen de redéfinir la position morale au sein de la séparation.
Ce qui rend cette dérive préoccupante, c’est qu’elle efface la complexité des relations de couple. Les histoires sentimentales ne sont jamais univoques, jamais linéaires, jamais exemptes de responsabilités partagées. La maturité devrait consister à reconnaître cette pluralité. Au contraire, l’usage abusif de ce terme fige les rôles. L’un devient bourreau, l’autre devient victime. L’un incarne le mal, l’autre incarne la souffrance. Sans nuances, sans contexte, sans regard intérieur.
Il faut dire aussi que cette logique n’est pas spécialement marocaine. Beaucoup de sociétés ont connu cette explosion de termes psychologiques détournés, transformés en armes sociales. Ce qui change aujourd’hui, c’est la rapidité avec laquelle ces mots circulent grâce aux réseaux, leur capacité à imposer un récit simplifié, et la difficulté pour ceux qui en sont accusés de se défendre. Comment répondre à une pathologie qui n’a jamais été évaluée ? Comment prouver l’absence d’un trouble qui n’existe pas dans les textes médicaux ?
Pour autant, il ne s’agit pas de nier l’existence de comportements réellement toxiques, ni de minimiser la souffrance dont certains témoignent. Les violences psychologiques existent. Les manipulations affectives existent. Les relations destructrices existent. Mais l’usage inflationniste de ce terme les rend plus difficiles à identifier. Plus le mot est utilisé de manière abusive, plus il masque les situations authentiquement dangereuses.
Ce qui doit alerter la société, c’est cette tendance croissante à psychiatriser les conflits ordinaires, à médicaliser les ruptures, à transformer la déception en pathologie. À force de se défausser sur des concepts flous, on s’empêche de comprendre ce qui abîme réellement les relations : le manque de communication, le non-dit, la fatigue émotionnelle, les attentes irréalistes, la pression sociale, la fragilité économique, l’incapacité de dire non ou de dire stop.
Au bout du compte, cette dérive ne nuit pas seulement à ceux qui en sont accusés. Elle nuit au vivre ensemble. Elle déforme la perception de l’autre. Elle polarise la société. Elle transforme la séparation en affrontement, la vie intime en terrain de guerre, et l’erreur humaine en pathologie imaginaire.
Il est urgent de replacer la responsabilité au centre.
Urgent de redonner aux mots leur sens.
Urgent de rappeler que la relation humaine ne se réduit jamais à une étiquette.
Urgent de comprendre que l’on construit une société mature en refusant les raccourcis qui détruisent, simplifient et caricaturent.
Parce qu’en vérité, ce n’est pas un concept absent des livres qui menace les couples.
Ce qui menace, c’est l’incapacité croissante d’accepter que la vérité n’appartient jamais à une seule personne.
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