Le Maroc teste sa machine territoriale d’investissement : Les CRI sous pression
Depuis la publication au Bulletin officiel des arrêtés d’application début novembre et le lancement officiel du dispositif TPME à Errachidia le 11 novembre 2025, les Centres régionaux d’investissement se retrouvent au cœur d’un nouveau cycle d’investissement. Ils doivent appliquer un arsenal réglementaire désormais complet, absorber une vague de projets compris entre 1 et 50 millions de dirhams, accompagner les petites entreprises dans toutes les régions et garantir des délais rapides. Entre texte de loi, réalité des territoires et attentes sociales, les CRI vivent leur premier stress-test grandeur nature.
Par Fayçal El Amrani
L’année 2025 a transformé les CRI en pièce maîtresse de la politique d’investissement du Royaume, mais c’est ce mois de novembre qui a véritablement verrouillé le dispositif. La publication au Bulletin officiel du 6 novembre des quatre arrêtés complétant le décret de juillet a mis fin à la phase d’attente et ouvert celle de la mise en œuvre opérationnelle. Ces textes définissent les critères d’éligibilité, la liste des activités et secteurs prioritaires, la cartographie des provinces éligibles aux primes territoriales et le détail des documents que les entreprises doivent fournir pour bénéficier des subventions. Quelques jours plus tard, le 11 novembre à Errachidia, le Chef du gouvernement a donné le coup d’envoi officiel du dispositif TPME lors d’une rencontre nationale dédiée à ce nouveau cadre de soutien.
Sur le terrain, cela change tout. Le dispositif n’est plus un simple schéma théorique, il devient une mécanique concrète qui engage des milliers d’entreprises. Les règles sont désormais claires. Le montant total du projet doit être compris entre 1 et 50 millions de dirhams, le ratio prévisionnel des emplois permanents doit atteindre au moins 1,5 poste par million de dirhams investi, et au moins 10 % de l’investissement doivent être financés en fonds propres. Le projet doit en plus s’inscrire dans une liste de secteurs et de branches définie région par région et validée au niveau national. Ce filtrage vise à concentrer les moyens publics sur les investissements productifs, répondant à la fois à des priorités économiques et à des objectifs d’emploi.
Le cœur financier du dispositif repose sur trois primes cumulables, dans la limite de 30 % du montant d’investissement éligible. La prime à l’emploi est indexée sur le nombre de postes créés et peut atteindre 10 %, selon le volume d’emplois et la taille du projet. La prime territoriale varie entre 10 % pour les provinces classées en catégorie A et 15 % pour celles de catégorie B, afin d’orienter les investisseurs vers les zones les moins dotées en infrastructures et en activité économique. Une troisième prime, sectorielle, est fixée à 10 % pour les projets inscrits dans l’une des cinquante-quatre branches d’activités jugées prioritaires, réparties dans quatorze grands secteurs, de l’industrie manufacturière aux énergies renouvelables en passant par l’agroalimentaire, le textile ou l’automobile. L’ensemble forme un levier puissant qui peut couvrir près d’un tiers de l’investissement, tout en exigeant un effort significatif de l’investisseur.
Le mode de versement des aides a également été sécurisé. Les subventions sont débloquées en deux étapes. Une première tranche est versée lorsque la moitié de l’investissement déclaré est effectivement réalisée, sur la base de factures et de justificatifs contrôlés. Le solde est libéré après vérification du respect de l’ensemble des engagements, notamment en matière d’emplois, sur la base des déclarations sociales et des attestations de la CNSS. Ce mécanisme évite l’effet d’aubaine et oblige les bénéficiaires à aller au bout de leurs projets pour profiter pleinement des primes.
Dans ce schéma, les CRI sont les véritables pivots. Ils reçoivent les dossiers déposés exclusivement en ligne, vérifient la conformité, instruisent les demandes, préparent les conventions d’investissement, organisent les commissions régionales et suivent l’exécution sur le terrain. Depuis plusieurs années, la digitalisation des procédures a permis de réduire les délais et de renforcer la transparence. Les plateformes régionales permettent aux entreprises de suivre en temps réel l’avancement de leurs dossiers, de déposer des pièces complémentaires et d’exercer des recours. Mais cette sophistication numérique ne doit pas masquer une réalité : beaucoup de petites entreprises restent peu à l’aise avec ces outils.
C’est pour cette raison que les CRI ont mis en place des espaces d’accueil assistés, dotés de postes informatiques et d’équipes capables de guider les porteurs de projets dans la saisie en ligne. Ce sont souvent ces guichets physiques qui donnent la mesure de l’intérêt pour le dispositif. Dans plusieurs régions, ils ne désemplissent pas depuis le lancement des caravanes de promotion. Les chefs d’entreprises viennent y chercher du soutien pour comprendre les formulaires, structurer leurs dossiers financiers, documenter leurs prévisions d’emplois et se repérer dans une cartographie territoriale et sectorielle qui s’est considérablement complexifiée.
Sur le plan territorial, la nouvelle architecture bouleverse également les rapports de force. Les quatre arrêtés ont classé les provinces en deux grandes catégories. Celles de catégorie A bénéficient d’une prime territoriale de 10 %, celles de catégorie B d’une prime de 15 %. La liste couvre plus d’une soixantaine de provinces et préfectures, avec un effort particulier en faveur des zones enclavées ou longtemps sous-dotées en investissements publics et privés. Le message est clair. Les investisseurs qui acceptent de s’éloigner des axes classiques pour s’implanter dans ces territoires bénéficient d’un avantage financier significatif, à condition de respecter les critères d’emplois et de secteurs.
Le choix des quatorze secteurs prioritaires et des cinquante-quatre branches d’activités n’est pas neutre. L’industrie manufacturière concentre à elle seule plus de la moitié des branches, avec des segments comme les industries alimentaires, les matériaux, le cuir, le papier, la chimie, la plasturgie, la métallurgie, l’électronique, l’électrique, les équipements médicaux, l’automobile et les métiers liés aux énergies renouvelables. L’idée est d’accélérer la montée en gamme du tissu productif, de consolider des filières qui créent beaucoup d’emplois et de positionner le Maroc sur des métiers d’avenir qui attirent déjà de grands investisseurs internationaux. Dans d’autres familles, on retrouve des activités de transformation agricole, de valorisation des ressources naturelles, d’aquaculture, de logistique ou de services à forte valeur ajoutée.
Derrière ces chiffres, il y a une enveloppe financière lourde. Le dispositif TPME s’inscrit dans une enveloppe globale de 12 milliards de dirhams dédiée au soutien des très petites, petites et moyennes entreprises dans le cadre de la Charte de l’investissement. Elle est appelée à être déployée progressivement à mesure que les dossiers seront instruits et validés. Là encore, ce sont les CRI qui devront gérer le tempo et garantir que les subventions atteignent leur cible sans se perdre dans les méandres bureaucratiques.
Reste la question centrale de la capacité d’absorption. Les premiers bilans montrent que, depuis la déconcentration de la Charte au début de l’année, certaines régions ont déjà réussi à diviser par trois les délais de traitement des conventions d’investissement. Mais les écarts restent importants d’un territoire à l’autre. Certaines régions bénéficient de CRI expérimentés, bien dotés en compétences et en outils. D’autres doivent encore consolider leurs équipes et leur organisation pour suivre le rythme. Ce contraste nourrit un débat discret mais réel sur les moyens accordés à ces institutions et sur la nécessité d’accompagner la réforme par un renforcement ciblé, région par région.
Le partenariat prévu avec Maroc PME constitue une soupape potentielle. L’idée n’est pas de se substituer aux CRI, mais de mettre à leur disposition des ressources complémentaires, notamment en matière d’assistance technique, si la charge devenait trop lourde dans certaines régions ou sur certains segments spécialisés. Pour l’instant, le signal politique est clair. La priorité est à la régionalisation de la décision et à la responsabilisation des territoires.
En ce mois de novembre 2025, le dispositif n’en est plus au stade des annonces. Il est entré dans la phase de vérité. Les textes sont publiés, les critères sont clairs, les primes sont calibrées, les CRI sont en première ligne et les entreprises commencent à déposer leurs dossiers. La réussite ou l’échec de cette nouvelle machine territoriale de l’investissement se jouera dans les prochains mois, dans la capacité des régions à transformer ce cadre ambitieux en projets réels, en emplois durables et en confiance retrouvée entre l’État et le tissu productif.
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