[ after header ] [ Mobile ]

[ after header ] [ Mobile ]

« Le Jardin d’Afrique », une création sur la tragédie des migrants, illumine le Festival de Fès des Musiques Sacrées du Monde

LA VÉRITÉ


La 28ᵉ édition du Festival de Fès des Musiques Sacrées du Monde a vibré mardi soir sous les notes poignantes du Jardin d’Afrique, une création musicale dédiée aux migrants disparus en Méditerranée. Présentée dans le cadre enchanteur du jardin Jnan Sbil, cette œuvre du compositeur Benjamin Attahir, interprétée par l’ensemble Les Illuminations, a transformé la scène en un sanctuaire de mémoire et d’émotion, mêlant art sacré et engagement humaniste.


Une méditation musicale entre deuil et espérance

Conçu comme un opéra de chambre contemporainLe Jardin d’Afrique s’affranchit des codes lyriques traditionnels pour proposer une forme hybride, entre oratorio et rituel. Inspiré du cimetière œcuménique de Zarzis, en Tunisie – lieu de sépulture symbolique pour les migrants anonymes –, le spectacle donne voix à l’indicible : la douleur des naufrages, la quête de dignité et l’urgence de ne jamais oublier. Douze musiciens et trois chanteurs solistes ont tissé une trame sonore où l’austérité atonale côtoie une profondeur émotionnelle rare, oscillant entre murmures et fracas.


Une instrumentation novatrice au service du message

La partition d’Attahir marie modernité et traditions avec audace. Trois violoncelles, aux sonorités graves et charnelles, dialoguent avec la harpe celtique, dont les arpges éthérés évoquent les vagues méditerranéennes. La flûte traversière et le basson apportent une respiration mélodique, tandis que le saxhorn, instrument rare aux accents funèbres, incarne l’appel des disparus. Des percussions discrètes, mais chargées de sens, ponctuent l’ensemble, rappelant le rythme implacable des destinées brisées.

Les trois solistes, symboles des trois religions monothéistes, incarnent des dimensions complémentaires : la Description (récit des faits), la Poésie (élan lyrique) et le Destin (fatalité universelle). Leurs voix entrelacées transcendent les clivages, portant un message œcuménique et universel.


Jnan Sbil : un écrin naturel pour une œuvre-mémoire

Le choix du jardin Jnan Sbil n’est pas anodin. Aurélie Allexandre d’Albronn, violoncelliste et directrice artistique des Illuminations, explique : « Ce lieu, oasis de paix en plein Fès, résonne avec la symbolique du jardin-mémorial de Zarzis. Ici, la nature devient actrice : le bruissement des arbres, le vent et la nuit étoilée s’unissent à la musique, créant un dialogue spontané entre art et environnement. »

La scénographie, sobre mais puissante, a exploité l’espace avec intelligence. Des projections minimalistes évoquaient tantôt la mer, tantôt les stèles anonymes de Zarzis, tandis que la végétation du jardin semblait accueillir les âmes égarées, offrant un refuge symbolique.


Engagement et universalité : l’art face à la tragédie

Le Jardin d’Afrique dépasse le simple témoignage artistique pour devenir un acte politique et spirituel. En donnant une sépulture musicale aux sans-noms, Attahir interroge notre humanité collective. La Méditerranée, ici, n’est plus seulement un cimetière liquide, mais un espace de mémoire où résonnent les espoirs engloutis.

Ce concert-opéra s’inscrit dans la lignée des créations engagées du festival, rappelant que les musiques sacrées ne célèbrent pas seulement le divin, mais aussi la dignité humaine. « L’art doit être un pont entre les vivants et les invisibles », souligne Benjamin Attahir dans le programme du festival.


Résonances et héritage

Alors que la dernière note s’est éteinte sous les applaudissements émus du public, Le Jardin d’Afrique laisse une empreinte durable. Cette œuvre, à la fois bouleversante et nécessaire, rappelle que les festivals ne sont pas seulement des espaces de divertissement, mais des tribunes où l’art se fait porte-voix des sans-voix.

En mêlant sacré et profane, deuil et beauté, Benjamin Attahir et Les Illuminations ont offert à Fès bien plus qu’un spectacle : une cérémonie commémorative universelle, où chaque auditeur devient gardien de la mémoire.


À lire aussi
commentaires
Loading...
[ Footer Ads ] [ Desktop ]

[ Footer Ads ] [ Desktop ]