Le Maroc sous la pluie, l’eau sous tension
Depuis quelques semaines, le paysage hydrique du Maroc a commencé à évoluer. La pluie est revenue, parfois violemment. La neige s’est installée sur les sommets de l’Atlas. Les oueds ont repris leur cours, les barrages ont respiré. Entre le 31 décembre et le 6 janvier, près de 540 millions de mètres cubes d’eau ont rejoint les retenues nationales. Le taux de remplissage global est passé de 39 % à près de 44 %. À Imouzzer Ida Outanane, 120 millimètres sont tombés en vingt-quatre heures. Dans les montagnes, plus d’un mètre de neige a été mesuré. Pour beaucoup d’agriculteurs, ces images relevaient presque de l’inattendu.

Par Fayçal El Amrani
Ce répit hydrique est réel. Il est mesurable. Il redonne de l’air à un pays qui sort de plusieurs années de tension hydrique sévère. Mais il serait trompeur d’y voir un basculement durable. Derrière l’amélioration nationale, la réalité demeure contrastée. Le Maroc ne fait pas face à un simple déficit d’eau. Il fait face à un déséquilibre hydrique.
Deux réalités, un même pays
Au nord, certains barrages frôlent aujourd’hui la saturation. Oued El Makhazine dépasse les 98 % de remplissage. D’autres ouvrages de la même façade affichent des niveaux confortables, bien au-delà de leurs moyennes récentes. À l’inverse, au centre du pays, la situation reste critique. Al Massira, pilier de l’approvisionnement du Grand Casablanca et de l’agriculture des plaines centrales, stagne autour de 5 %. Bin El Ouidane et Hassan Ier peinent à dépasser les 20 %.
Ce contraste s’inscrit dans une géographie de l’eau ancienne et persistante. Près de la moitié des ressources hydriques du pays se concentre sur une portion limitée du territoire, tandis que la demande augmente ailleurs. Urbanisation rapide, croissance démographique, agriculture irriguée, industrie. Les usages progressent plus vite que la ressource et plus vite encore que la capacité à la redistribuer.
La pluie tombe, mais elle ne tombe pas là où la pression est la plus forte. C’est là que la question de l’eau dépasse le seul registre climatique. Elle devient une question d’organisation territoriale et de choix collectifs.
Le piège de l’illusion climatique
Les scientifiques invitent à la retenue. Une séquence pluvieuse, même marquée, ne suffit pas à infléchir une tendance de fond. Depuis les années 1980, le Maroc est entré dans un régime climatique plus instable, alternant sécheresses prolongées et épisodes humides brefs mais intenses. Les cycles réguliers des décennies passées ne constituent plus une référence.
La sécheresse observée entre 2019 et 2024 a mis ce modèle sous tension extrême. Par sa durée d’abord, avec sept années successives de déficit, puis par son intensité, avec des reculs pluviométriques parfois supérieurs à 40 %. Longtemps préservée, l’eau potable elle-même a été fragilisée dans certaines régions à partir de 2022. Ce signal a marqué une rupture. Il a montré que les marges de sécurité s’étaient réduites.
Les pluies de décembre et janvier n’ont donc pas refermé la parenthèse de la crise. Elles ont ouvert un intervalle. Un temps précieux, mais limité. Et comme souvent, l’enjeu n’est pas seulement météorologique. Il est stratégique.
Stocker quand il pleut, transférer quand il faut
C’est dans ce contexte que les choix opérés ces dernières années prennent toute leur cohérence. La construction de nouveaux barrages, régulièrement critiquée lorsque les niveaux sont bas, retrouve son sens dès que la ressource revient. Une année humide ne sert à rien si l’eau n’est pas interceptée. Le stockage n’est pas un dogme. C’est une condition de résilience.
Mais le stockage seul ne suffit plus. La solidarité hydraulique s’impose désormais comme un principe assumé. Le transfert d’eau entre bassins, longtemps débattu, est devenu opérationnel. L’interconnexion entre le Sebou et le Bouregreg a permis de sécuriser l’approvisionnement de l’axe Rabat-Casablanca, où vivent près de 12 millions de personnes. Elle marque une évolution profonde dans la gestion de l’eau, désormais pensée à l’échelle nationale.
D’autres transferts sont appelés à suivre, notamment vers le bassin de l’Oum Er-Rbia, dont les niveaux restent durablement fragiles. Même faiblement rempli, un grand barrage représente des volumes considérables mobilisables en période critique, à condition de disposer des infrastructures adéquates.
Dessalement et diversification, une nouvelle colonne vertébrale
Le second pilier de la stratégie nationale repose sur la diversification des sources. Le dessalement de l’eau de mer n’est plus un recours marginal. Il devient une composante centrale de l’alimentation en eau potable. Plusieurs centaines de millions de mètres cubes sont déjà produits chaque année. À l’horizon 2030, plus de la moitié de l’eau potable du pays devrait provenir de cette filière.
Cette transformation suppose des investissements lourds, des arbitrages énergétiques précis et une intégration fine dans les réseaux existants. Elle permet également d’alimenter, à moyen terme, des villes de l’intérieur via des adductions depuis le littoral. Marrakech, notamment, est appelée à recevoir une part significative de son eau depuis la côte.
En parallèle, la réutilisation des eaux usées traitées progresse, notamment pour les usages compatibles avec l’irrigation et les espaces verts. La collecte des eaux pluviales, longtemps reléguée au second plan dans les villes, revient également dans le débat. À chaque épisode pluvieux, des volumes importants ruissellent et se perdent en mer. Leur valorisation ne remplacera pas les grands ouvrages, mais elle peut renforcer la résilience locale et soulager certaines nappes surexploitées.
Gagner du temps ne suffit pas
Le Maroc entame l’année avec des indicateurs en amélioration, un enneigement encourageant et des perspectives agricoles mieux orientées. Mais la question de l’eau ne se résume plus à un déficit ponctuel. Elle s’inscrit dans la durée. Elle impose une gouvernance plus fine, des arbitrages clairs entre les usages, une réduction des pertes dans les réseaux, une maîtrise accrue de l’irrigation et une planification territoriale alignée sur la ressource réellement disponible.
La pluie a offert une respiration. Elle n’a pas réglé le problème. Le pays a gagné du temps. Reste à savoir s’il saura l’utiliser avant que le cycle sec ne reprenne ses droits.

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