Le Maroc face au regard de sa propre diaspora
Par Sanae El Amrani
Il existe parfois des paradoxes silencieux qui disent davantage sur un pays que les grands discours officiels. Le Maroc attire désormais des groupes internationaux, développe des infrastructures capables de rivaliser avec les grands hubs mondiaux, consolide sa place industrielle dans l’automobile, les engrais, les énergies renouvelables ou encore la logistique africaine. Des projets comme Tanger Med, les plateformes industrielles intégrées ou encore la montée en puissance du groupe OCP ont profondément changé l’image économique du Royaume à l’international. Pourtant, au moment même où le Maroc cherche à se positionner comme une puissance régionale crédible, une question demeure posée avec une insistance croissante : pourquoi une partie des compétences marocaines les plus qualifiées à l’étranger continue-t-elle à hésiter lorsqu’il s’agit d’investir durablement au pays ?
La question dérange parce qu’elle oblige à sortir du registre affectif. Pendant longtemps, la relation entre le Maroc et sa diaspora s’est construite autour de l’attachement familial, des transferts financiers et du lien sentimental avec le pays d’origine. Cette relation reste puissante. Les chiffres de l’Office des changes le rappellent chaque année avec plus de 115 milliards de dirhams de transferts enregistrés en 2025. Mais le débat qui émerge aujourd’hui concerne une autre catégorie de Marocains du monde. Des chercheurs, des dirigeants, des médecins, des entrepreneurs, des profils installés dans les grands circuits internationaux de la finance, de la technologie ou de l’industrie, habitués à des standards élevés de sécurité juridique, de gouvernance et de transparence.
Le sujet devient alors beaucoup plus sensible. Car lorsque certains de ces profils expliquent aimer profondément leur pays tout en refusant d’y engager leurs capitaux professionnels, le problème cesse d’être émotionnel. Il devient systémique. Ce regard porté sur le Maroc par sa propre diaspora qualifiée agit finalement comme un miroir extrêmement exigeant. Un investisseur marocain installé à Montréal, à Londres ou à Singapour compare aujourd’hui le Royaume aux systèmes dans lesquels il évolue quotidiennement. Il observe les délais administratifs, la stabilité réglementaire, la capacité d’exécution des institutions, la protection juridique des investissements, le fonctionnement de la justice commerciale ou encore la lisibilité fiscale.
Le débat récent autour du professeur Moncef Slaoui est révélateur de cette évolution. Figure mondiale de l’industrie pharmaceutique et ancien responsable scientifique de l’opération américaine Warp Speed pendant la pandémie, il symbolise précisément cette génération de Marocains du monde capable d’évoluer au plus haut niveau international. Que ce type de profil exprime des réserves lorsqu’il s’agit d’investir au Maroc devrait être entendu avec sérieux. Non comme une critique hostile, mais comme un indicateur précieux de ce qui reste encore à consolider.
Car le véritable enjeu des prochaines années ne sera probablement plus de convaincre le monde que le Maroc change. Sur ce terrain, le pays a déjà profondément modifié son image. Les grands projets industriels, les infrastructures portuaires, les corridors logistiques, les ambitions énergétiques ou encore la stratégie africaine du Royaume ont repositionné le Maroc dans les équilibres régionaux. Le dossier consacré cette semaine à OCP illustre précisément cette transformation. Le groupe marocain ne parle plus seulement phosphates ou exportations. Il parle désormais souveraineté industrielle, sécurité alimentaire mondiale, innovation agricole, normes environnementales et recomposition géopolitique des chaînes de valeur.
Mais cette montée en puissance pose désormais une autre exigence : celle de la confiance institutionnelle. Car un pays qui ambitionne de jouer dans les grandes chaînes économiques mondiales doit aussi convaincre sur la solidité de son environnement juridique, financier et administratif. Les infrastructures seules ne suffisent plus. Les investisseurs internationaux, y compris lorsqu’ils sont marocains d’origine, regardent désormais la qualité d’exécution des institutions avec autant d’attention que les opportunités de marché.
C’est probablement là que se situe aujourd’hui le véritable chantier marocain. Non dans les annonces, ni dans les forums, ni dans les slogans sur l’investissement, mais dans la capacité à construire un climat de confiance durable capable de rassurer autant le petit entrepreneur local que les grandes compétences marocaines installées à l’étranger. Le sujet dépasse largement la diaspora. Il concerne le fonctionnement global du modèle économique marocain.
Le paradoxe est d’ailleurs frappant. Les Marocains du monde continuent de démontrer un attachement massif au pays à travers leurs transferts, leurs retours estivaux et leurs investissements immobiliers. Pourtant, une partie des capitaux les plus structurés, les plus innovants et les plus internationaux hésite encore à franchir le pas de l’investissement productif. Cette hésitation ne traduit pas une rupture avec le Maroc. Elle traduit surtout un niveau d’exigence plus élevé.
Et c’est peut-être finalement une bonne nouvelle. Car les pays qui avancent sont souvent ceux qui acceptent de regarder lucidement les attentes de leurs propres élites économiques, y compris lorsqu’elles viennent de l’extérieur. Le Maroc dispose aujourd’hui d’atouts considérables, d’une stabilité régionale rare et d’une ambition industrielle de plus en plus assumée. Mais dans un monde où les capitaux se déplacent rapidement et où la concurrence économique devient mondiale, la confiance reste la seule richesse qu’aucune infrastructure ne peut remplacer.
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