Le Maroc parie sur le capital-investissement pour réinventer son modèle de croissance
LA VÉRITÉ
Le Maroc est en train d’opérer une mutation discrète mais stratégique de son modèle de financement économique. Longtemps dominé par le crédit bancaire classique, le pays s’ouvre aujourd’hui à une nouvelle dynamique portée par le capital-investissement. Derrière ce terme encore peu connu du grand public, se cache une transformation profonde de l’écosystème financier national, dont les effets pourraient façonner durablement le paysage économique à l’horizon 2030.
C’est une feuille de route ambitieuse que vient de dévoiler l’Association Marocaine des Investisseurs en Capital (AMIC), en partenariat avec le cabinet Strategy& du groupe PwC. L’objectif est clair : atteindre d’ici cinq ans une capacité annuelle de levées de fonds comprise entre 5 et 6 milliards de dirhams. Ce chiffre représente plus du triple des niveaux observés sur la dernière décennie. Il ne s’agit pas d’un simple ajustement technique, mais d’un virage stratégique. Pour les porteurs de ce plan, le Maroc doit devenir un hub régional du capital-investissement, capable de financer sa croissance de manière autonome tout en attirant des capitaux internationaux de long terme.
Selon Hassan Laaziri, président de l’AMIC et directeur général d’Azur Partners, le Maroc est aujourd’hui à un tournant décisif. Le potentiel est là, les besoins de financement sont criants, et la conjoncture internationale appelle à des choix audacieux. D’après lui, le capital-investissement n’est pas seulement une solution de financement. C’est aussi un outil de modernisation, de transmission, d’internationalisation et de professionnalisation des entreprises marocaines. Dans un contexte où la PME reste le maillon faible de l’économie, ce levier pourrait transformer en profondeur la structure du tissu productif.
La feuille de route propose une série d’actions articulées autour de trois grands axes. D’abord, l’élargissement de la base des investisseurs institutionnels nationaux, aujourd’hui encore trop frileux. L’idée est de porter leur contribution à 70 % des levées annuelles, en mobilisant notamment les compagnies d’assurances, les caisses de retraite, et les family offices. Ensuite, le Maroc ambitionne d’attirer davantage de capitaux étrangers, en positionnant ses fonds d’investissement comme des vecteurs d’expansion régionale. Enfin, un dialogue public-privé structuré est proposé, avec l’AMIC comme chef de file, pour renforcer la cohérence des politiques de financement à long terme.
Ces ambitions s’inscrivent dans un mouvement plus large de transformation de l’économie marocaine, initié par le Nouveau Modèle de Développement et porté par des réformes majeures comme la Charte de l’Investissement ou la création du Fonds Mohammed VI. Ce dernier, doté d’une enveloppe globale de 45 milliards de dirhams, dont près de 18 milliards sont fléchés vers le capital, constitue une avancée notable. En structurant des véhicules de co-investissement publics-privés, il permet de désensibiliser l’investissement à court terme, et d’inscrire les projets dans une logique de création de valeur durable.
Le secteur est également en pleine maturation. Les acteurs historiques du private equity au Maroc, comme Mediterrania Capital Partners, ont multiplié les opérations à succès. En mai dernier, son associé directeur Hatim Ben Ahmed annonçait une enveloppe d’un milliard de dirhams à investir au Maroc en 2025, un record pour la firme. Ces fonds visent en priorité des secteurs porteurs comme la santé, l’éducation, les services financiers, les infrastructures ou encore la transition énergétique. Une attention particulière est aussi portée à l’impact social et environnemental, en phase avec les standards internationaux de l’ESG (Environnement, Social et Gouvernance).
Mais malgré cette dynamique, des freins subsistent. Le marché secondaire reste embryonnaire, les régulations sont encore perçues comme rigides, et l’absence d’un écosystème judiciaire efficace peut ralentir la sortie des investissements. Les incitations fiscales pour les investisseurs institutionnels, bien que prévues par la loi, sont jugées insuffisantes pour susciter un véritable basculement des pratiques. Il faudra donc, dans les prochaines années, lever ces barrières pour donner toute sa portée à cette stratégie.
Les entreprises marocaines, quant à elles, commencent à mieux comprendre les avantages d’une levée de fonds en capital. Loin d’être une dilution de pouvoir, l’entrée d’un fonds peut représenter une opportunité de croissance accélérée, de structuration managériale, d’accès à de nouveaux marchés. Cette pédagogie du capital-investissement, longtemps négligée, est aujourd’hui au cœur de la mission de l’AMIC et de ses partenaires.
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